Négociations sur le climat à Bonn: la température monte, mais l’Afrique reste sans voix (Interview)

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Propos recueillis par Ramata Soré, Bonn/

Du 31 août au 4 septembre dernier ont eu lieu en Allemagne, les négociations dans le cadre de la Convention-cadre des Nations Unies sur les changements climatiques (CCNUCC). L’événement qui a réuni les 196 membres de la Convention a renvoyé les sujets de fond à plus tard. L’Afrique, quand bien même représentée par d’éminents experts, a eu du mal à se faire entendre et faire considérer ses positions sur les textes devant être présentés à Paris,  lors de la 21e conférence mondiale sur le climat (COP21).

Mamadou Honadia, expert sur les questions de négociations relatives aux changements climatiques, membre du Conseil du Fonds d’Adaptation, Conseiller du Groupe Afrique pour les négociations entrant dans la préparation de la 21e Conférence des Parties à la CCNUCC, prévue à Paris en décembre, et chargé de Missions auprès du Ministre de l’Environnement et des Ressources Halieutiques du Burkina Faso, a pris part aux négociations de Bonn. Il lève un coin de voile sur les difficultés des pays africains à cette étape décisive pour un accord universel devant contenir le réchauffement.

 

Pourquoi ces multiples et interminables réunions à Bonn pour préparer le Sommet  de Paris sur l’environnement?

Mamadou Honadia : Bonn abrite le Secrétariat de la Convention Cadre des Nations Unies sur les Changements Climatiques. La générosité du Peuple allemand, que je salue, a permis de doter cet organe de la Convention d’infrastructures pour permettre de tenir des réunions ordinaires approuvées par chaque Conférence annuelle. Un pays partie au traité peut décider d’abriter une réunion particulière, en ce moment, leurs installations et équipements sont expertisés pour voir s’ils répondent aux normes du Secrétariat et si les charges de tenue d’une réunion ou d’une Conférence reviennent moins chères. A défaut, les réunions se tiennent à Bonn. Ainsi donc, la Conférence de Paris exige une préparation sérieuse, énorme, constituée par de multiples réunions techniques et politiques. L’objectif étant pour les experts, de convenir et de soumettre à l’approbation des Gouvernements, un Protocole, un résultat convenu ou instrument juridiquement contraignant pour tous, pour gouverner le régime climatique après 2020 de sorte à ce que l’élévation des températures reste en dessous de 1,5° à 2 °C.

 

Comment expliquez-vous le fait que le groupe des pays parapluie (USA, Canada, Japon, Russie, Nouvelle Zélande, Australie, Norvège)  soit foncièrement contre le fonds d’adaptation et les mesures de riposte contre le changement climatique ?

Mamadou Honadia : Ce sont des paysages qui ont rejeté le Protocole de Kyoto depuis 1997 avec comme toile de fonds, la non-implication de certains pays émergeants dont les rejets de polluants sont aussi importants que ceux des pays développés. On peut remarquer qu’il y a une constance à ce niveau en ce sens que le Fonds d’Adaptation, instrument destiné à financer des projets ou des programmes d’adaptation au changement climatique dans les pays en développement par exemple, est une émanation du Protocole de Kyoto. Quant aux négociations sur les mesures de riposte, un vieux dossier porté par les pays producteurs de pétrole ; mais qui en réalité concerne aussi d’autres pays en développement, elles piétinent. Car, une compensation est demandée par les pays en développement, qui dans leurs efforts de faire face aux effets néfastes des changements climatiques, pourraient compromettre leur économie. Les pays développés, principalement du Groupe Parapluie, font opposition car s’il y a compensation, les pays riches en développement ne devraient pas en bénéficier. Je voudrais aussi ajouter que le Groupe Parapluie n’est pas le seul à s’opposer sur toutes les questions en débat. L’Union Européenne a aussi sa part sur des questions aussi vitales et sur les fonds à mettre en place autant que nous, pays en développement, qui réclamons par exemple, le financement d’innombrables programmes. En outre, je dirai que les pays développés en général, face à des objectifs de réduction de leurs émissions de gaz polluants, ont le dos au mur. Ils doivent aussi trouver des motifs de riposte pour atténuer les charges qui pèsent sur eux.

 

Vu ces difficultés,  comment les 100 milliards $ devant être mobilisés à l’horizon 2020 pourront-il être réunis ?

Mamadou Honadia : Nous nous posons également la question. Nous, pays en développement, avons demandé un calendrier de mobilisation pour espérer atteindre ce niveau en 2020. En outre, nous avons souhaité que les financements publics constituent la source principale de mobilisation de ces fonds et que la contribution du secteur privé et les sources innovantes viennent en appoint. Nos partenaires de négociation proposent parfois le contraire, et pire ne font aucune proposition concrète. Seules les promesses nourrissent cette période préparatoire qui présente, aux yeux des négociations du Sud, une tentative de diversion pour ne pas respecter ses engagements.

