Cheickna Bounajim Cissé : “FCFA, Face Cachée de la Finance Africaine”

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EXCLUSIF – « FCFA : Face Cachée de la Finance Africaine ». C’est le titre du dernier ouvrage de l’”émergentier” Cheickna Bounajim Cissé, banquier malien dont les chroniques, tranchantes, sont souvent aux antipodes des positions ce qu’il est convenu d’appeler la doxa. Financial Afrik publie en exclusivité les bonnes feuilles de cet ouvrage choc de 452 pages (éd. BoD, déc. 18) qui constitue d’emblée comme une nouvelle pièce à verser dans le dossier Franc CFA.

La question du franc CFA (pour mieux dire des francs CFA), utilisée par 14 pays africains, est sensible, et même ultra-sensible. Elle a même un penchant corrosif. « Qui s’y frotte, s’y pique ! », mettent en garde plusieurs observateurs. Ils ont tort d’avoir raison. La monnaie septuagénaire ne peut être dispensée de critiques dès lors qu’elle ne fut pas soustraite de l’existence. Défendue par les cfiles cloués au prisme scientifique et académique, et pourfendue par les cfobes cloutés par l’idéologie dogmatique et utopique, elle polarise l’attention. Elle est de nouveau sous les feux des projecteurs. De la place de l’Obélisque à Dakar aux ruelles fumantes de Poto-Poto à Brazzaville, de la lagune Ébrié en Côte-d’Ivoire au centre-ville bouillant de Douala, l’odeur de la colère des jeunes Africains, abusés et désabusés au-dedans, chassés et pourchassés au-dehors, ne cesse de fumer et d’enfumer l’antre de la zone franc. Dans ce marmitage médiatique et numismatique, il y a trop de spéculations et d’approximations. Bien souvent, ceux qui en parlent en savent peu ; et ceux qui savent en disent le moins possible. Entre les pro-CFA et les anti-CFA, il y a la vie de 164 millions d’Africains qui mérite le plus grand soin.

Le franc CFA est-il la face cachée de la finance africaine ? Cet ouvrage se propose de lever un coin de voile sur cette ancienne monnaie coloniale qui a survécu à la décolonisation du continent. Sans faux-fuyant et avec des éléments factuels, l’auteur vous livre toute la vérité sur le franc CFA, des raisons de la réticence de la France à mettre fin à la «tutelle monétaire», au refus des dirigeants africains de construire leur «souveraineté monétaire». Depuis 26 ans, il égrène le chapelet des significations possibles de l’acronyme « CFA » : Crime Français en Afrique, Convoitise Française en Afrique, Cause de la Faillite de l’Afrique, Curiosité Financière de l’Afrique, Confort Financier pour l’Afrique, Colère Fumante de l’Afrique… pour finalement s’interroger sur le grain fatal : Crise Financière de l’Afrique.

Avant-proposA

P 8-11

(…) L’ennemi des populations africaines n’est ni la BCEAO, ni la BEAC, ni la BCC. Les fonctionnaires de ces institutions financières ne sont pas moins engagés pour la cause de leur pays et de leur continent que leurs critiques. Ces derniers, admettons-le aussi, ne sont pas contre l’intérêt général. Car, si l’on traite de non patriotes et de non panafricains ceux qui ne le sont pas, pour la simple raison qu’ils sont d’un avis différent, que dira-t-on à ceux qui le sont réellement ? Autrement, pour reprendre une expression biblique, s’il en est ainsi du bois vert, qu’en sera-t-il du bois sec ?

(…) L’ennemi des Africains n’est pas la France, ni l’Europe, ni un autre pays, encore moins des êtres mystérieux qui peupleraient un autre monde. Leur ennemi n’est pas abstrait, il a un nom : l’Africain. L’Africain qui chasse et pourchasse l’Africain en Afrique. L’Africain qui refuse de commercer avec l’Africain en Afrique. L’ennemi c’est aussi l’addiction des pays africains à l’aide étrangère…

(…) ce sont les Africains qui ont tourné le dos au développement de leur continent. Et ils ne peuvent s’en prendre qu’à eux-mêmes. En plein XXIe siècle, des millions d’Africains naissent et disparaissent dans l’indifférence totale de leurs dirigeants, emportés par… la faim, la soif et la maladie. Pourtant, leurs pays sont riches, et très riches dans les airs, sous terre comme dans les eaux. Une bonne partie de leurs richesses est détournée par une poignée de personnes qui les transfèrent illégalement dans des pays qui ont déjà bouclé leur cycle de développement.

(…) L’économiste Jean-Baptiste Say disait que « la monnaie n’est qu’un voile.» Soit ! Alors, dévoilons la monnaie septuagénaire pour mieux entrevoir son faciès et ses entrailles. Que les plus pudiques puissent nous excuser de l’impertinence. Et aux plus hardis, ils pourront à leur aise prolonger l’imprudence en impudence. En s’y engageant, ce livre essaye d’éviter deux travers : le déni et le délire. Le déni d’une réalité monétaire, avec son poids historique et ses insuffisances. Les tenants de cette thèse estiment que le franc CFA est une monnaie africaine, solide et stable, et que les reproches qui lui sont faits sont totalement infondés. Il y a un second groupe qui est résolument contre cette ancienne monnaie coloniale (ses émetteurs, son garant, son fabricant), et qui milite pour la souveraineté totale des pays africains. Sans faux-fuyant et avec des éléments factuels, cet ouvrage essaye de déconstruire les mythes et les légendes qui entourent le franc CFA pour ne laisser transparaître que la réalité.

(…) Dans un domaine où les mises en garde saisissent jusqu’aux meilleures volontés, nous ne pouvons dissimuler nos doutes, encore moins minimiser les risques… Depuis quelques années, les bruits de bottes patientent avec insistance à la porte de notre cochlée. À coup sûr, de façon subtile mais décisive, ils s’intensifieront. Les « roulements d’yeux », les « coups de poing sur la table », les « tapages de pieds » ne nous effraient guère. Avec tenue, et bien souvent avec retenue, nous continuons à résister à la conspiration à pas feutrés, aux attaques à fleurets mouchetés et aux intimidations à peine voilées, par de la privation et de la sédation à forte dose. L’engagement au service de l’émergence de l’Afrique est et restera ferme, Inch’Allah. Tout le reste est discursif et furtif.

(…) Chers dirigeants africains de la zone franc, vos populations, engluées dans une pauvreté injustifiée, souffrent le martyr. Depuis des décennies, vos pays pointent sans discontinuité parmi les plus pauvres et les plus corrompus du monde. Soyez réceptifs aux critiques. Refusez de tendre une oreille attentive aux « marchands de sommeil » qui s’évertuent à vous présenter une situation enjolivée décalée de la réalité. Chers frondeurs et contempteurs du franc CFA, éloignez-vous des slogans populistes et des incantations idéologiques, dogmatiques, identitaires et moralistes pour proposer des solutions concrètes aux préoccupations réelles de la cité. Laissons nos pieds, prenons nos mains ! Rappelons-nous tous les bonnes pensées de François de La Rochefoucauld : « La flatterie est une fausse monnaie qui n’a de cours que par notre vanité. » Alors de grâce, ne combattez pas la vérité exprimée ; acceptez-la, il se peut qu’elle soit d’une bonne compagnie, à vous et à ceux que vous prétendiez défendre. Bonne action !

