75 bougies du système européen, quel rapport à l’Afrique pour les 75 prochaines ?

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Par Gérardine Mahoro*


L’Europe fête ses 75 ans dans une conjoncture particulière. Des changements de paradigmes à vue d’œil dans la manière de faire les affaires, de coopérer et d’un point de vue social. Des changements qui ont débuté d’eux-mêmes depuis longtemps, laissant les uns et les autres en réaction, jusqu’à ce que les mouvements sociaux et la pandémie remettent les choses en place, nous obligeant tous, à regarder en face. En face, il y a l’Afrique.

A l’heure où la France pense à nouveau à un ministère de la coopération, l’urgence est au renouvellement. Pas un renouvellement quant à l’âge des personnes, leurs couleurs de peau ou appartenance politique, mais bien un renouvellement en termes de philosophie et la capacité à penser et proposer de nouvelles approches.

La conduite de changement européenne tend vers l’Afrique.

Tant que l’on n’est pas au pied du mur, les Etats, les institutions et les entreprises restent dans leur zone de confort. C’est dans cette urgence qu’est l’Europe dans ses rapports à l’Afrique, continent sans lequel elle ne peut surmonter la crise. A l’aube de la seconde guerre mondiale, le développement européen passait par l’équilibre de bons rapports économiques entre les puissances occidentales. Aujourd’hui, la bonne santé de l’Europe passera par l’équilibre et de bons rapports économique avec l’Afrique.

Le Covid-19 est venu mettre un coup d’accélérateur aux mutations que vit le continent africain, mais l’Europe sous-estime encore leurs impacts sur sa propre évolution. Pourtant, elle ne peut se permettre de passer à côté de bientôt 1/3[1] de la population mondiale, et 2e plus grand marché au monde.

L’état d’esprit doit être celui qui fut au lendemain de la seconde guerre. Cette volonté et conviction qu’il est possible de relever les économies des uns et des autres, sans l’asservissement mutuelle. Communiquer autrement, rétablir les rapports de confiance, revoir les échanges commerciaux traditionnels après de grandes pénuries et les leçons apprises. La première préoccupation était économique, puis politique et culturelle. Un parallèle évident avec les préoccupations actuelles sur les deux continents, plus interdépendants que jamais. La désignation d’intérêts communs, placera les africains en position de partenaires, l’Afrique étant un acteur majeur pour la stabilité économique, sociale et sécuritaire de l’Europe.

Tout comme en 45, où rien ne laissait imaginer que les ennemis d’hier uniraient leurs forces pour la prospérité de tous, il est urgent que l’Europe fasse affaires avec les africains de la manière dont elle le ferait avec d’autres acteurs. C’est-à-dire, regarder l’Afrique comme l’opportunité dont elle a besoin et non comme d’anciennes colonies. Sans quoi, l’Europe perdra son influence puisque, la concurrence est désormais mondiale. Plus de rapports privilégiés dans un futur proche, face à une jeunesse qui a d’autres attentes.

Tout le monde veut son bout d’Afrique

Entre le XVIe etle XXe siècle, les nations européennes ont contrôlé et colonisé tous les continents. Avec une particularité africaine puisque, sa colonisation a suivi son cours jusqu’à récemment (entre 1955 et 1962), imprégnant profondément les uns et les autres d’une certaine manière de faire des affaires et la politique. Paradigmes que les nouvelles générations rejettent, préférant désormais collaborer avec des pays et organisations ayant moins de passif historique. C’est là que l’Europe qui tarde à s’adapter à la nouvelle donne, perd du terrain.

La crise du Covid-19 accentue les difficultés européennes : chômage croissant, important vieillissement de la population, crise identitaire, besoin de relocaliser et donc de plus de main d’œuvre, besoin de territoires arables et perte de vitesse sur la scène politique internationale.

