Entretien exclusive avec Jean-Louis Ekra, Administrateur chez Globeleq

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Jean-Louis Ekra

« Il faut aller concrètement à la transformation des Plans d’émergence en réalité »

Jean-Louis Ekra
Mr Jean-Louis Ekra

La crise des matières premières ouvre de nouvelles perspectives pour le développement du continent qui doit toutefois surmonter les contraintes liées aux infrastructures. Atteindre le cap de l’émergence est une ambition à saluer, à condition de travailler à la mise en œuvre concrète des plans connexes et veiller à concevoir des projets viables pour obtenir des financements.

Jean-Louis Ekra, ancien président d’Afreximbank et actuellement administrateur chez Globeleq, principal producteur indépendant d’électricité en Afrique subsaharienne, partage à Financial Afrik son regard sur une Afrique qui est « réellement le continent de l’espoir ».

Interview réalisée ce 2 mai à Abidjan, en marge de la première Conférence sur le financement du commerce intra-africain et les systèmes de paiement organisée par Afreximbank.


Pour vous qui a avez eu un regard d’ensemble sur les économies africaines ces dernières années, l’Afrique est-il réellement le continent de l’espoir ou est-ce encore peut-être trop optimiste de le dire ?


Il n’y a aucun doute que l’Afrique est réellement le continent de l’espoir quand on regarde tous les agrégats macroéconomiques, quand on regarde la population africaine qui est très jeune et la jeunesse est forcément source d’espoir (…). Je pense aussi que quand on voit l’essoufflement des cours des matières premières à cause du ralentissement de la Chine, du Brésil et de tous ces pays qui ont poussé la croissance ces 15-20 dernières années, il y a là une opportunité qui mérite d’être exploitée pour construire l’avenir de ce continent.


Il y a donc certes des opportunités, on pense notamment à la transformation locale de ces produits, mais la question de savoir si l’Afrique est en mesure de saisir ces opportunités-là pour affermir sa marche vers le développement ?


A mon avis pas suffisamment et pour des raisons objectives. Il se trouve qu’en termes d’infrastructures nous avons encore beaucoup à faire. Si vous voulez aller à l’industrialisation, il est nécessaire d’avoir une électricité, non seulement en quantité, mais en qualité. Or nous sommes en la matière encore au stade de développement des capacités en Afrique. Deuxièmement au niveau même de la partie réglementaire, il y a encore beaucoup d’effort à faire pour inciter à une transformation des produits dans nos pays.

N’empêche qu’il faut bien saisir ces opportunités avec la chute des prix des matières premières et le continent est bien obligé de trouver une alternative. On ne peut pas continuer de façon indéfinie à être des exportateurs de produits non finis. C’est ce que Houphouët-Boigny à l’époque appelait « la coopération du cheval et du cavalier » : il y a toujours un qui est assis sur le dos de l’autre et à aucun moment il ne change de position. Donc il est important de saisir cette situation pour diversifier nos partenaires et développer plus les produits que nous avons en abondance dans notre sol et notre sous-sol.


Saisir ces opportunités passe aussi par la mobilisation des ressources financières. Un pays comme la Côte d’Ivoire organise bientôt une campagne à Paris pour essayer de recueillir des fonds pour financer son Plan d’émergence. L’argent n’est-il pas aussi un des obstacles aux ambitions des économies africaines ?


Sincèrement je ne le crois. Je ne crois pas que les ressources financières soient un frein. Quand on regarde du point de vue global, il y a beaucoup d’argent, mais ce sont les projets qui ne sont pas toujours des projets viables.

Quand on regarde de près, tous les pays qui sont allés chercher de l’argent sur le marché international, c’est simplement parfois une question de prix, sinon ils ont toujours obtenu les sommes recherchées de sorte que je ne pense pas que l’argent  soit la question. Ce qui est en cause, c’est d’avoir des programmes et je pense que le fait que la plupart des pays aient des plans d’émergence à un moment donné, c’est déjà un bon début. Cela veut dire qu’on trace la voie (…). Maintenant les moyens, on les trouve toujours, peut-être à un prix élevé par moment, mais l’argent est là.


Sur la question de l’émergence devenu un refrain sur le continent, pensez-vous que les leviers des économies sont suffisamment solides de sorte que dans 5, 10 ou 15 ans, de nombreux  pays puissent atteindre ce cap-là ?


Honnêtement je ne saurais répondre si c’est dans 5, 10 ou 15 ans parce qu’il faut parfois beaucoup plus que sa pour transformer une économie. Mais moi ce que je salue, c’est qu’il y ait maintenant une réflexion profonde sur ce qu’il faut à chaque pays pour atteindre cet horizon et c’est très important. Vous voyez quand on regarde les exemples qui sont les plus souvent cités, comme Singapour ou même la Malaisie, les leaders à la tête de ces pays avaient un plan, ils voulaient transformer leur pays pour atteindre un certain niveau et il s’est agi par la suite de procéder à la mise en œuvre de ces plans.

La Corée du Sud et Singapour sont des exemples frappants. M. Lee Kuan Yew (premier Premier ministre de Singapour de 1959 à 1990, il transforma le petit Etat sans ressources naturelles en une des économies les plus florissantes de la planète, ndlr), si vous lisez ce qu’il a écrit de son expérience, a pensé et ensuite il a transformé sa pensée en action et c’est en ce sens que je salue tous ces plans d’émergence. Maintenant ce n’est pas tout d’écrire, mais il faut aller concrètement  transformer tous ces plans en réalité.

Pour un pays comme la Côte d’Ivoire, ce n’est pas la première fois qu’on a des plans ; on en a eu depuis les années 70. Il faut suivre la mise en œuvre des plans et si cela est fait, même si on réalise 30 ou 40% du plan, je pense qu’on va pouvoir marquer de façon durable un changement dans les économies de nos pays.

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