CFA, crime Français en Afrique

Chapitre 1 :

P 20-24

Allons droit au but ! Le franc CFA est-il un crime commis par la France contre les pays africains de la zone franc ? Les réponses les plus convulsives et les plus transgressives à cette interrogation émanent, étrangement, des hommes politiques français…

(…) L’un des plus prolifiques est l’ancien président Jacques Chirac. Dans une vidéo devenue virale qui lui est attribuée, il fit une troublante déclaration dont un court extrait est rappelé en épigraphe. Cet aveu étonnant, presque détonnant, servira aussi de chute à ce chapitre. Son prédécesseur, le défunt François Mitterrand, cité par son ancienne conseillère culturelle Laure Adler, confessait : « En ce début d’année, on continue à voler les Africains. Ils s’appauvrissent sans cesse. En 1994, il y aura encore plus de flux de capitaux de l’Afrique vers les pays industrialisés que l’inverse…

(…) Il est vrai que cette déclaration détonne dans un univers français, encore rétif à toute repentance sur son passé colonial.

(…) Face à l’intensité des critiques et à la densité des enjeux électoralistes, Emmanuel Macron s’est finalement autorisé un rétropédalage. Il a multiplié les interventions pour faire l’exégèse de ses propos controversés. Pourquoi ce revirement, cette volteface ?

(…) L’histoire aurait assurément prêté à sourire en Afrique, si le retournement de veste ne s’était pas aussi banalisé chez les hommes politiques du continent. Pour moins que ça, on ment au peuple, on dément ses propos, on défait les alliances, on « parfait » les félonies.

P 33-40

Après la décolonisation de l’Afrique, Paris a réussi son pari en maintenant sans grands remous le franc CFA comme monnaie officielle de ses anciennes colonies. L’une des erreurs commises par les pères des indépendances africaines a été sans nul doute le maintien de cet acronyme et des mécanismes qui lui sont liés. Avec un dosage subtil de sémantique et des dénominations plus « soft », ils pensaient certainement neutraliser le poids du passé. Ce fut une erreur d’appréciation historique.

Pour au moins trois raisons. La première est fondamentale puisque existentielle…

(…) Les jeunes Africains refusent, catégoriquement (et le mot est faible), de s’identifier aux symboles du passé colonial ou esclavagiste de leur continent. Ils ne veulent plus souffrir comme leurs aînés et leurs lointains devanciers. Pour une bonne partie d’entre eux, le franc CFA est une marque infuse du passé douloureux de leur continent qui se diffuse dans leur quotidien.

Il est vrai que le mot « franc » a un lien cognatique avec l’ancienne monnaie ancre « le franc français » qui avait cours légal en France jusqu’au 17 février 2002. Ainsi, l’acronyme « CFA » a beau être retourné dans tous les sens pour mieux le faire accepter, son ancienne dénomination (« Colonies Françaises d’Afrique ») reste une arête coincée dans la gorge de beaucoup de jeunes Africains. Lors d’un récent déplacement à Ouagadougou, le président français Emmanuel Macron, s’estimant non « nominaliste », disait ne pas comprendre la fixation sur l’acronyme « CFA ». Dans le même sillage, le gouverneur de la BCEAO déclarait en octobre 2017…

(…) Il faut traverser désert, forêt et Méditerranée pour trouver un peu de réconfort. Pour l’ancien patron du FMI, Dominique Strauss-Kahn, le maintien du nom de franc CFA est « peu défendable », d’autant que pour lui, « le franc est une devise française que la France a elle-même abandonnée. » L’économiste français Michel Lelart, directeur de recherche émérite au Centre national de la recherche scientifique (CNRS), soutient que « la zone franc porte mal son nom… Et ce n’est pas un hasard si les auteurs du très officiel Rapport Védrine ont aussi abondé dans le même sens…

(…) Notre propos n’est pas de dire que le seul changement de nom (ou d’acronyme) résoudrait toutes les difficultés actuelles des pays africains utilisant les francs CFA (XOF et XAF). Ce ne serait pas juste, tant le retard économique et financier de la zone franc est profond et structurel.

Laissons la sémantique à ses spécialistes pour rappeler les vérités primaires assenées par Jacques Attali, qui cosignait avec la députée Bénédicte Peyrol une tribune sur le rapport de la France aux étrangers parue dans le journal Le Monde le 6 février 2018 : « Il est urgent d’expliquer…

(…) La transition est toute trouvée pour feuilleter les pages royales de l’histoire française. Le 5 décembre 1360, à la suite du Traité de Brétigny, la France, affaiblie économiquement et en proie à une violente crise institutionnelle et sécuritaire, émit une nouvelle monnaie dénommée « le franc ». L’objectif fut de payer la rançon de 4 millions d’écus, ramenée plus tard à 3 millions d’écus (l’équivalent de 12 tonnes d’or, soit deux années de recettes fiscales), exigée par le roi Édouard III d’Angleterre pour libérer le souverain français Jean II, en captivité depuis 4 ans dans les geôles anglaises (…)

(…) Dans un article sur le franc CFA, mis en ligne le 4 octobre 2017 sur le site Les Echos.fr, le journaliste Yves Bourdillon écrivait en incipit : « Le franc n’est pas mort. Non seulement il a survécu sous sa version africaine à son cousin hexagonal, dissous dans l’euro il y a 17 ans, mais il est au centre de rien moins que deux des quatre zones monétaires en vigueur aujourd’hui de par le monde : la zone CFA (…)

(…) À ce stade d’analyse, si l’image peut être prêtée, il est difficile à des « élèves », même accrochés à la consigne, de « s’approprier » un concept (le franc) que leur « maître », qui en est par ailleurs le géniteur, a répudié et même brocardé.

La deuxième raison qui explique l’erreur stratégique des gouvernants à maintenir le nom « franc CFA » tient à la situation économique et sociale plus que difficile des pays africains qui utilisent cette monnaie. Comme on l’évoquera plus tard, la zone franc a la particularité de fédérer presque tous les maux du continent africain en quelques mots : une insécurité enveloppante, une éducation flippante, une économie crispante, une pauvreté galopante, une incivilité frappante, une corruption rampante, une gouvernance préoccupante, une démocratie décapante et une crise lampante (…)

Une troisième raison, et non des moindres, est consubstantielle à la nature même du franc CFA. (…) Maintes fois « revampée » à l’issue de nombreuses « ridectomies », la monnaie septuagénaire conserve toujours ses « rides »…

(…) Les Africains ne peuvent pas continuer à s’investir dans « un procès continu du colon bouc-émissaire » (pour reprendre l’expression du talentueux journaliste Adama Wade), au point de tourner le dos à leur avenir, au moment où des centaines de millions d’entre eux qui n’ont pas connu cette période difficile de l’histoire de leur continent manquent de tout, et même de l’essentiel. Une telle posture est improductive et contre-productive. Sur ce point, Emmanuel Macron, un peu facétieux à ses moments, a peut-être raison quand il s’est autorisé un calembour à Ouagadougou : « La colonisation est un passé qui doit passer. »

Oui, les pays africains de la zone franc ne doivent pas s’enfermer dans leur passé, aussi pesant et déplaisant soit-il, en ressassant les vieilles formules. Il est de peu d’intérêt de s’investir – et d’y insister – dans un requiem du populisme et dans un poncif du dogmatisme. Est-il utile de continuer à remâcher que, pendant de très longues années, la France tira le tiers de sa richesse nationale d’une détestable matière… le commerce des esclaves africains ? Ces atrocités ont-elles été des outils de servitude de l’Afrique ? Oui. Le franc CFA est-il la survivance de ce passé douloureux ? Peut-être ! Est-il, aujourd’hui, le seul responsable du creusement du retard économique et social des pays africains de la zone franc ? Non.

Pour quelques esprits insistants, admettons (simple hypothèse) que le franc CFA soit un crime contre l’Afrique ; que dire alors des autres actes crapuleux et hideux commis par des Africains contre des Africains et qui se nomment : vente de migrants, esclavage, xénophobie, racisme, guerre civile, rébellion, terrorisme, coups d’État, corruption, mauvaise gouvernance, évasion fiscale ?

