L’éditorial de Henri-Claude OYIMA, Président Directeur Général du Groupe BGFIBank

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“Réorganiser, adapter et réinventer la banque en Afrique: leçons apprises de la Covid”


Les grandes crises mondiales préfigurent toujours un monde nouveau, totalement en rupture avec l’ordre ancien. Il en sera probablement ainsi avec la COVID-19, que personne n’avait vu venir (en dehors peut être de ceux qui lisent l’avenir sur une boule de cristal). Cette crise n’est pas seulement inédite parce qu’elle a mis brutalement à l’arrêt le monde entier, elle l’est aussi parce qu’elle met à nue la fragilité à la fois de l’espèce humaine et du progrès de nos sociétés. L’humanité croyait avoir vaincu à jamais la peste, et elle s’est réveillée depuis un matin de décembre 2019 impuissante face à un virus qui, désormais et à ce jour, constitue la plus importante menace à sa survie. Cela aurait pu être un scénario parfait pour un film de science-fiction, avec les « Simpson », mais malheureusement, cela est bien la réalité du moment, à laquelle aucun pays du monde n’échappe.

Bien que la menace soit réelle, nous ne devons cependant pas céder à la panique encore moins à la peur. Nous banquiers savons d’ailleurs très bien les conséquences dramatiques de tels ressentiments. Notre histoire est en effet jalonnée d’épisodes tragiques où panique et peur ont gravement amplifié les conséquences des phénomènes qui en étaient à l’origine. Certes, la pandémie pourrait être (est déjà ?) à l’origine d’un violent choc macro financier, capable de faire tanguer l’économie mondiale et pouvant dès lors mettre à rude épreuve les secteurs financiers et bancaires. Terrible retournement de situation, comparativement à la crise de 2008. Désormais, ce sont les toussotements de l’économie mondiale qui menacent en effet de gripper les secteurs financiers et bancaires !

Mais encore une fois, ne cédons pas la panique et à la peur, et tous ensemble, interrogeons plutôt, d’une part, sur les réponses et les solutions que nous pouvons apporter à la crise et à ses effets, et d’autre part, sur la nécessaire réinvention de nos activités respectives, à la lumière notamment des enseignements et des leçons tirées de cette crise. De telles réflexions sont d’autant plus nécessaires et urgentes que les décisions que les citoyens, les managers et les gouvernements prendront durant cette crise façonneront probablement le monde pour de très nombreuses années. L’Afrique ne doit pas être en reste du point de vue de ces questionnements et réflexions, et pour ma part, j’ai l’intime conviction qu’elle pourrait être à l’origine d’innovations et de solutions parmi les plus originales. Mon propos se limitera cependant ici au secteur bancaire, dans lequel j’évolue depuis plusieurs années. Tout d’abord, face à la crise, ce qui était attendu des banques dans l’urgence, c’était qu’elles se réorganisent, afin de garantir la continuité de leurs services, d’une part, et apportent à l’économie un soutien et un accompagnement à la hauteur des nouveaux impératifs, d’autre part.

Réorganiser

La continuité du service, incontestablement, a pu être garantie en Afrique. La bataille était cependant loin d’être gagnée d’avance, étant donné notamment la structuration du secteur bancaire (et notamment l’importance de la filialisation) et la dépendance technologique. Malgré les rapatriements, les fermetures des frontières, le confinement, le secteur bancaire, jusque-là, tient bon en Afrique. Massivement sur le continent, les banques ont placé leurs salariés en télétravail, ont su s’adapter à la généralisation par les consommateurs des solutions de paiement et de banque à distance (la dématérialisation des moyens de paiement permet de limiter le recours à la monnaie physique), ont pu mobiliser des infrastructures techniques robustes (et capables, notamment, d’assurer la continuité de l’ensemble des activités dans une situation quasi absolue de télétravail des salariés). Heureusement, tout cela a été fait sans tomber dans le piège d’un allègement des sécurités existantes, tant sur le plan technique que procédural (les enjeux liés à la sécurité et à la confidentialité des données ont donc été bien prises en compte). La gestion des réseaux d’agences a pu, avec succès, évoluer vers l’accompagnement de la clientèle vers une consommation autonome associée à un conseil à plus forte valeur ajoutée. Les réactions apportées ici et là face à la crise ont ainsi été le catalyseur d’une transformation profonde des usages. Ainsi, les banques les plus réactives et les plus proches de leurs clients ont été celles qui ont donné à leurs collaborateurs tous les outils et toutes les données permettant de prendre des décisions en temps réel (le conseiller bancaire, en première ligne, disposant de tous les outils et données permettant d’agir rapidement et efficacement). Même s’ils étaient en terrain inconnu, du fait du caractère inédit de la crise, les dirigeants bancaires en Afrique ont donc su prendre des mesures décisives pour assurer la résilience de leurs organisations. Si les banques africaines ont su gagner une première bataille, la «guerre», elle, continue. Gagner cette guerre va nécessiter de la part de nos banques plus de simplifications, d’agilité, de réactivité, d’efficacité, de rapidité, de souplesse dans leur organisation et leurs stratégies d’avenir visant tant à assurer la continuité de leur services qu’à répondre aux besoins de leur clientèle (entreprises et particuliers).

