Emmanuel Leroueil: «les pays africains se développent à des vitesses très différentes»

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Emmanuel Leroueil

Économiste d’origine rwandaise, Emmanel dirige le bureau Afrique centrale du cabinet panafricain de conseil en stratégie et management Performances Group. Il travaille principalement sur des missions d’appui aux organes de programmation budgétaire et opérationnelle de plans d’émergence ou stratégie de développement d’Etats africains. A ce titre, il fait partie de la vague montante des jeunes économistes africains post-keynisianistes, adeptes de la planification stratégique et du rôle fondamental que doit jouer l’Etat (la puissance publique) dans la transformation économique. Ce qu’il dit ici à propos des pays africains mérite le détour.

Vous présentiez à la Conférence Internationale sur l’Emergence Africaine, en mars 2017, avec d’autres associés du cabinet Performances Group, une matrice exposant les trajectoires de développement des pays africains selon votre définition des composantes de l’émergence économique. L’Afrique est-elle en train de se développer ?

Vue d’ensemble, incontestablement. Ce que la matrice montre toutefois, c’est que les pays africains se développent à des vitesses très différentes et qu’un grand nombre d’entre eux stagnent, malgré ce que laisse penser le seul indicateur du taux de croissance du PIB. Notre matrice prend en compte des éléments comme l’efficience de l’action gouvernementale, la complexité de l’écosystème du secteur privé national, l’efficacité des services que nous appelons support à la compétitivité, comme l’énergie, les services financiers ou le numérique. Enfin, et surtout, nous regardons si le pays dispose de filière moteurs de croissance, c’est-à-dire des filières d’activité qui vendent des biens ou des services sur le marché mondial et qui, de ce fait, doivent être au standard de compétitivité attendu au niveau international pour créer des richesses et des emplois dans la durée.
7 pays ont atteint un seuil critique dans la maîtrise de ces différentes dimensions, et une dizaine d’autres ont connu des dynamiques de changement particulièrement importantes, qui se traduisent par une amélioration du niveau de vie de la population et par une meilleure résilience économique.

Tout cela laisse tout de même une trentaine de pays qui avancent, mais à un rythme insuffisant et non équilibré. Ces pays demeurent fragiles. Dans un contexte de forte pression démographique, d’exigences sociales accrues, de tensions sécuritaires, cette lenteur est dangereuse.


Malgré le rythme contrasté de développement des pays africains, peut-on dire que le développement de l’Afrique est inéluctable ?

Nous nous émancipons de nos jours du mythe de la philosophie des lumières, selon lequel l’évolution de l’histoire converge inéluctablement vers un progrès de l’humanité. La menace nucléaire, les actes terroristes, les crises économiques et sanitaires sont là pour nous rappeler, au cas où nous serions amnésiques, que les trajectoires de nos sociétés peuvent à tout moment basculer. Donc non, il n’y a rien d’inéluctable dans le développement de l’Afrique comme des autres sociétés.

Ceci étant dit, je souhaiterai attirer votre attention sur un autre enseignement de l’histoire. Ces deux derniers siècles, de nouveaux modèles de pensée, d’organisation des sociétés et des échanges commerciaux, partis d’Europe occidentale, se sont imposés sur l’ensemble de la planète et constituent aujourd’hui ce que nous pourrions définir comme notre modernité. Ce processus s’est fait de manière souvent violente et à partir de centres de pouvoir qui ont englobé le monde dans un rapport de domination, qu’il soit politique, social, économique ou symbolique, entre des centres de pouvoir et leurs périphéries. Nous pouvons définir ces centres de pouvoir économique comme des lieux où se concentre une masse importante de capitaux financiers et où se situent les centres de décision des processus de production et d’échange pour une ou plusieurs filières d’activités, lesquelles impliquent également des géographies périphériques qui tirent une valeur ajoutée réduite de ces processus économiques.

Dans le domaine politique, nous avons assisté depuis trois mille ans à un processus similaire, avec l’émergence des grands empires, ceux de la Rome Antique, de la Chine des Han, des Ottomans au Proche Orient ou encore des Zoulous en Afrique du Sud, avec un centre de pouvoir qui a conquis et intégré à un nouveau modèle de plus petites sociétés, organisées selon un modèle jugé dépassé par ceux qui les ont conquis. Mais l’histoire montre que ces sociétés périphériques assimilent vite la culture du dominant, se la réapproprie, en inventent une synthèse originale et créent un nouveau pouvoir, parfois sur les décombres des anciens empires.