P 49-51

Le franc CFA : crime contre l’humanité ou crime contre l’humain ? Le débat sémantique suscité par les déclarations controversées du président Macron n’est pas prêt à s’estomper. Ce qui est néanmoins sûr, c’est que la monnaie septuagénaire (ancien franc des « Colonies Françaises d’Afrique ») a survécu à la décolonisation du continent. Sa version contemporaine, quelque peu frelatée, tente de corrompre cette réalité historique. Elle subdivise l’Afrique en XAF (franc de la Coopération financière d’Afrique centrale) et en XOF (franc de la Communauté financière d’Afrique). Elle divise les Africains entre pro et anti-CFA.

Que faut-il faire maintenant ? Partir du criminel au crime ou partir du crime au criminel ? Le 21 mars 1804, Antoine Claude Joseph de la Meurthe en apprenant l’exécution du Duc d’Enghien s’exclamait : « C’est pire qu’un crime, c’est une faute ». Voilà bien une formule que les cfobes pourraient aisément reprendre à leur compte pour fustiger le franc CFA après les récents sauts et soubresauts intervenus dans la zone CEMAC. En effet, dans cette partie du continent, la monnaie communautaire est sur le gril. Elle a un arrière-goût amer qui hante le palais de bon nombre de gourmands et de gourmets. Là, il susurre qu’il n’y a pas assez de fonds pour sauver le « passager clandestin » coincé dans le puits financier sans fond. Point de grisbi ! L’aumônier international, sous la férule de l’ancienne puissance coloniale, a décrété la diète budgétaire. L’air agité, du haut de leur stature imposante mais pesante, les trois élands de Derby observent de très loin leurs cousines, les gazelles de Grant et de Thomson confinées dans les presses de Chamalières. En ces temps de disette où Dame Dévaluation et Mister Ebola rôdent autour des fourneaux, la tambouille monétaire y est peu ragoûtante.

Chez les voisins à l’ouest, autre décor, autre réalité. Avec un apparent embonpoint, le poisson-scie assure avoir assez d’or dans son rostre, de quoi tenir plusieurs mois de disette sans dosette. Depuis les planches à billets en Puy-de-Dôme, on aperçoit les féériques touracos à gros bec, scintillant et sautillant sur des branches plantureuses. Ils épouillent les hippopotames du Djoliba, en se délectant de leurs encombrantes tiques. Les gracieuses antilopes, reconnaissables à leur silhouette généreuse et à leur forme doucereuse, gambadent quiètement dans les clairières de la savane. Les dromadaires continuent à écumer le majestueux Sahara sans craindre la prédation de forces obscures. En blatérant, ils se laissent même pousser une seconde bosse. Et le mérou de Soumbédioune ? Qu’il est délicieux ce poisson servi avec du bon « thieboudieune » !

Malgré cet idyllique décor numismatique, les argentiers de céans continuent, à bas bruit, de mouiller la barbe pour prévenir tout autodafé. Ils n’ont pas tort pour qui sait qu’ils n’ont pas un faciès glabre. D’ailleurs, à l’allure où on brûle le billet (et non les billets) de banque, mieux vaut être prudent avec les pyromanes qui ne savent pas calculer. À l’heure du compte, le décompte pourrait bien révéler quelques mécomptes à leurs auteurs. À titre précautionneux pour les plus intrépides des activistes, sans seconds pénates, tournons en dérision le lazzi de Clemenceau : « Pour espérer passer entre les gouttes de la justice, il faut brûler un nombre impair de billets de banque. Et trois, c’est déjà trop. » Quant aux plus téméraires des « billetivores », ils continuent à ingurgiter, ad nauseam, les précieux billets (cette fois-ci au pluriel), sans redouter une protestation, une arrestation, une incarcération, encore moins une expulsion. Pourtant, ils ont tort de bouder le copieux repas qui leur est servi. Ils pourraient bien faire les frais d’une législation ajustée.

Maintenant, à table ! Jacques Chirac s’impatiente. Et pour cause, l’ancien président français a bon appétit. « Où est l’apéro ? » Un verre, puis deux, puis… une carafe. Et voilà la confession sans concession de Papi « Chichi » : « On oublie seulement une chose, c’est qu’une grande partie de l’argent qui est dans notre porte-monnaie vient précisément de l’exploitation depuis des siècles de l’Afrique, pas uniquement, mais beaucoup viennent de l’exploitation de l’Afrique. Alors, il faut avoir un peu de bon sens, je ne dis pas de générosité, mais de bon sens, de justice, pour rendre aux Africains ce qu’on leur a pris ; d’autant que c’est nécessaire si on veut éviter les pires convulsions avec les conséquences politiques que cela comporte dans le proche avenir. » À tous, bon appétit abracadabrantesque !

Chapitre 2 : CFA, Convoitise Française en Afrique ?


P 54-55

 (…) La zone franc est-elle un enjeu pour la France qui assure la garantie, la fabrication et la promotion des francs CFA ? Quelles sont les motivations réelles de cette ancienne puissance coloniale dans cette partie du monde ? Les rapports des États africains de la zone franc avec la France s’apparentent-ils à une relation de vassaux à suzerain ? Pour faire court, le franc CFA est-il un objet de convoitise pour la France en Afrique ?

(…) Ce faisant, nous répondons à l’appel du pied du gouverneur de la BCEAO (…) : « L’économie française par rapport à nous, ce que nous avons au compte d’opération, ce n’est même pas une goutte d’eau. […] Ça représente beaucoup pour nous, mais ça ne représente pratiquement rien pour la France. Parce qu’il y a les chiffres. Cela nécessite qu’on mette en place les chiffres et qu’on dise – je n’ai malheureusement pas les derniers chiffres – que c’est une goutte d’eau ; ce n’est rien du tout ! » Ces chiffres, nous les avons cherchés et nous les avons retrouvés. Pour emprunter une rhétorique de l’écrivain Yann Moix, si vous les demandez, les voici ; si vous faites semblant de les demander, les voici quand même. (…)

P 56-67

Sur le plan financier

 (…) À fin décembre 2017, le total cumulé des bilans des trois banques centrales africaines de la zone franc, à savoir la BEAC (7 313,9 milliards FCFA soit 11,1 milliards d’euros), la BCEAO (13 734,1 milliards FCFA soit 20,9 milliards d’euros), et la BCC (102,7 milliards FC à fin 2016 soit 208,4 millions d’euros), représentait 32,2 milliards d’euros, soit 3 % des actifs de la Banque de France (1 053,5 milliards d’euros).

À cette date, la masse monétaire agrégée des pays africains de la zone franc était de 53,65 milliards d’euros : UMOA (24 425,7 milliards FCFA soit 37,23 milliards d’euros), CEMAC (10 602,9 milliards FCFA soit 16,16 milliards d’euros), et Comores (127,7 milliards FC soit 0,26 milliard d’euros). Cela ne représente que 2,4 % de la masse monétaire de la France (2 231 milliards d’euros) au 31 décembre 2017.

À la même date, le stock total d’or détenu par les instituts d’émission des pays africains de la zone franc (PAZF) était de 42,7 tonnes, ainsi réparti : BCEAO (1 174 234,76 onces soit 36,5 tonnes), BEAC (201 865,827 onces d’or soit 6,2 tonnes), et BCC (insignifiant). Ce volume ne correspond qu’à 1,7 % de l’encaisse-or de la Banque de France…A

Au niveau bancaire

(…) Quant aux banques françaises (Société Générale et BNP Paribas), elles y jouent les « seconds couteaux ». En Afrique centrale (CEMAC), elles ont considérablement réduit la voilure. À fin 2014, elles possédaient 16 % des actifs de ce marché, alors que dix ans auparavant elles en contrôlaient pratiquement la moitié (47 %). Dans le marché bancaire de l’UEMOA, leur part de marché a été divisée par deux entre 2004 et 2016, passant de 29 % à 13,6 %.

