Gabon : Pour qui coule le pétrole gabonais ? (Dossier)

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Libreville, le 2 août 2017. Le président de la République, Ali Bongo Ondimba recevant le secrétaire général de l’Organisation des pays exportateurs de pétrole (OPEP), Mohammad Sanusi Barkindo.
Confronté aux vents contraires de la conjoncture, le Gabon devrait diversifier son économie et éviter les erreurs du passé. Un double défi pour le petit eldorado  pétrolier  d’Afrique  centrale.
Une quarantaine de compagnies, dont une douzaine d’opératrices, se partagent le domaine minier gabonais. Les deux principales sociétés pétrolières, Elf Gabon et  Assala Energy, ont suspendu depuis plusieurs mois leurs campagnes d’exploration jugées trop coûteuses.
Dans les années 1970, l’économie gabonaise avait été dominée par les activités forestières, avant que le pétrole ne prenne le relais et accroisse les revenus de l’Etat. En même temps s’est amorcé un exode rural important vers les grandes villes, dont Port-Gentil, et l’afflux des ouvriers étrangers vers le secteur pétrolier.
Un paradoxe demeure: l’Etat n’a pas assez investi durant une quarantaine d’années, privant ainsi une population des retombées du pétrole et de l’opportunité d’un nouveau départ. Or, les réserves de l’or noir s’épuisent.  En même temps, sur le plan national, de profonds déséquilibres ont été engendrés par la dégradation de l’économie, qui s’est manifestée  pleinement après le contre-choc pétrolier.
Les recettes pétrolières  ont  représenté plus de 500  milliards de  F  CFA en 2015
Si  les  chiffres de  2016 et 2017 ne  sont  pas  connus, selon l’économiste  gabonais  Mays Mouissi, en 2015, les recettes pétrolières, bien qu’en baisse par rapport à l’année précédente, ont représenté plus de 500 milliards de  francs CFA. Comment ces recettes se répartissent-elles ? Combien chaque société pétrolière reverse-t-elle à l’Etat à travers les différents mécanismes contributifs ? Quelles sont les sociétés du secteur qui ont réalisé les plus importants versements au bénéfice de l’Etat gabonais en 2015 ?
En 2015,  la société Total Gabon fut sans conteste la compagnie pétrolière qui contribua le plus aux recettes pétrolières du Gabon. Ainsi les 151 milliards FCFA versés par Total Gabon (tous centres de recette confondus)  ont-ils représenté 29% des recettes pétrolières de la République gabonaise.
Toujours, selon  Mouissi,  avec 86 milliards FCFA reversés à l’Etat gabonais, la société suisse Vitol S.A. a assuré 17% des recettes pétrolières du pays occupant de fait la 2e place derrière Total Gabon. Vitol S.A n’est pas une compagnie pétrolière mais une société de courtage qui assure la vente du pétrole brut gabonais sur les marchés internationaux.
Depuis février 2013, Vitol S.A. est liée au Gabon par un contrat de long terme grâce auquel elle assure le courtage des parts de profit oil de l’Etat gabonais issues des contrats de partage de production.
Vitol S.A. a remplacé dans cette activité la société Petrolin de Samuel Dossou Aworet qui a assuré le courtage du brut gabonais pendant plusieurs décennies.  Addax Petroleum, Perenco, Shell (qui a  cédé ses parts  à Assala Energy)  et Vaalco ont payé respectivement 60 ; 54 ; 45 et 44 milliards FCFA représentant respectivement 12% ; 11% ; 9% et 8% des revenus pétroliers de l’Etat gabonais au cours de l’exercice. 
Quant à Tullow oil, Total participations, Maurel & Prom et Vodka, ils ont contribué à la constitution des recettes du Gabon pour des sommes variant entre 12 milliards et 15 milliards FCFA (entre 2.3 et 2.8% en proportion).