Adapter l’accompagnement à l’économie et aux entreprises

Le second défi auquel doivent répondre les banques, en cette situation de crise, est probablement plus « complexe » que celui dont il a été auparavant question. En effet, bien que les banques n’aient aucune responsabilité dans la crise actuelle (le choc étant en effet exogène), leur responsabilité est cependant pleinement engagée dans la résolution de la crise. En effet, la reprise économique ou la potentielle récession dépendront largement des attitudes et des capacités de réaction des acteurs financiers, banques centrales, banques et établissements financiers, et donc de leurs capacités à contribuer d’une façon décisive à l’amélioration de la situation économique. Comment ? En accompagnant et en jouant pleinement leur rôle de financeur de l’économie réelle sur des schémas nouveaux.

En Afrique, les défis que doit relever le secteur bancaire et financier sont immenses. Le crédit à l’économie représente en moyenne à peine 20 à 30% du produit intérieur brut de nos pays contre plus de 110% en Europe, en Asie et aux USA. De même, dans le pays africain médian, seules 21% des entreprises disposent d’une ligne de crédit ou d’un prêt auprès d’une institution financière formelle (hors Afrique, cette proportion est de 43%). Sur le continent, le taux de bancarisation dépasse rarement 20%.

Au final, tous les indicateurs d’utilisation des services financiers formels par les entreprises et les ménages indiquent une portée limitée des systèmes bancaires et financiers d’Afrique. Tous les banquiers du monde connaissent probablement ces propos provocateurs de George Bernard Shaw, selon lesquels « une banque vous prête un parapluie quand il fait beau et vous le reprend quand il pleut ». La crise née de la COVID-19 impose justement de nouvelles réflexions et approches du financementdel’économie. Cenouveau modèle de financement de l’économie impose une révision des dispositions règlementaires par les banques centrales et les organes de régulation afin de permettre aux banques et établissements financiers africains de soutenir davantage l’économie et les entreprises, et donc de faire exactement l’inverse des propos ci-dessus rappelés. Elles devront donc prêter davantage de parapluies, et en limiter au maximum les reprises, même en situation de tempête ! Comme partout ailleurs dans le monde, les banques africaines seront confrontées aux effets négatifs de la COVID -19.

Plus particulièrement, elles feront face à deux risques majeurs. Premièrement, le risque d’illiquidité puisque du côté de leurs activités de crédits, elles vont devoir faire face à des non remboursements. Dès lors, les banques devront pouvoir les absorber, notamment en empruntant sur les marchés domestiques pour faire face à leurs propres échéances. Deuxièmement, le risque d’insolvabilité, que nous jugeons plus inquiétant, et du point de vue duquel cette crise constituera un test décisif pour les décisions prises par les différents organes de régulation et de contrôle.

Quoiqu’il en soit, ce qui sera attendu des banques, c’est d’apporter un soutien conséquent à l’économie réelle. La situation difficile que traversent actuellement les entreprises et l’économie a cela de particulier que c’est une récession « choisie », puisque ce sont les États eux-mêmes qui ont décidé de mettre l’économie en coma artificiel, sans remède adapté pour la réveiller avec méthode et vigueur. Dans ce contexte, les banques jouent le rôle de perfusion, et c’est donc à travers elles que l’économie peut être maintenue en vie. Dans une telle situation, il sera également attendu des banques qu’elles jouent un rôle sociétal au-delà du rendement pour les actionnaires ; plus que jamais, elles devront ainsi allier performance économique et utilité sociale.