(…) D’après les données officielles fournies par les instituts d’émission, les bilans cumulés de tous les établissements de crédit implantés dans les 15 pays africains de la zone franc (CEMAC, UEMOA et Comores) étaient de 62,8 milliards d’euros à fin 2015. Ils ne représentaient que 3 % des actifs consolidés d’une seule banque française, la BNP Paribas (1 994,2 milliards d’euros à la même date).

(…) À fin 2016, la banque à la « courbe d’envol » a réalisé un bénéfice net (part du Groupe) de 7,7 milliards d’euros, soit plus de deux fois et demi le budget d’État du Mali à la même date (environ 3 milliards d’euros).

Sur le plan économique S

(…) Avec un PIB de 2 434 milliards d’euros, la France est la 5e puissance économique mondiale. D’après les statistiques de la Banque de France, le PIB consolidé des PAZF a été de 148,3 milliards d’euros à fin 2015 ; c’est l’équivalent de 6 % de la production française. Autrement dit, les 68 millions de Français produisent en moins d’un mois (22 jours exactement) ce que les 164 millions d’Africains de la zone franc produisent pendant toute une année ! (…) En français facile, comme le dirait l’autre, la France pèse économiquement 16,5 fois plus que tous les 15 pays africains de la zone franc réunis.

(…) La première fortune privée française, celle de Bernard Arnault (72,2 milliards de dollars US, Forbes 2018) pèse financièrement presque autant que les 113 millions de personnes qui peuplent les 8 pays de l’espace UEMOA.

(…) À fin 2016, la première entreprise française Total pesait 3,5 fois plus que le groupe BNP Paribas. Pourtant, à cette date, ce dernier a réalisé un chiffre d’affaires (PNB) de 43,4 milliards d’euros, soit plus que les budgets cumulés de tous les pays africains de la zone franc (39,7 milliards d’euros).

Comment voulez-vous qu’avec des États aussi diaphanes, l’Afrique des francs CFA puisse ne pas subir le diktat de la France ou la domination d’autres puissances étrangères ?

En vérité, sur le plan strictement financier et même économique, le sujet relatif au franc CFA pourrait être traité à la marge par les autorités françaises. Les éléments de comparaison entre la France et les pays africains de la zone franc sont presque microscopiques. Il faut donc relativiser les critiques et se résoudre à l’évidence : le franc CFA (et son contenant, la zone franc) reste une petite monnaie à l’échelle internationale, portée par de petites économies africaines, extraverties, vulnérables, rentières et peu diversifiées. Le mathématicien René Thom, auteur de La Théorie des catastrophes, disait : « Ce qui limite le vrai, ce n’est pas le faux, c’est l’insignifiant. » René Char, celui qu’Albert Camus surnommait le « poète de nos lendemains », avait aussi une formule bien à lui : « L’insignifiant est une menace pour l’essentiel. »

(…) Dès lors, où se trouvent les intérêts français dans la zone franc ? Les raisons qui poussent la France à maintenir son influence hégémonique sur cet espace monétaire en Afrique sont ailleurs ; tout au moins, elles ne sont pas seulement économiques et financières. La France qui s’enrichit avec le franc CFA, ou de ce qui peut en résulter, est une image, presque une chimère. Le procès qui lui est fait est bien souvent immérité. Point de méprise ! Le propos n’est pas de dire que la France n’a aucun intérêt mercantile dans les pays utilisant les francs CFA. Bien sûr que non ! Qui le croirait d’ailleurs ? Les paroliers maliens disent : « Quand tu vois la langue circuler entre les doigts, si elle ne cherche pas le sel, elle cherche l’huile. » Traîne-t-elle des casseroles en Afrique ? Certainement, au point même d’en constituer une quincaillerie ! Qui peut lui en faire le reproche ? Les autres puissances prédatrices ? Les « bonnes consciences » du monde ? Les dirigeants africains ?

Au surplus, les enjeux africains de l’Hexagone sont aussi et surtout politiques, diplomatiques, culturels, militaires, sécuritaires, géopolitiques, géostratégiques, géoclimatiques. Le pouvoir tutélaire de la France sur les pays africains de la zone franc est un secret de polichinelle. Il peut s’apprécier sous des vocables différents : sphère ou zone d’influence ou pré-carré ou chasse gardée, ou tout uniment Françafrique (…)

(…) La France, ancienne puissance coloniale, n’a jamais fait mystère de ses ambitions africaines et de la préservation de ses intérêts sur cette partie du monde. Elle s’inscrit même dans une logique d’expansion. Et cela est connu des autres compétiteurs européens, américains et asiatiques, et étrangement méconnu des dirigeants africains.  (…) À travers de multiples instruments apparents et dissimulés, la France surveille comme du lait sur le feu les mouvements politiques sur le continent africain, particulièrement dans la zone franc. Si ce n’est d’ailleurs pas elle qui les suscite ou les excite. C’est tout au moins l’avis du journaliste et politologue sénégalais Babacar Justin Ndiaye qui assène sa formule choc : « En Afrique, la France flatte le président, ménage l’opposant, et aide le maquisard. Comme ça quelle que soit la secousse ou l’intensité de la secousse, ses intérêts sont sauvegardés. » Il s’est empressé d’ajouter un codicille : « Et ça, ce n’est pas une fable de La Fontaine. »

Quels sont donc les vrais enjeux de la zone franc pour la France ? 

Enjeux politiques et sécuritaires


P 69-86

 (…) Il indique que Jacques Chirac pressait les grands patrons français de traquer la « proie » africaine en bande, comme le ferait les loups. « Il faut que vous chassiez en meute comme font les Allemands, vous êtes toujours en train de vous tirer dans les pattes », a-t-il préconisé.

(…) En clair : les affaires d’abord, les droits humains après. Et le discours de la Baule (démocratie contre aide de la France) ? Ça c’est pour « l’homme africain [qui] n’est pas assez entré dans l’histoire ». Pour bien comprendre la position du dirigeant français, un petit rappel s’impose. Avec 1,38 milliard d’euros d’armes achetées en 2017 (20 % des exportations françaises d’armes d’armement), l’Arabie Saoudite est le deuxième plus gros client de la France.

(…) Pas question de lâcher l’allié saoudien ! Tenez bien ces feuilles en main, les propos de Donald Trump risquent de vous ébranler dans vos certitudes : « Nous avons 450 milliards de dollars [de contrats], dont 110 milliards de commandes militaires, du matériel et d’autres choses commandées par l’Arabie saoudite. (…) Je crois que cela représente plus d’un million d’emplois alors ce n’est pas constructif pour nous d’annuler une commande comme celle-là. (…) ». Le président Trump conclut qu’une annulation de ces méga-contrats avec Ryad fera « beaucoup plus de mal » aux Américains qu’aux Saoudiens. Qui dit mieux ?

(…) La bande sahélo-saharienne qui occupe l’essentiel des superficies de la zone franc est un « hub énergétique », un enjeu géostratégique, un nouveau terrain de chasse privilégié et promoteur…

(…) Quelles sont alors les raisons réelles – au-delà du discours officiel – de l’intervention française au Mali ?

(…) Pour répondre à l’appel de détresse d’un « pays ami » en proie à la crise la plus importante de son histoire contemporaine ? Peut-être, mais pas seulement ! Il est difficile de faire l’impasse sur les motivations mêlées de la France à intervenir au Mali. Pour ceux qui en douteraient et qui s’évertueraient à promouvoir une posture angélique de la diplomatie internationale, ils seront ramenés à un état plus lucide à la lecture du rapport no 483 du Sénat français du 3 juin 2015…

(…) Pour arrêter l’avancée des groupes terroristes sur la capitale malienne ? Certainement ! Si les forces obscures amenées par les groupes séparatistes s’étaient emparées du pouvoir central à Bamako, le risque de l’installation d’un califat islamique au cœur de l’Afrique de l’Ouest était réel…

(…) Pour préserver les intérêts économiques de la France au Mali ? Pas si évident ! Selon des informations concordantes, au démarrage de l’opération Serval, le Mali n’était qu’au 165e rang mondial dans le classement des partenaires économiques de la France. Pour le chercheur Philippe Hugon, la zone franc ne compte que pour 4 % des échanges extérieurs français et des implantations des entreprises françaises à l’étranger.