Rappelons que Total participations désigne les participations de Total Gabon dans les puits et champs pétroliers opérés par d’autres opérateurs. Une part de la production de ces puits revenant à Total du fait de ses participations.Shell upstream et Halliburton ont versé respectivement 8 milliards (1.5%) et 6 milliards FCFA (1.2%) à l’Etat gabonais en 2015. CNR International, Sinopec, Mitsubishi et MPDC ont versé au Gabon des sommes qui n’ont pas atteint 5 milliards FCFA représentant individuellement moins de 1% des recettes pétrolières du Gabon en 2015. Les autres compagnies pétrolières ont eu une contribution nulle.
Comment est  géré le  pétrole gabonais ?
Débutée en  1958,  l’exploitation du pétrole gabonais avait atteint son  pic  de  397 000 barils / jours en 1997 avec  le  champ de Rabi-Kounga. Mais depuis  2 ans,  le  déclin est  permanent et  la  production actuelle  avoisine 215 000  barils  par jour. La  direction  générale des hydrocarbures est conduite par des politiciens dont  le  but premier est de  s’enrichir. Selon  le  cabinet Mackenzie,  le  Gabon est  devenu moins  attractif que ses  voisins et il n’est donc  pas possible d’attirer de nouvelles  sociétés susceptibles  de  relancer l’exploration des  gisement en offshore. Le pétrole gabonais  avait été    de  tout  temps  géré par des  cabinets  étrangers. Ce  rôle  jusqu’en août  2016 était  dévolu  à Maixent  Accrombessi,  l’ancien  directeur de  cabinet d’Ali  Bongo.
Le  Gabon  dispose de  plus de  50% des recettes  fiscales  et  80% des  exportations qui  proviennent de  l’industrie  pétrolière et  gazière. Le petit pays de  1,8 million d’habitants  fut l’eldorado  d’Afrique centrale  dans  les années 70.
Aujourd’hui,  la  réalité est  tout autre  car  les  réserves pétrolières s’amenuisent  et  le pays  n’a  pas  abordé  à temps  la  diversification  tant annoncée   par  les  gouvernants  de son économie depuis les années 90.  Avec le boom pétrolier des années 70,  le Gabon s’est lancé dans des  investissements lourds et non rentables sur le long terme.  Cette situation a entraîné non seulement la fuite des capitaux  et  l’enrichissement illicite de certains concitoyens, mais elle a également creusé le fossé entre riches et pauvres.
  Le gouvernement  a   finalement  adopté  sur le  tard une loi anti-corruption après que le procureur général de la République de  l’époque, Mme Pierrette Djouassa, eut plaidé en faveur d’une action plus ferme et concertée au sommet de l’Etat pour endiguer la corruption et l’impunité. C’est  fut première. «J’exhorte le gouvernement à élaborer une loi anti-corruption qui serait précédée d’une loi d’amnistie visant à faire table rase du passé (…)», avait-elle déclaré.
Au Gabon, la corruption a atteint depuis plusieurs années les sommets du pouvoir. Bien que le phénomène soit mondial, l’arsenal juridique du Gabon ne disposait toujours pas d’une loi sanctionnant certaines formes de corruption.
Aussi, dans la perspective de la “refondation” évoquée par le  gouvernement, Mme Djouassa a suggéré le vote d’une loi d’amnistie pour les faits passés et d’une loi anti-corruption sans effets rétroactifs pour le futur. Pour le président de la Cour judiciaire, le  magistrat  Antoine Nguema Essono, une telle œuvre devrait se fonder sur une justice crédible, indépendante et moins soumise aux pressions politiques. Rappelons que le président de  la  République est également  le  président du Conseil  national de la magistrature.
Le piège du pétrole
Le pétrole occupe une place prépondérante dans le produit intérieur brut (PIB ) et  dépendance de l’économie gabonaise vis-à-vis du secteur pétrolier est un facteur d’instabilité.  La place de l’industrie dans la production nationale est très limitée: à l’exception de la transformation du bois, elle est essentiellement tournée vers le marché intérieur. A la faveur de la crise économique, le secteur informel a pris ces dernières années une place importante dans l’économie gabonaise, même si les données relatives à sa contribution dans le PIB ne sont pas disponibles. Le Gabon est en devoir aujourd’hui, non seulement de réajuster, mais aussi de diversifier progressivement son économie pour pouvoir sortir du piège du pétrole.  
Antoine Lawson


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