Par ailleurs, la crise aura certainement accru la volonté des individus et des acteurs économiques à être utiles à un collectif, à être solidaires. Ce qui sera attendu des banques africaines, c’est qu’elles développent des solutions de crédit ciblant directement les petites entreprises locales, les professionnels, les commerçants, les artisans, les agriculteurs, bref l’écrasante majorité du tissu économique local, et en même temps celui-là même qui contribue à générer du lien social. De ce point de vue, les défis que devront relever les banques africaines sont immenses. L’espoir est cependant permis, car les banques africaines sont prêtes pour jouer leur rôle. Elles sont bien capitalisées, affichent des bilans solides et en définitive, elles affichent donc une capacité de résistance bien meilleure. Il reste maintenant à espérer que les décideurs publics en Afrique comprennent mieux qu’aucun développement n’est possible sans la force d’un système bancaire résiliant susceptible d’accompagner le financement de l’économie.

Réinventer

J’en viens maintenant au dernier axe de mon propos : que sera l’avenir des banques, particulièrement en Afrique, dans un monde post-covid ? Nul besoin d’être un prospectiviste de grand talent pour comprendre que l’économie en général, et le secteur bancaire en particulier, changeront prochainement de visage à l’échelle mondiale. Certes, le secteur bancaire n’a pas attendu la crise née de la COVID-19 pour se transformer. Depuis longtemps, la pression des régulateurs, la modernisation des systèmes, la concurrence féroce de nouveaux acteurs consécutivement à l’émergence de nouvelles technologies disruptives (fintech, néobanques, mobile banking, etc.), l’y obligent. Il y a cependant une nouveauté majeure : cette crise oblige les acteurs du secteur bancaire à repenser leurs modèles économique, organisationnel et technologique. Sans prétendre à l’exhaustivité, ci-après quelques questions qui sont désormais critiques et urgentes pour le secteur bancaire. Comment faire en sorte que les banques africaines soient au cœur du financement des économies africaines ? Comment faire comprendre aux pouvoirs publics que les banques africaines peuvent financer et accompagner leurs économies ? Comment accélérer la transformation des banques africaines sans tomber dans les effets de modes importés ? Comment d’une part pérenniser une meilleure intégration entre distribution physique et distribution à distance / digitale et d’autre part réussir à innover en conciliant le meilleur de deux mondes, le meilleur de l’humain et du digital ? Comment pérenniser les dispositifs de télétravail, et notamment les fonder sur des politiques formalisées et cohérentes ? Comment tirer parti des processus internes mis en œuvre en urgence pendant la crise pour conserver demain, après la tempête, agilité et efficacité, et pour gagner tant en efficacité qu’en performance ? « Il faut beaucoup de chaos en soi pour accoucher une étoile qui danse », affirmait Friedrich Nietzsche. Ces propos, bien qu’étant ceux d’un philosophe, s’appliquent parfaitement à l’économie. En effet, en temps de crise économique, la contrainte peut parfaitement être traduite en opportunité. C’est également à cela que nous invite la sagesse chinoise : en chinois, le mot « crise » est en effet composé de deux caractères, l’un (wei) signifiant « danger », l’autre (ji) « opportunité » ou « chance ». La crise née de la COVID -19 nous offre l’opportunité inespérée de repenser le système bancaire et financier en Afrique. Elle nous oblige, nous les acteurs du secteur bancaire, à nous remettre en question, à apprendre des situations nouvelles, et à en ressortir plus fort. En nous obligeant à bien nous préparer à la nouvelle normalité, elle nous offre également de nouvelles perspectives de croissance. « Déconfinons » nos modèles bancaires, et adoptons les davantage à nos réalités et à nos spécificités économiques.

Le « quoiqu’il en coûte » est un enseignement et une expérience qui nous réconforte pour favoriser l’émergence de grandes banques africaines capables de soutenir durablement nos économies. Cassons les barrières dites infranchissables érigées par nos différents régulateurs, brisons les chaînes du modèle de financement hérité, faisons confiance en nous-mêmes et adoptons la préférence africaine dans notre logiciel de développement. Le niveau de développement important atteint au cours de ces vingt dernières années montre que le secteur bancaire africain veut gagner en profondeur, en dynamisme, en sophistication et en performance. Nous pouvons encore faire plus et mieux. Nous en avons les moyens, et les circonstances actuelles nous l’exigent. C’est ce que nous avons engagé au sein du Groupe BGFIBank au travers de notre projet d’entreprise « Excellence 2020 ». Le Groupe BGFIBank est conscient de son rôle social en tant qu’acteur important de développement de l’Afrique. La crise de la COVID-19 renforce notre engagement et nous conforte, assurément, dans notre ambition de construire un groupe bancaire africain au service du financement des économies africaines, une véritable feuille de route pour l’ensemble du secteur bancaire africain.


Note

cet éditorial de Henri-Claude Oyima est paru dans le numéro 72 de Financial Afrik (juillet et août) consacré au secteur bancaire et au classement des banques à fort impact.

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