(…) Pour protéger les intérêts stratégiques de la France dans la zone sahélo-saharienne ? Absolument ! En intervenant le 15 janvier 2013 pour stopper l’avancée des groupes terroristes vers le Sud du Mali, et ainsi endiguer la métastase nébuleuse, la France protège aussi ses intérêts stratégiques dans la région. Et ceci n’est guère surprenant. D’après la loi française de programmation militaire (2014-2019), « l’intervention extérieure a pour objectif d’assurer…

(…) C’est ainsi que les mines d’uranium au Niger (3e producteur au monde) sont cruciales et stratégiques pour la France. Elles fournissent au moins le tiers du combustible utilisé dans les centrales nucléaires françaises. Les sites de production nigériens ne sont qu’à un jet de pierre de la zone de conflit au nord du Mali…

(…) Pour assurer la sécurité de la France et préserver la paix mondiale ? Sans nul doute ! Pour s’en convaincre, il suffit de disposer d’une carte du monde et d’un compas. L’évidence sautera aux yeux. L’épicentre du conflit malien est plus proche des côtes européennes que des zones aurifères et cotonnières du Mali. Le président malien Ibrahim Boubacar Keïta résume bien le positionnement stratégique de son pays : « Le Mali est une digue. Et si cette digue rompt, l’Europe sera submergée. » Il précise : « Le Mali n’est qu’un lieu de passage et d’aguerrissement pour des forces négatives qui, en réalité, visent le Maghreb et l’Europe. Avec Barkhane, la France ne défend pas que le Mali, elle défend ses propres valeurs, elle se défend elle-même. » Cette réalité est partagée par les experts militaires français. En effet, pour eux, le Mali se situe dans « l’arc de crise », identifié comme une des « quatre zones critiques » pour la France. Dans le Livre blanc de 2008 sur la défense et la sécurité nationale, les autorités françaises indiquent que…

(…) Cependant, il faut être juste. Quelles que soient les motivations qui ont pu pousser la France à intervenir au Mali et à y rester, les Maliens doivent lui être reconnaissants, et cela pour plusieurs raisons, dont au moins deux que l’on peut citer. À partir de mars 2012, et même bien avant, face à un État failli et assailli, au-dedans comme au-dehors, miné et laminé par de fortes dissensions internes, de larges boulevards s’offraient aux groupes irrédentistes fortement appuyés par les forces terroristes venus du Nord pour conquérir le reste du pays. Sans l’intervention française, personne ne peut prédire dans quel état aurait été le Mali d’aujourd’hui. Un autre Irak ? Un Afghanistan bis ? Une Somalie en copie ? Un appendice du Nigéria ? Faut-il aussi le rappeler, la France a perdu 21 de ses soldats et des dizaines d’autres ont été grièvement blessés, depuis le début de son intervention sur le sol malien. L’opération MINUSMA a enregistré la plus grosse perte de toutes les missions onusiennes dans le monde.

Enjeux migratoires


P 89-96

 « Qui sème la colonisation récolte l’immigration ! » Voilà le raccourci que n’hésitent pas à emprunter beaucoup d’activistes, d’altermondialistes et même d’analystes pour répondre à l’attitude conservatrice de la France (ancienne puissance coloniale) face à l’afflux sur son sol des migrants des pays africains (anciennes colonies françaises)…

(…) Achille Mbembe n’a pas tort. Et à double titre. D’abord, l’inquiétude des citoyens français face à l’immigration est une réalité. Selon un sondage Odoxa-Dentsu Consulting pour franceinfo et Le Figaro, publié le 28 juin 2018, 6 Français sur 10 estiment que leur pays accueille trop de migrants… (…) Ensuite, présenter le migrant comme une source d’insécurité et de pauvreté pour les populations d’accueil est une contrevérité bassement entretenue par beaucoup d’hommes politiques sur le Vieux continent. Et c’est surtout une peur infondée qui a été battue en brèche par plusieurs rapports scientifiques émanant même des chercheurs européens. D’après une étude publiée le 20 juin 2018 dans le magazine Sciences advences, relayée par le site francetvinfo.fr, 3 chercheurs français démontrent que les migrants ne sont pas un fardeau pour les économies européennes…

(…) Et au-delà du fantasme créé autour de la situation actuelle, c’est bien le profil démographique de l’Afrique de demain qui fait peur à l’Occident. Et cela en plusieurs points. D’après une étude de l’Institut français d’études démographiques (INED), rapportée par Le Monde, la population africaine doublera en 2050 pour atteindre les 2,5 milliards d’habitants, et même quadruplera en 2100 (avec 4,4 milliards de personnes). À cette date, selon les projections de l’INED, 1 homme sur 3 dans le monde sera africain. Est-ce un cadeau ou un fardeau ? Est-ce une chance ou une charge ? Les PAZF s’inscrivent pleinement dans cette dynamique démographique. Deux d’entre eux font partie du top 3 mondial : le Niger avec 7,68 enfants par femme (1er au monde) et le Mali (3e avec 6,53 enfants par femme), contre une moyenne mondiale de 2,5…

(…) Dès lors, personne ne sait où et comment cette « bombe démographique » éclatera. Les dirigeants européens croient le savoir : ce sera chez eux et nulle part ailleurs. Puisque pour eux, l’Afrique, incapable de se prendre en charge, continuera à s’appauvrir, à se violenter pour finir par s’oublier. Le président français Emmanuel Macron n’a pas fait mystère de ses inquiétudes sur le sujet…

(…) Dans ce contexte, les premières lignes de la défense des frontières européennes sont en Afrique. Il faut donc tout faire pour retenir les candidats africains à la migration dans leur pays d’origine, ou tout au moins les inciter à ne pas quitter les pays de transit. À des décennies – voire à un siècle – de cette « tragédie humaine » qui se jouerait à grande échelle, l’Europe se prépare à contrer la déferlante marée humaine à ses frontières : discours musclés, fermeture des frontières avec érection de murs surélevés de barbelés, d’alarmes et de caméras thermiques, renforcement des patrouilles avec des chiens renifleurs…

(…) Diantre ! Au XXIe siècle, au cœur du monde moralisant et moralisateur, l’homme détraqué chasse et pourchasse l’homme traqué, avec braques et matraques. Pourtant, pendant plusieurs siècles, et cela continue encore sous d’autres formes, l’Afrique s’est ouverte au reste du monde, en particulier aux explorateurs et aux colonisateurs européens, à tel point qu’elle fut pillée et dépouillée de toutes ses ressources ; et ses enfants, les plus valides, furent emportés et déportés contre des fadaises. Mais tout cela relève du passé, d’un lointain passé dont on n’a cure sur le Vieux continent. Et pendant ce temps, les dirigeants africains, rompus à la corbeille et corrompus à l’oseille, peinent à offrir l’espoir à leur population.

(…) Il faut que l’Europe le comprenne une fois pour toute. Rien n’arrêtera les migrants, ni la mort, ni la prison, ni l’humiliation. Pour eux, tout sauf le retour bredouille au bercail. Un migrant algérien résume bien leur détermination : « On dit qu’il vaut mieux être mangé par les poissons que par les vers. » Tout un symbole du désespoir de la jeunesse africaine…

(…) À l’évidence, la migration est aujourd’hui le problème numéro un de l’Europe. La peur de l’étranger – voleur, tricheur, terroriste –, l’obsession furieuse de l’islam, le repli identitaire, la montée du populisme et de l’extrémisme sont une réalité sur le Vieux continent. L’objectif clairement affiché par les dirigeants européens est de maîtriser, à défaut de limiter drastiquement, les flux migratoires sur leur sol en empêchant les migrants africains de traverser la Méditerranée. La formule européenne peut se résumer ainsi : un oui mou et flou pour le « droit d’asile » et un non catégorique et ferme pour « l’immigration économique ». Et dans ce contexte, les pays de la zone franc constituent un enjeu essentiel pour la France du fait qu’ils abritent les principaux points de départ vers l’Europe.