Je pense que nous sommes en train de vivre un processus similaire pour l’économie capitaliste globalisée de ce début du XXI° siècle. Les rapports de force changent plus vite que nos modèles de représentation et les relations centres-périphérie sont en plein bouleversement. Mon inquiétude personnelle, c’est qu’il me semble que certaines périphéries, notamment africaines, n’ont pas encore pris conscience de cet état de fait. Elles ne sont pas encore conscientes qu’elles sont capables de changer les règles du jeu.


Pouvez-vous être plus précis sur ces changements en cours selon vous dans l’économie mondiale ?

Aujourd’hui, les principales barrières à l’entrée pour devenir un centre de pouvoir de l’économie capitaliste sont en train de tomber. Pour être un centre puissant de l’économie capitaliste, vous avez besoin de capitaux financiers, qui n’ont jamais été aussi abondants et mobiles qu’à notre époque. L’argent est là, l’enjeu est de savoir l’attirer.

Vous avez également besoin d’entreprises ou de savoir-faire capables d’insérer ces capitaux dans des circuits de production ou de transactions de l’économie réelle, pour que l’argent circule et s’accumule dans la durée. Les savoir-faire ne sont plus la propriété d’un pays ou d’une organisation ; eux aussi circulent, soit à travers des multinationales qui sont prêtes à les partager dans de nouvelles zones d’expansion pour peu qu’elles soient incitées à le faire, soit à travers la circulation des élites sachantes, notamment les diasporas des pays en voie de développement. Regardez l’exemple du Maroc dans l’industrie aéronautique, et la Chine a su faire cela dans plusieurs dizaines de filières très technologiques.

Vous avez aussi besoin d’être au centre d’un grand marché de consommateurs. Nos pays africains étaient morcelés et, pour un ensemble de raisons historiques ou géographiques, des portions importantes du continent africain étaient sous-peuplées. Avec le boom démographique des dernières décennies et l’intégration économique africaine, tous nos pays se trouvent dans des zones de libre-échange d’au moins 45 millions de consommateurs, voire de plusieurs centaines de millions.

Enfin, pour être un centre de pouvoir de l’économie capitaliste, vous avez besoin de sécuriser un approvisionnement en ressources naturelles et humaines. Comme tout le monde le sait, les ressources naturelles et humaines ne manquent pas en Afrique, elles sont même abondantes.

Capitaux, savoir-faire organisationnel et technique, accès à de grands marchés protégés, disponibilité de ressources naturelles et humaines. Ces dernières décennies, chacun de ces éléments constituait une sorte de barrière à l’entrée qui a profité au statu quo des centres de pouvoir économique en place. Les économies asiatiques, au premier rang desquelles la Chine, ont été les premières à faire un usage rationnel et rigoureux de ces déterminants de l’accumulation capitaliste, et ont déjà changé le rapport de force en cours.

L’enjeu pour l’Afrique n’est pas de rattraper quelqu’un. Il s’agit de maîtriser ces facteurs pour créer nos propres centres de pouvoir, spécifiquement africains. Ces derniers seront-ils une copie des centres de pouvoir économiques existants ? La réponse à cette question dépendra des élites africaines.


A quoi pourraient ressembler ces centres de pouvoir économiques africains, s’ils se distinguaient des centres de pouvoir actuels ?

Les sociétés africaines ont des traits culturels susceptibles de donner une coloration particulière aux institutions socio-économiques de ces nouveaux centres de pouvoir économique. Mais au-delà des traits culturels issus des traditions africaines, le moment historique dans lequel se déroule ce processus accéléré d’accumulation capitaliste devrait normalement distinguer ces centres de pouvoir de ceux qui ont été créés ailleurs dans le monde au XIX° ou au XX° siècle. J’entrevoie quatre facteurs de différentiation.