Au-delà des marchés traditionnels de l’armement et des matières premières, les opportunités s’avères évidentes quand on jette un regard neuf sur les chiffres :

  • 1,3 milliards de population dans 55 pays[2]. 3 fois plus que dans l’UE, proche de la Chine
  • 60% des terres arables mondiales selon la FAO
  • 59%[3] de la population a moins de 25 ans et, 20 ans de moyenne d’âge
  • 435[4] millions d’utilisateurs d’internet en 2017 (20% de progression annuelle)
  • 45% de croissance par an, le continent avec le marché le plus attractif au monde
  • 90% des téléphones sont des mobiles
  • Age moyen des internautes de 29 ans, surreprésentation des 15-24 ans
  • Constitution d’un marché unique continental qui sera le 2eme plus important du monde à l’horizon 2050.

Raisons pour lesquelles une petite guerre froide s’y passe, et que tout le monde veut son bout d’Afrique. En ce sens, 2019 fut une année édifiante : la Russie, la France, la Chine, l’Angleterre, l’Allemagne, les États-Unis, tous ont organisé un sommet africain.

Les pays européens n’ont pas les moyens de se permettre le désamour de la jeunesse africaine.

Bien que l’Europe ait conscience de ce fait, elle sous-estime l’impact de sa mauvaise image et du phénomène du retour des diasporas dans leur pays d’origine. D’autant plus que ceux qui retournent sont généralement les plus diplômés et ambitieux, accentuant encore plus la fuite des cerveaux que connaissent certains pays européens. Pour un continent qui a besoin de main d’œuvre et d’innovation, passer à côté de la nouvelle Afrique sera dommageable.

Par ailleurs, le changement de paradigme et d’image, induira la baisse d’une immigration profitable pour l’Europe. Ce qui aura pour conséquence, plus de problèmes identitaires européens, dû à la crise proche de la récession, et moins de stimuli économique. L’histoire nous apprend que les crises économiques vont de paires avec les crises identitaires. Nous en vivons une très importante.

Contrairement aux idées reçues, les migrants contribuent à la baisse du chômage puisque, sur les 189 000 migrants dont 1/2 a des motifs familiaux et 1/4 pour motifs d’études, sont particulièrement présentes sur le marché des services domestiques et à la personne, ce qui facilite l’emploi des nationaux. Révèle une étude macroéconomique de l’OCDE sur les effets des flux migratoires sur l’économie. L’immigration contribue à l’accroissement du PIB, et a un effet positif sur les finances publiques car, même avec une hausse des dépenses publiques, les recettes en impôts et cotisations augmentent encore plus.

Ce n’est donc pas pour rien que l’Allemagne compte sur sa politique d’immigration, pour stimuler son économie et palier au grand vieillissement de sa population. La France aussi observe des effets positifs sur sa situation macroéconomique. En matière d’immigration, il y a la politique, puis il y a l’économie. Il convient de bien distinguer les deux.

Les pays Européens n’ont pas intérêt à ce que les jeunes africains aillent voir ailleurs.

Sans les étudiants étrangers, les GAFA ne seraient pas aussi puissants, et les États-Unis ne seraient pas le pays de l’innovation et de la créativité. Les américains l’ont bien compris, puisqu’ils ont une stratégie d’attraction des cerveaux étrangers bien rodée.

Néanmoins, ils comprennent encore plus l’importance de l’immigration pour l’économie depuis que, en moins d’un mandat, la politique repoussoir de Trump et l’image négative des USA depuis 2016 ont coûté 11,8 milliards de dollars à l’économie américaine, et plus de 65.000 emplois rien qu’avec la baisse des étudiants étrangers.

Les étudiants étrangers actuellement inscrits (un peu plus d’un million) ont contribué de 41 milliards de dollars à l’économie américaine et ont permis de créer 458.290 emplois au cours de l’année 2018-2019, selon un rapport de la NAFSA. A noter qu’en 2013, 10,5 % des étudiants étranger dans le monde étaient africains[5].