Enjeux diplomatiques

P 101-107

Dans le monde, il n’y a pas d’États forts sans États faibles. Les premiers se servent des seconds comme alliés au point de les vassaliser. Entre pression, répression et oppression, tout y passe pour dissuader les dominés de s’affranchir du joug de leurs dominateurs. La diplomatie est la face immaculée de cette prédation.

(…) Même si les méthodes y sont singulières, cette posture n’est pas exclusive à l’Hexagone. Les autres puissances font aussi leur marché en Afrique. Elles y prospectent et y prospèrent, dans l’indifférence totale des dirigeants africains, et bien souvent avec la complicité de certains d’entre eux. Pour mieux saisir les enjeux géopolitiques et géostratégiques, il faut d’abord comprendre les règles du jeu (puisque c’en est un) entre les acteurs. Et elles sont simples. Elles se résument à cette cruelle sentence de Jean de La Fontaine : « La raison du plus fort est toujours la meilleure. » Les faibles (pays) peuvent gagner du temps ou en faire perdre aux plus forts qu’eux, mais l’issue finale des « guerres » militaires, économiques, culturelles, diplomatiques, technologiques, stratégiques et écologiques sera toujours à leur désavantage. L’une des illustrations de cette triste réalité a été servie au monde le 6 décembre 2017…

(…) Chacun peut comprendre aisément, à travers les plis de l’histoire des relations internationales, que la diplomatie marche de plus en plus au pas des pressions, des chantages, des intimidations et des menaces. Oscillant entre ingérence et indifférence, elle s’inscrit dans une double logique, l’une corruptrice (« J’ai des alliés, donc je suis fort ») et l’autre prédatrice (« Je suis fort, donc j’ai raison. ») Certainement, il y a un avant-Trump, il y aura un après-Trump, mais en attendant il y a Trump. En effet, la démarche des diplomates était auparavant feutrée et ésotérique ; avec Donald Trump, « grand perturbateur de l’ordre mondial » comme le qualifiait récemment Philippe Gélie, directeur adjoint de la rédaction du Figaro, elle est outrée et exotérique. Tant mieux pour la visibilité ! Au moins, chacun sait à quoi à s’en tenir. D’ailleurs sur Twitter (son moyen de communication préféré), le locataire de la Maison-Blanche n’avait pas manqué de qualifier l’ONU de « club [frappé de “faiblesse et d’incompétence totale”] où les gens se rassemblent, bavardent et passent du bon temps. » Il souhaitait mettre fin à ce papotage aux grands frais du contribuable américain…

(…) La France, ancienne puissance coloniale, en sait quelque chose. Elle maîtrise à la perfection les arcanes de la diplomatie internationale. Membre fondateur de la Société des nations (SDN) et de l’ONU, elle est un membre très actif du cercle très fermé des cinq puissances du Conseil de sécurité disposant du « droit de veto ». Elle a vite compris que pour compter sur la scène internationale, à défaut pour ne pas y enregistrer des mécomptes, il faut savoir décompter ses alliés, aussi fragiles et faibles soient-ils. Elle a surtout assimilé la bonne vieille formule du redoutable diplomate américain Henry Kissinger : « S’allier aux plus faibles pour contrer les plus forts ». Elle a fait de ses anciennes colonies africaines, notamment celles implantées dans la zone franc (certainement plus enclines aux « consignes »), un réservoir sûr de voix fidèles et loyales pour asseoir sa sphère d’influence dans le monde. Le professeur émérite Philippe Hugon, directeur de recherche à l’IRIS et membre de l’Académie des sciences d’outre-mer, donne l’épaisseur à cette analyse : « L’Afrique donne à la diplomatie et aux armées françaises l’espace sans lequel il n’y a pas de stratégie possible ni de puissance. » On comprend dès lors que l’intérêt de la France à maintenir une diplomatie d’influence dans les pays africains utilisant le franc CFA ne peut pas se résumer aux aspects purement mercantiles.

Enjeux culturels et linguistiques

P 107-112

Dans l’expression « zone franc », il y a deux mots, proches comme des jumeaux siamois, qui résonnent fort dans l’esprit des millions d’Africains vivant sur cet espace : la France (le pays) et le français (la langue). Combien de personnes dans le monde sont scolarisées et alphabétisées en français ? Peu. Pourtant, à l’exception de la Guinée-Bissau utilisant le portugais, et dans une moindre mesure la Guinée Équatoriale (ancienne colonie espagnole), le français est la langue officielle de tous les pays africains de la zone franc…

(…) La défense de la langue française, pilier central de la culture française, est un enjeu crucial pour le peuple français. Le célèbre poète québécois Gilles Vigneault résume bien la criticité de la situation : « Si on perd notre langue, on perd notre pays. » Perçu par certains comme une « langue assiégée » – Nicolas Sarközy de Nagy-Bocsa parlera de « forteresse assiégée »…

(…) Pis ou tant pis, n’en déplaise aux « souchiens », l’avenir de la langue française n’est pas en France. Il se joue en Afrique, principalement dans la zone franc, et nulle part ailleurs. Le président français Emmanuel Macron partage cette opinion, même si ses mots sont nuancés : « Il y a bien longtemps que la langue française n’est plus uniquement française. Elle est autant, voire davantage, africaine que française. Elle a son point d’équilibre quelque part entre Kinshasa et Brazzaville, bien plus qu’entre Paris et Montauban. […] Elle a un avenir et cet avenir se joue en Afrique. Son avenir, son rayonnement, son attractivité n’appartiennent plus à la France. » En effet, l’Afrique est le continent où l’on recense le plus grand nombre de francophones (55 % actuellement). Selon l’OIF, dans certains pays africains, le nombre de francophones a parfois été multiplié par 10 en un quart de siècle (cas du Mali). À en croire les prévisions de cette organisation, il y aura 700 millions de locuteurs français en 2050, dont 85 % seront en Afrique. À cette date, plus de 90 % des jeunes francophones âgés de 15-29 ans seront africains…

(…) Et on peut multiplier et démultiplier les exemples presque à l’infini, en égrenant toutes les raisons et les motivations qui pousseraient la France à maintenir et même à renforcer son influence sur les pays africains de la zone franc. C’est presque un secret de polichinelle : l’intérêt économique et financier de la France pour cette zone est presque secondaire. Pour le professeur Philippe Hugon, « l’essentiel des intérêts économiques français en Afrique se trouve hors des pays de la zone franc. » Ce qui semble important pour les autorités françaises, c’est le maintien, à défaut du renforcement, du lien monétaire avec les anciennes colonies. Tout le reste est négociable. Peu importe le contenant, le sigle et la dénomination !

(…) Mais soyons juste. Dans la compétition mondiale, la France est un concurrent comme tous les autres pays. Qui peut, raisonnablement et valablement, lui dénier le droit de défendre ses intérêts ? Faut-il attendre d’elle et des autres « partenaires » de l’Afrique qu’ils développent le continent à la place des Africains ? Assurément, non. Ce sera trop leur demander. Et même si c’est le cas, ils ne le feront pas. Comme le dirait l’autre, n’allons pas demander au moustique de faire usage d’insecticide pour assainir sa riveraineté.