Tout d’abord, l’exigence écologique et la responsabilité collective que nous avons de faire face aux enjeux de préservation de nos écosystèmes. Nous connaissons les dégâts du modèle productiviste intensif en ressources naturelles et énergies fossiles, dégâts non seulement sur la planète mais sur les populations qui vivent dans ces centres de production. Dans plusieurs parties du continent, comme en Afrique centrale tropicale, la pression anthropique a historiquement été faible et les écosystèmes sont parmi les mieux préservés au monde. Nous disposons donc d’un capital naturel extrêmement rare, et donc précieux, que nous devons nous efforcer de préserver. Dans d’autres parties du continent, les équilibres écologiques sont déjà fragiles et menacent les populations qui y vivent, comme autour du lac Tchad par exemple. Nous avons l’opportunité de faire mieux que ceux qui nous ont précédé et d’avoir un modèle productif moins intensif en ressources et plus responsable, sans pour autant renoncer à créer les richesses et les emplois dont nous avons besoin. Si nous y parvenons, nous apporterons une contribution majeure à l’humanité et à notre planète.

Deuxième facteur de différenciation, l’obligation de renforcement de la cohésion sociale africaine. Beaucoup de nos pays sont construits sur des équilibres sociaux extrêmement précaires et fragiles… Si le processus d’accumulation capitaliste accentue ces déséquilibres, nous courrons au-devant de très grands problèmes. Aujourd’hui, s’assurer de l’inclusivité de la croissance et d’une bonne répartition du capital dans les pays africains, ce n’est pas faire preuve de bonté d’âme ou d’attachement à l’idéologie socialiste, c’est une question de sécurité publique ! L’Europe post seconde guerre mondiale a construit un nouveau pacte social avec la social-démocratie, visant à intégrer les ouvriers et les employés faiblement rémunérés dans la société de consommation de masse. Nous, nous devons intégrer d’une part une population rurale qui vit d’agriculture d’autosubsistance et de petits services informels, qui est attachée à des valeurs traditionnelles issues des sociétés pré-coloniales ; et d’autre part une jeunesse urbaine peu formée mais très entreprenante dans les services informels, attachée elle à la culture moderne et connectée aux flux d’informations continus de la mondialisation. Je ne sais pas encore à quoi ressemblera le pacte social qui intégrera ces deux grandes catégories de population, mais assurément il présentera certaines différences avec la social-démocratie européenne.

La préservation de la cohésion sociale pose bien entendu la question de l’identité des détenteurs des capitaux et patrimoines africains. Un chemin simple et rapide vers le développement serait de laisser les investisseurs étrangers (européens, américains, chinois, indiens ou autres) valoriser nos ressources et créer les unités de production dont nous avons besoin. Ce modèle ne serait bien entendu pas soutenable socialement à moyen terme. Il nous faut donc non seulement nous assurer que les capitaux et le patrimoine africain appartiennent en grande partie à des Africains, mais également qu’il ne soit pas monopolisé entre quelques mains. Là encore, nous sommes susceptibles de voir une coloration assez particulière de nos nouveaux centres de pouvoir et de leurs relations avec les périphéries qui leur seront rattachées.

Enfin, il y a l’effet leapfrog dont on parle beaucoup. Parce qu’ils se construiront au XXI° siècle sur la base de nouvelles technologies et de nouveaux principes organisationnels – la dématérialisation de la monnaie ou la biotechnologie par exemple -, les nouveaux centres d’accumulation du capital en Afrique présenteront des visages très différents de ceux qui ont été construits sur les énergies fossiles, sur des organisation hiérarchisées et rigides, là où nous construiront peut-être des réseaux matriciels souples, plus agiles et résilients.


Pensez-vous que les Etats africains se donnent les moyens de concrétiser cette ambition et sont à la hauteur des enjeux que vous décrivez ?

Ce n’est pas aux Etats africains seuls de se donner les moyens de cette ambition, c’est à nous tous. Nos sociétés africaines contemporaines souffrent d’un mal dangereux, qui est de penser que l’action et le changement ne viendra que de l’espace politico-administratif, incarné dans nos Etats. Cette manière de penser pose deux problèmes. Tout d’abord, trop de gens ne font rien, n’essaient pas de faire bouger les choses dans leur domaine, tout simplement parce qu’ils « ne sont pas au pouvoir », ou parce qu’ils pensent que c’est à l’Etat de s’en occuper. Ce n’est pourtant pas l’Etat qui inventera le nouveau modèle d’architecture et d’ingénierie civile dont nous avons besoin pour utiliser nos propres ressources dans la construction de notre habitat ; ce n’est pas forcément nos Etats qui apporteront une réponse de masse au problème d’assainissement de nos villes, à la pauvreté du contenu pédagogique dans nos écoles, à la sous-productivité de nos plantations agricoles. Nous avons besoin que des milliers de personnes et des centaines d’organisations réfléchissent, innovent, entreprennent et s’associent dans leurs domaines respectifs, sans attendre la permission ou l’encouragement de nos Etats, si nous voulons relever tous nos nombreux défis.