Il est évident que les nouvelles puissances sont celles qui vont mieux saisir l’opportunité qu’est l’Afrique aujourd’hui. D’où l’importance d’innover, de travailler avec de jeunes conseillers, et d’impliquer plus de jeunes dans les organes de décision. C’est seulement ainsi que de nouvelles approches seront trouvées et concrétisées.

Les grands stratèges que fut Churchill et Kennedy, voyaient dans une crise bien gérée, une opportunité de croissance. Or, une crise ne peut être opportunité que par l’innovation et l’adaptation. La seule question que les pays européens doivent se poser est alors de savoir « où sont les opportunités ».

N’ayant aucun doute que l’Afrique s’imposera en réponse, plus vite les Européens vont enlever les œillères, mieux se sera. Ces œillères sont surtout portées par les grands pays Européens (France, Belgique, Angleterre), aveuglés par l’histoire, les empêchant de voir l’ampleur de la nouvelle donne. La place est alors donnée aux nouvelles puissances (Inde, Chine, Russie, Japon) et pays européens avec moins de passifs à l’Afrique (Europe du nord), l’Angleterre post brexit, puis la Turquie et le Maroc.


*Gérardine Mahoro est CEO ACT05 , premier cabinet africain spécialisé dans les affaires africaines en Europe, basé à Paris, avec des représentations à Bruxelles et à Abidjan. Avant d’être à  la tête de ACT05, elle a travaillé pour la BAD et PWC.


Sources

[1] https://blogs.worldbank.org/fr/opendata/la-population-mondiale-devrait-avoisiner-les-10-milliards-d-habitants-en-2050

[2] https://blogs.worldbank.org/fr/opendata/la-population-mondiale-devrait-avoisiner-les-10-milliards-d-habitants-en-2050

[3] https://www.uneca.org/sites/default/files/PublicationFiles/demographic_profile_fre_rev19may.pdf

[4] Source : le rapport «2018 Global Digital», publié par We Are Social et Hootsuite.

[5] Source : Unesco 2016 pour l’année 2013.

1 COMMENTAIRE

  1. @Gérardine Mahoro, depuis des siècles…et à chaque fois qu’il y a relation entre les occidentaux et l’Afrique…l’Afrique se fait toujours b***. L’Europe ne voit l’Afrique que comme son garde-manger. Et ce n’est pas près de changer quand on regarde la situation sur le terrain sans se voiler la face. D’un côté il y a une meute de loups (les occidentaux attaquent et pillent toujours en meute), et sur l’autre rive de la méditerranée il y a une Afrique affaiblie par des siècle d’esclavage et de pillage. Si l’Europe voulait vraiment changer les choses, elle commencerait par arrêter de financer et de soutenir les terroristes et séparatistes en Afrique, arrêterait de les armer et de les financer. Si l’Europe voulait changer les choses, elle retirerait tous ses bases militaires du continent africain. Si l’Europe voulais changer les choses, elle commencerait par payer les matières premières africaines au lieu de venir se servir presque gratuitement. Si l’Europe voulait vraiment changer les choses, elle effacerait la dette africaine, et financerait des projets africains à des taux résorbables. Oui d’un côté il y a la Chine, l’Inde, la Russie…mais de l’autre il y a des pays comme la France, les USA, l’UK…qui n’hésitent pas à déstabiliser, bombarder, brûler des pays entiers et même toute une région (qu’importe le nombre de morts ce n’est que des africains), l’important pour eux c’est continuer à se servir gratuitement. Il suffit de regarder la carte de l’Afrique…partout où il y a des ressources minières, il y a la guerre et les entreprises occidentales, qui se servent en échange des armes. Vous rêvez éveillée madame, si vous croyez que l’Europe va changer sa façon de faire. “La liberté ne se donne pas, elle s’arrache.”

    Je ne sais pas si ce commentaire va passer, mais bon…au moins celui qui l’effacera l’aura lu, et moi je vais continuer à éveiller les consciences sur les réseaux sociaux.

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