(…) Ceux des dirigeants africains, les plus obtus et les plus têtus, hypnotisés par les « marchands de sommeil », qui attendent patiemment et vaillamment un regard bienveillant de l’Hexagone sur la mise à mort du franc CFA, ou tout au moins que la France humaniste et africaniste, généreuse et chaleureuse, se contente d’observer le mouvement monétaire « irrédentiste » sans broncher, la réalité se chargera de les ramener à un état plus lucide. « En tout état de cause et sauf à assimiler la diplomatie à un jeu pour enfants de chœur (ce qu’elle n’a jamais été, nulle part), aucune nation au monde n’acceptera de coopérer ou de commercer (au sens propre et pour dire les choses très crûment) avec nous, rien que pour nos beaux yeux. Cela relève, au demeurant, d’une lapalissade », prévient Roch Sosthène Nepo.

P 114-116

Le monde de la finance, en Afrique comme ailleurs, n’est pas aseptisé. Il ne sera jamais un refuge de bisounours et de câlinours, encore moins un sanctuaire pour les esprits faibles et les âmes sensibles. Tous, même les diplomates au langage plus doucereux que sulfureux, s’accordent à dire que les États n’ont pas d’amis mais des intérêts à conquérir et à défendre. Et tous les moyens sont mis en œuvre pour y parvenir. Au XIXe siècle déjà, le célèbre philosophe Nietzsche comparait l’État à un « monstre froid », le plus redoutable « de tous les monstres froids », capable de tout pour protéger ses intérêts.

(…) Selon le président du CAVIE Guy Gweth, 3 États sur 5 dans le monde ont une stratégie africaine assumée. En 2020, poursuit le consultant camerounais, ils seront 80 % des pays non africains dans le monde à disposer d’une stratégie africaine. De la diète à la boulimie, ces nouveaux « partenaires » parlent peu de l’Afrique au passé, ils la conjuguent au futur. Cette ruée vers l’Afrique, pour les richesses de l’Afrique et non pour les « beaux yeux » des Africains, tout le monde en a conscience, sauf les Africains. Pourtant, un adage de leur riche culture enseigne que « si la tortue rend visite au tisserand, ce n’est pas pour chercher une couverture. Elle a mieux : sa carapace. » C’est dans cette indifférence presque généralisée que les raouts se succèdent sur le continent africain, où les distributions de chèques et d’aides se disputent la partie avec les remontrances, les directives, les mises en garde et les chantages de « la communauté des bailleurs et des partenaires au développement ». Business first !

(…) La bonne question n’est donc pas de savoir si la France ou la Chine ou tout autre pays du monde est à la conquête (ou à la reconquête) de l’Afrique ; mais de comprendre pourquoi l’Afrique continue à faire peur à l’Afrique. Le président français Emmanuel Macron, qui s’estime être neuf, sans passé ni passif, a peut-être raison de tancer ses homologues africains, opposés au maintien du statu quo monétaire : « Si on ne se sent pas heureux dans la zone franc, on la quitte et on crée sa propre monnaie. » Fake news ou good news ? Qu’importe ! Sur ce registre, il semble que le dirigeant français ait paraphrasé son lointain devancier Charles de Gaulle qui aurait aussi réagi avec virulence à l’irrédentisme monétaire du défunt président togolais Sylvanus Olympio : « Mais qu’il sorte ! »

Il faut donc être très clair. La responsabilité effarante et effrayante des Africains (des quatre points cardinaux) dans la situation désastreuse de leur continent est une réalité. Ils doivent donc l’assumer, sans chercher à s’en dégager, ni en faire supporter la charge aux anciennes puissances coloniales, encore moins à une « main invisible ». Après une éternité de domination extérieure, les pays africains de la zone franc sont supposés être des États matures, « majeurs et vaccinés ». Ils ont au compteur 12 000 ans d’histoire, ont subi plus de quatre siècles d’esclavage et de colonisation, justifient d’au moins 160 ans d’expérience bancaire, utilisent depuis plus de 70 ans le franc CFA, revendiquent près de six décennies d’indépendance politique et souffrent de trois décennies de cures d’austérité (programmes d’ajustement structurel) imposées, superposées et transposées dans un modèle économique ultralibéral, bancal, martial et, pour finir, létal. Si avec tout ce background, ils ne sont pas parvenus à acquérir la discipline nécessaire à une gestion saine et pérenne de leur monnaie et de leurs finances, alors il faut désespérer, envisager un « Afrexit », et les laisser définitivement sous la tutelle des « maîtres du monde », ceux au moins pour lesquels les mots « travail » et « sérieux » ont un sens et un contenu.


Conclusion

P 422-435

(…) La relation de la France avec la zone franc renvoie à celle de Pygmalion avec Galatée dans la mythologie grecque. Impossible de s’en défaire sans s’en faire. Les plus irréductibles des cfobes veulent chasser l’ancienne puissance coloniale des affaires africaines et pourchasser tout ce qui peut lui être rattaché. Ils ont tort d’agir avec une telle radicalité. La rupture monétaire avec la France, sans solution de continuité, dépourvue de tout réalisme et d’un minimum de lucidité, a un coût (politique, économique, social) rédhibitoire que les pays africains de la zone franc, à la situation sécuritaire précaire et aux économies anémiées, ne peuvent se permettre au risque de dépasser le fond sans un fonds.

(…) Quelle que soit l’option monétaire retenue par les dirigeants africains de la zone franc, il n’existe pas de méthode rationnelle permettant de dépenser l’argent qu’on n’a pas. Il n’y a que deux solutions : la création de richesse ou l’aide extérieure. Tendre la main a montré ses limites, cela a été suffisamment démontré. Donc, il n’y a qu’une seule façon curable et durable pour casser le déterminisme de la pauvreté : travailler pour créer de la richesse et s’évertuer à en assurer une saine répartition. Croire, un seul instant, qu’un changement de monnaie sera la solution miracle aux nombreux problèmes qui assaillent les PAZF serait un leurre, une thèse difficilement tenable et acceptable sur le plan économique. Sortir de la zone franc nécessite de penser à l’étape d’après. Il faut donc être clair, et s’écarter des solutions cosmétiques aux relents populistes : la nationalisation ou la régionalisation de la monnaie ne sera pas la panacée qui ouvrira la porte de l’émergence aux États africains de la zone franc.

(…) Chers activistes, le discours populiste jusque-là tenu commence à sentir la naphtaline. Au lieu de continuer à remuer les méfaits du passé – la colonisation et l’esclavage – et à s’époumoner pour des revendications dogmatiques et idéologiques, agissons pour l’avenir, de façon coordonnée et concertée, alors qu’il en est encore temps, pour éviter à nos braves populations, condamnées à une vie d’ermite et d’ascète, une énième épreuve qui pourrait bien leur être fatale. L’heure n’est plus aux accusations et aux ambitions personnelles. Entre ce qui doit être et ce qui est, il y a la vie de millions de personnes hâves qui requiert qu’on puisse en prendre grand soin. Il faut éviter les surenchères populistes qui vont à l’encontre des faits. Le « dégagisme » n’est pas la solution. La vulgate nationaliste a ses limites. On ne joue pas à l’allumette dans une station d’essence. Jean Jaurès disait : « Le courage, c’est d’aller à l’idéal et de comprendre le réel. » La situation des pays africains de la zone franc est très fragile. Et leurs populations en friche ne peuvent se permettre de subir de nouvelles épreuves.

