Par Majid KAMIL

« Nombreux sont les présidents et les premiers ministres à être venus et repartis sans laisser plus de trace qu’une pichenette sur la face de l’histoire », écrit Alastaire Campbell, ancien conseiller de Tony Blair, dans sa préface à la biographie que Marion Van Renterghem consacre à la chancelière allemande (« Angela Merkel. Un destin ». Editions Les Arènes. Paris 2017).

L’Union Européenne joue un rôle de plus en plus important en Afrique. L’Allemagne joue un rôle de plus en plus important au sein de l’Union Européenne. Deux bonnes raisons, parmi d’autres, de s’intéresser à cette dirigeante qui s’apprête à entamer un quatrième mandat de quatre ans à la tête de la quatrième puissance économique du monde.  Surtout que, comme le confie François Hollande à l’auteure, « l’Allemagne considère maintenant que le Moyen Orient et l’Afrique sont des espaces décisifs : cela aussi est nouveau ».

Angela Merkel est une personnalité complexe, profondément marquée par ses origines. Fille de pasteur, née à Hambourg en Allemagne de l’Ouest en 1954, elle grandi en Allemagne de l’est ou son père est affecté. « Elle compte parmi les rares allemands dont la famille fit le voyage d’ouest en est, à une époque ou la plupart cherchaient à fuir dans la direction inverse », note Marion Van Renterghem.

D’un coté, élevée dans les valeurs protestantes, c’est une croyante qui constate que « la perspective que Dieu existe permet de rester humble ». D’un autre coté, le système totalitaire dans lequel elle a vécu « enseigne une pensée à tiroirs : l’une officielle, l’autre privée ».

Elève exceptionnellement brillante, notamment en mathématiques et en russe, elle terminera ses études par un doctorat en physique.

Le parcours D’Angela Kasner, devenue Merkel par un premier mariage, est fascinant. L’auteure nous décrit une personne réfléchie, déterminée, dont l’ambition est servie par une discrétion à toute épreuve. Ses interlocuteurs la sous estiment. Non seulement elle laisse croire, mais elle en rajoute. Elle répète souvent « Respice finem », qui veut dire « considère la finalité », ou « cause toujours » en langage merkélien, comme le note avec malice l’auteure.

« Elle a une façon de penser rationnellement, sans se laisser gagner par les émotions. Ce calme, c’est sa plus grande force » souligne un de ses compagnons politiques des débuts, Andreas Apelt.

Lors d’un voyage à Moscou, le (seul) chancelier démocratiquement élu d’Allemagne de l’est, lui demande de prendre le métro, de se promener, d’écouter les gens pour savoir ce qu’ils pensent de la réunification allemande. Le soir Angela Merkel lui fait le commentaire suivant : les russes disent que « Staline a gagné la seconde guerre mondiale et que Gorbatchev est en train de la perdre ».

Elle ose contester l’autorité d’Helmut Kohl, empêtré certes dans un scandale financier, mais qui restait l’icône de son pays. Elle, la petite « ossie », déboulonne le père de la réunification allemande. Par la même occasion elle écarte de son chemin Wolfgang Schauble, et bien d’autres.

Devenue la première femme chancelière de l’histoire de l’Allemagne, elle construit lentement, méthodiquement son pouvoir. Cependant, et cela est important à souligner, « On ne peut comprendre Angela Merkel sans mesurer qu’une majorité d’allemands pensent comme elle, construite sur un mélange de foi chrétienne et de responsabilité face à l’histoire », explique Marion Van Renterghem.

Ainsi, c’est parce que « l’économie est un pan de la philosophie morale » du pays, comme le remarque Mario Monty, que la chancelière est ferme, jusqu’à sembler sans cœur, face à la crise grecque. Ainsi également, c’est au nom de principes moraux partagés par ses compatriotes qu’elle accueille près d’un million de réfugiés fuyant la guerre. Elle lance alors son fameux « Wir Schaffen Das » « nous allons y arriver », exprimant par là sa confiance dans ses concitoyens, dans leurs sentiments de compassion face à la détresse des autres. Par ce geste la chancelière rappelle également que l’Allemagne a été enfermée à un moment de son histoire et qu’il s’est trouvé un dirigeant courageux, John Kennedy, pour déclarer à l’époque « Ich Bin Ein Berliner ». Face à ses détracteurs, elle affirme : « tant que je serai chancelière, il n’y aura pas de barbelés à la frontière allemande ».

S’interrogeant sur la trace que laissera la chancelière, l’auteure constate qu’à l’instar de la reine d’Angleterre, « Angela Merkel est devenue un symbole pour son pays », « elle est plus qu’elle ne fait ».

Il n’empêche qu’à l’heure du Brexit, de l’élection de monsieur Trump, des nouvelles équations au Moyen Orient, de la crise de l’euro, des tensions avec Moscou, Angela Merkel apparait comme la garante d’une certaine stabilité du monde. Cependant, cette femme humble, qui continue de vivre dans un appartement au quatrième étage d’un immeuble ordinaire, qui fait ses courses le samedi au super marché, refuse d’endosser ce nouveau costume. Mais a-t-elle vraiment le choix ?