Trade et trade structuré: en Afrique, les dés sont pipés

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Le crédit documentaire n’a pas fini de faire de vieux os en Afrique. La cause est simple. Le continent noir est le dernier territoire au monde où le risque pays est évalué entièrement sur la base de la perception et des préjugés.

D’où le coût élevé du pricing appliqué sur tous les pays africains et particulièrement sur ceux situés entre la rive Sud du Sahara et la pointe la plus australe de ce qui constituait naguère la ligne de front. Ainsi, en dépit du renouveau de son système financier, l’Afrique reste prisonnière des mêmes logiques de tarification. Les agences de rating persistent dans leurs schémas de prédiction qui veulent qu’à profil de crédit similaire, la Corrèze soit moins risquée que la Zambeze.

Statu quo juteux

La construction du pricing est la somme des préjugés. Considéré comme risqué, le continent noir est prisonnier des cartels de négociants et de traders qui impactent sur le prix final appliqué au consommateur. A quand la fin du statu quo ? Il faut le dire, le crédoc est en net recul en Asie et en Amérique Latine. En Europe, le système a quasiment disparu car la notion de risque pays n’y existe plus. Pendant ce temps, l’Afrique reste à tort et à raison un nid à risque pour les défauts de paiement. La faute aux appétits insatiables des négociants mais aussi à des erreurs de jeunesse commises par nos États. L’on continue à payer pour ainsi dire de vieilles turpitudes: le défaut de paiement de la Côte d’Ivoire de l’entre crise post-électorale, le défaut des Seychelles de 2008, les crispations actuelles sur les échéances du Congo, la dette cachée du Mozambique, les interrogations sur le niveau d’endettement assez modeste (53% du PIB) de l’Afrique mais préoccupant en termes de charges des remboursements rapportés aux budgets, et, entre autres, des processus électoraux toujours aussi incertains.

Face à de tels cas de figure, le crédoc reste l’instrument privilégié pour à la fois garantir le risque pays et offrir une sécurité de paiement aux fournisseurs. Cet honorable instrument aura servi pendant sa longue vie à garantir les intérêts des fournisseurs. Son coût est supporté par les acheteurs et les donneurs d’ordre qui se rattrapent à leur tour sur le dos du consommateur africain corvéable et malléable à merci. Cet instrument qui offre plusieurs leviers de financement et de refinancement rémunère correctement les désidératas (exigences ) du monde financier qui a tout intérêt à exagérer le risque pays puisque fonction du pricing.

Rareté organisée des devises

En plus de l’estimation majorée de ce fameux risque pays, une autre situation participe au renchérissement du trade africain : la raréfaction des devises. Les banques centrales africaines n’ont ni le privilège absolu de la FED dont la monnaie, le dollar, constitue la devise de plus de 80% des transactions mondiales, ni la puissance de la BCE capable de faire fonctionner la planche à billet (Quantitative Easy) à raison de 80 milliards de dollars de rachat d’actifs par mois.

A contrario, l’Afrique qui importe 70% de ses besoins fait face à une raréfaction continue (et organisée?) des devises. Les banques centrales retranchées dans des logiques monétaristes font un pilotage dogmatique de la disponibilité des devises. Cette raréfaction des devises nourrit beaucoup de monde et ne rencontre quasiment aucune objection. Sensés aller à l’encontre des logiques des banques commerciales, les multilatéraux (Banque Africaine de Développement, Société Financière Internationale, Banque Mondiale, Banque Islamique de Développement) n’arrivent pas à atténuer le coût financier du trade africain, vache à lait des négociants et des institutions financières. Devrait-on laisser ce statu quo perdurer ?

Certainement non. La solution est de construire des écosystèmes puissants capables de supporter les besoins croissants du continent. L’inversion des logiques verticales coûteuses par des schémas horizontaux est une réponse à long terme. Mais pas plus que la défunte Goana (Grande offensive pour la nourriture et l’abondance qui eut la fulgurance d’une météore au Sénégal), les lyriques 3 N du Niger (Le Niger nourrit les nigériens ) ou “l’Afrique Nourrit l’Afrique” de la BAD, il ne s’agira pas de se limiter à la vision . Il faudra tout au moins asseoir une stratégie et en fixer les intervalles d’exécution.

En attendant, les banques correspondantes continuent de faire leur beurre sur l’Afrique. En échange de leur garantie, elles exigent de leur vis-à-vis africaine des dépôts (rémunérés ou non) et une orientation des flux commerciaux en plus d’une panoplie de commissions plus ou moins orthodoxes. Les préjugés coûtent cher, dites-vous?

A l’intérieur d’un même pays, les commissions diffèrent. Souvent quand 2% sont appliqués sur une filiale d’une banque européenne, la consœur africaine est obligée d’en payer 3% selon une règle non écrite. Les banques cataloguées “plus risquées” déposent du collatéral , entre 30 et 50%. La longue chaîne de valeur financière est ainsi organisée : le trader mange à chaque étape. De plus, les acteurs de la supply chain ( affréteur, transporteur , assureur ) sont souvent imposés.

Pour mettre fin à ce système, il faudrait encourager le développement des banques locales. Celles-ci constituent une occasion inespérée de libérer l’Afrique des chaînes spéculatives du trade et du trade structuré. A condition toutefois que ces banques locales ne reproduisent pas le vieux système dans ses finalités. Plus que jamais , United Bank For Africa, Attijariwafa bank, Coris Bank et BCP , pour ne citer que celles-ci , doivent réinventer la roue du trade africain en constituant de vastes chaînes rationnelles de synergie.

Notes

Quantitative Easy ou assouplissement progressif:

Programme lancé en 2015 par la BCE et qui consistait en achat d’obligations émises par les Etats puis par les entreprises. La Quantitative Easing (QE) a démarré par 80 milliards d’euros de rachat de dette par mois. Il avait été réduit à 60 milliards d’euros fin 2016, puis à 30 milliards d’euros en janvier 2017. Ce dispositif lui a permis d’injecter près de 2 600 milliards d’euros sur les marchés.

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