(…) Comment les pays africains de la zone franc en sont-ils arrivés à tout sous-traiter, même leur propre sécurité, tout en refusant le diktat de leurs « bienfaiteurs » ? Comment expliquer que certains de ces pays, bien que parmi les plus gros producteurs de coton au monde, soient résignés à importer de la fripe pour satisfaire les besoins vestimentaires de leurs populations ? Comment sont-ils devenus le « porte-bagage  du monde » et le « dépotoir de la planète » – pour emprunter des formules malheureuses – à acheter de la camelote et à consommer les vieilleries de toutes sortes, celles que les autres rejettent quand ils n’en ont plus envie, allant des véhicules âgés aux congélateurs usagés, en passant par les chaussures abîmées et même… les vieux matelas d’hôpitaux, la vaisselle décatie, les jouets d’enfant élimés, les serviettes usées, les draps flétris, les soutiens-gorges défraîchis, les caleçons et pyjamas avachis ? Quelle femme, si ce n’est sous la dictature du besoin vital, aimerait porter la lingerie déjà utilisée par une autre femme ? Pourtant, tout le monde le sait, ces produits de seconde main appelés couramment « casse » ou « yougou yougou » (« ce qu’on remue », littéralement traduit du bambara au Mali), peuvent poser de graves problèmes sanitaires et écologiques aux consommateurs et à leur environnement…

(…) Chers dirigeants africains, quand on sue on n’a pas peur d’être sous la pluie. Un rebond n’est pas un bond. Les petites foulées des rares « sprinters », aux mollets endoloris par des années de sédentarité, sont encore molles pour inverser durablement la situation. Sinon, pourquoi si la zone franc est un espace économique et monétaire si performant et si vertueux, la majorité des pays africains qui en sont membres depuis plus d’un demi-siècle sont-ils toujours parmi les plus démunis et les plus corrompus au monde ? Si les francs CFA (XOF et XAF) sont des « monnaies africaines » comme le prétendent et le revendiquent vertement ses artisans et ses partisans, pourquoi ses signes monétaires ne sont-ils pas fabriqués en Afrique ?

(…) Actuellement, il y a 23 millions de jeunes Africains faméliques qui vont à l’école le ventre vide. Il y en a presque autant qui se couchent dans les mêmes conditions. Pourtant, 440 millions d’enfants africains devront être scolarisés en 2030. Que chacun se rappelle que les deux communautés africaines utilisant le franc CFA, 16 fois moins puissantes que la France économique, représentent une superficie 10 fois plus grande que l’ancienne métropole. Dans les PAZF, 10 enfants naissent chaque minute ! Et depuis deux ans que nous écrivons ce livre, il y a 10 millions de jeunes Africains ressortissants de la zone franc qui ont vu le jour, dont plus d’un demi-million ne souffleront pas leur première bougie, faute de soins et de foin. Dans bien des cas, leurs mamans perdront aussi la vie en leur donnant la vie. Dans cette partie du monde, 70 % des lits d’hôpitaux sont occupés par des patients souffrant de pathologies liées à la qualité de l’eau et de l’assainissement. À l’horizon 2030, il y aura 60 millions d’« enfants invisibles » ou d’« enfants fantômes » en Afrique, qui justifieront de ce sinistre qualificatif au motif qu’ils n’existeront pas dans les registres de l’état civil. Et les chiffres dramatiques s’enchaînent : chaque 10 secondes un enfant africain meurt de faim, chaque 10 minutes 15 Africains sont tués par le sida, chaque heure 45 Africains décèdent de paludisme… Pour toutes ces innocentes victimes qui n’ont choisi ni leur continent, ni leur pays, ni leurs dirigeants, encore moins leur monnaie, aucun sacrifice ne doit être de trop. Cruellement, pendant la durée du projet d’écriture de ce livre, une infime minorité d’Africains ont fait sortir illégalement du continent l’équivalent d’au moins 100 milliards de dollars (environ 54 000 milliards de francs CFA), soit plus de deux fois l’aide publique au développement. Autrement dit, il y a 278 millions de dollars de capitaux illicites qui sortent quotidiennement de l’Afrique, alors que selon le Programme alimentaire mondial (PAM), il ne faut que 0,25 dollar par jour pour nourrir un enfant qui a faim. Autrement, on aurait pu nourrir tous les enfants africains et leurs parents, et bien davantage, si on mettait fin à la fuite des capitaux illicites. Pécaïre ! Ces statistiques font froid dans le dos. Ah bon, le trait est exagérément grossi ? Laissez les statistiques à la polémique et les rapports à la controverse, et parcourons ensemble les pays africains sans escorte ni guide, visitons du bout des yeux leurs bidonvilles, leurs villages et leurs hameaux. Il vous sera servi des localités en friche avec une réalité attendrissante qu’aucune marque d’hospitalité, même légendaire, ne pourrait compenser ni faire oublier. Alors, toutes vos résistances se rompront et vos bras vous tomberont dans les mains. Et vous vous direz, prestement et promptement : Pourquoi ? Comment ? Pourquoi ? Comment ?

(…) Chers dirigeants africains, l’émergence n’est pas une notion abstraite. Elle se vit à l’intérieur et se voit de l’extérieur, à des milliers de kilomètres à la ronde. On n’y accède que par une vision défrichée de toute contingence politique et démagogique, par organisation et méthode, par patriotisme et civisme, par de longues années de labeur et de rigueur. Aussi, il ne sert à rien de continuer à embellir l’état de vos économies par des chiffres plantureux, des graphiques savoureux, des commentaires généreux distillés par d’onéreux experts lors de pompeux sommets et forums. La réalité locale vous opposera toujours, aussi longtemps que durera la farce, des visages miséreux, des regards vitreux, des cadres véreux, des rapports de contrôle sulfureux, un chômage douloureux, un système de gouvernance fiévreux, un système de santé défectueux, un système d’éducation scabreux et un système de sécurité poreux.

Chers dirigeants africains, on est passé du silence à la complaisance, de la sujétion à la conspiration, de la concession à la compromission… N’acceptez pas que vos pays, gorgés de richesse et de sagesse,  engorgés de tristesse et de détresse, servent de dépotoir aux terroristes, de réservoir aux extrémistes, de comptoir aux esclavagistes, d’abattoir aux exorcistes, de séchoir aux affairistes, de crachoir aux racistes, de dortoir aux opportunistes, de déversoir aux moralistes, d’accoudoir aux arrivistes, de foutoir aux anarchistes, de bavoir aux alchimistes, d’abreuvoir aux occultistes, de manoir aux putschistes, d’égrugeoir aux séparatistes, de vidoir aux propagandistes…

Chers dirigeants africains, en vous servant mon point de vue – en chiffres et en lettres – non comme bon mais comme mien, j’assume toute ma part de responsabilité dans la situation désastreuse de notre continent. L’Afrique, ce continent « à fric », est une grande question. Au propre comme à l’image. Une partie de la réponse est certainement dans la monnaie. Ensemble, gageons, conjurons, adjurons que l’égrenage du chapelet des acronymes de la monnaie septuagénaire de la zone franc ne débouche sur le grain fatal : CFA, Crise Financière de l’Afrique. Sur ces entrefaites, il ne me reste donc plus qu’à vous passer le témoin, en laissant à vos bons soins ce livre et… cette préconisation de Céline : « L’avenir n’est pas une plaisanterie. »

Cheickna Bounajim Cissé, FCFA : Face Cachée de la Finance Africaine, (Editions BoD, 452 pages, 29 euros).

Économiste et essayiste, il est le Président de la Commission « Banques & Compétitivité » du CAVIE (Centre Africain de Veille et d’Intelligence Économique). Titulaire d’un MBA de l’Université de Paris Dauphine et de l’IAE de Paris, il est détenteur d’un Master professionnel Sciences Politiques et sociales – option Journalisme de l’Institut Français de Presse (Université Panthéon-Assas), possède une Maîtrise en gestion des entreprises de l’ENA de Bamako et est diplômé d’études supérieures en Banque (ITB – CNAM de Paris). Il est l’auteur de l’acronyme MANGANESE, désignant neuf pays africains émergents ou en voie de l’être. Contributeur pour plusieurs médias et auteur de plusieurs publications, dont « Construire l’émergence, un pacte pour l’avenir » (BoD, 2016), il se définit comme un « émergentier », un activiste de l’émergence de l’Afrique.

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