Deuxième problème lorsqu’on pense que tout doit être fait par l’Etat, c’est que nos attentes vis-à-vis de nos dirigeants politiques au pouvoir sont démesurées et, inéluctablement, elles ne pourront qu’être déçues. Aucun président africain ne pourra résoudre en un ou deux mandats le chômage de la jeunesse de son pays. Aucun ne pourra éradiquer la pauvreté sur une période de temps aussi courte. Et quand bien même ils contribueraient à les réduire, ils auront besoin du soutien de leur secteur privé, des financiers, et de la volonté des jeunes eux-mêmes à mieux s’organiser, à faire les bons choix d’études et être prêts éventuellement à consentir à certains sacrifices.

Cette manie à tout mettre sur le dos de nos dirigeants politiques est dé-responsabilisante et dangereuse en ce qu’elle ralentit le processus de changement de masse dont nous avons besoin. La meilleure manière pour nos sociétés civiles de peser sur les choix des dirigeants, c’est qu’elles soient fortes par elles-mêmes, qu’elles aient créée des initiatives économiques et sociales qui aient leur propre autonomie. La fonction de dénonciation tribunicienne ne suffit pas. Il faut agir, parfois sans demander la permission quand l’on pense que ce que l’on fait contribuera au bien commun.


Comment faire en sorte d’accélérer les processus de changements que vous entrevoyez ?

Il faut une alliance inédite entre les différentes forces vives de nos sociétés : entrepreneurs, financiers, politiques, manageurs, intellectuels, syndicalistes, journalistes, responsables associatifs, mécènes et individus qui n’ont que leur force de travail et bonne volonté, pour ce qui relève des forces endogènes de l’Afrique, à qui s’ajouteront les partenaires bilatéraux et multilatéraux de l’Afrique.

Cette alliance ne peut bien entendu pas être globale. Elle sera forcément thématique, sur un nombre de sujets bien précis où les intérêts convergeront. Mais il nous faut une large alliance sur chacun des sujets critiques pour notre avenir : l’agriculture, l’assainissement de nos villes, l’éducation, la santé, la production culturelle, l’énergie, et les différentes filières dans lesquels des pays africains ont le potentiel de jouer un premier rôle.

Je vous donne un exemple. Madagascar aujourd’hui produit entre 60% et 70% de la production mondiale annuelle de vanille. La filière est encore rudimentaire au niveau de la production, de ce fait dépendant des aléas climatiques et naturels, et donc fortement erratique au niveau des prix. Jusqu’à aujourd’hui, un cartel d’acheteurs, principalement américains, de l’industrie agroalimentaire (notamment des sodas), tient la haute main sur la définition des prix et de la destination de cette production, avec l’aide d’intermédiaires locaux. Toutefois, aujourd’hui, de nouveaux usages commerciaux de la vanille se développent, dans les cosmétiques par exemple. En même temps, l’industrie agroalimentaire n’hésite plus à faire usage parfois de substituts chimiques à ce produit. Madagascar a une position dominante liée à sa maîtrise de la ressource, que le pays n’a pas encore traduit en véritable pouvoir économique sur le marché mondial. Pour y parvenir, il devra mieux organiser ses paysans, impliquer son capitalisme national dans la transformation locale du produit, développer de nouveaux partenariats pour créer de nouveaux débouchés commerciaux internationaux, mobiliser des financements nationaux et internationaux. Au final, Madagascar pourra peut-être s’imposer comme le centre de décision mondial sur le développement de ce produit important pour l’alimentation des consommateurs du monde entier.

Cet exemple, nous pouvons le reproduire par dizaine pour d’autres filières, qui adressent des besoins du marché mondial ou de nos propres marchés. Mais nous ne pourrons réussir que si chacun, Etat, entreprises, financiers, syndicats, associations, particuliers, lèvent le nez du guidon et regarde au-delà de ses intérêts individuels immédiats, pour voir « the big picture ». Ce n’est malheureusement pas simple de sortir de ces agendas individuels. Si nous y parvenons, nous modifierons en une génération les rapports de force de l’économie mondiale.

 

 

 

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