 

Finalement, la réunion de Bonn s’est terminée sans un mandat clair pour les échéances à venir. Quelle pourrait en être l’impact sur les négociations prochaines?

Mamadou Honadia : En la matière, nous sommes tous comptables, Les Présidences entrant et sortant, le Secrétariat de la Convention, les Co-Présidents en charge du Groupe Ad hoc sur la Plateforme de Durban et les Parties en négociation. Un texte appelé «Tools» a été présenté en début de session par les Co-Présidents. Plusieurs Etats Parties l’ont approuvé et ont même accepté de travaillé avec ces Tools ou instruments en proposant des réaménagements afin que le texte leur convienne. Il aurait fallu qu’on prenne courage, nous négociateurs, pour dire que les Tools sont acceptables et qu’on souhaiterait qu’ils soient améliorés pour commencer les négociations entre Parties. Cela ayant manqué, les autres acteurs, de mon point de vue, auraient dû attirer l’attention de la communauté internationale sur ce manquement grave. Je n’accuse personne, mais nous sommes tous comptable des risques de retard dans notre contrat d’objectif. On reviendra ici à Bonn, en octobre, pour une session de cinq jours seulement, pour commencer à discuter sur quel document serait le texte de négociation et ensuite entamer les pourparlers. Si nous recevons, d’ici à quelques jours un texte, qui serait une amélioration des Tools basée sur les travaux qui viennent de s’achever, nous pourrions gagner en temps et en efficacité. Ce nouveau texte, s’il est bien équilibré, pourrait être accepté par les Etats Parties comme base de négociation.

 

Franchement, n’êtes-vous pas entrain de tourner en rond vu que les pays africains doivent se battre à chaque réunion pour à la fin se laisser dominer ou avaler par les grandes puissances qui de toute façon financent les différents projets et programmes?

Mamadou Honadia : S’il y a des acteurs qui tournent en rond, ce n’est certainement pas les experts. Les semaines de travaux qui nous réunissent sont très intenses et les négociations se font sous tension visible. Aucun des experts ne plaisante. Maintenant les décideurs ont leur part dans le puzzle que personne ne maîtrise. Des sommets seront tenus, des réunions informelles seront organisées dans quelques mois autour des résultats de la conférence de Paris. Aussi des visites diplomatiques sont en cours. Nous experts, devrions remplir notre contrat et les Décideurs le leur. Ce sont eux qui Gouvernent. Même si des projets sont financés dans les Etats du Sud, est-ce du saupoudrage, est-ce des projets structurants comme les experts l’auraient souhaité et conformément à un Accord clair ? Nous pays africains par exemple sommes organisés autour de la Conférence des Ministres africains de l’Environnement puis par un collège des Chefs d’Etat (CAHOSC). A chaque niveau, des décisions sont prises. Sont –elles efficaces, pèsent-elles dans la balance ? Je ne saurai répondre à ces questions car nous sommes des humains et je ne suis pas sûr d’y apporter la bonne réponse si j’étais à leur place.

 

Vous êtes expert de la question climatique et environnementale, quelle attitude les pays africains doivent adopter contre le dictat des pays parapluies ou autres grandes puissances en ce qui concerne ces différentes questions?

Mamadou Honadia : Je ne parlerai pas de dictat car nous sommes autour d’une même table de négociation et c’est la force des arguments qui prévaut. Contre la force des pays développés, j’estime que l’Afrique devrait rester  unie autour du plus petit dénominateur commun qu’est la pauvreté et poser sur la table de négociation les solutions de lever des barrières qui hypothèquent le développement durable. Dans le domaine de la sécurité alimentaire (agriculture, élevage, pêche, produits forestiers non ligneux, etc) de l’éducation, de l’énergie et des transports à faible émission de carbone, l’efficacité énergétique. Voilà des domaines où l’Afrique devrait attirer les négociations et taper du poing sur la table. Depuis la conférence de Durban en Afrique du Sud, nous avons accepté, sous réserve d’obtenir la période d’engagement du Protocole de Kyoto de 2013 à 2020, de prendre des engagements de réduction que nous devrions déterminer au niveau national. Même les pays les moins avancés sont dans le processus d’élaboration et de soumission de leur niveau de réduction des émissions de gaz à effet de serre. C’est extraordinaire, que cela soit demandé à des pays pauvres très endettés. Ces pays, dont plusieurs en Afrique devraient se coaliser davantage pour exiger tout ce qu’il faut en matière d’adaptation (technologies, programmes structurants, assurance climatique, renforcement des capacités, informations) et des pertes et préjudices liés aux impacts des changements climatiques. Au niveau des Décideurs, une mobilisation autour des experts serait salutaire. Les intérêts de l’Afrique sont énormes dans cet Accord, donc une forte participation des Gouvernements avec le même leitmotiv peut faire balancer les rapports de forces.

 

En attendant cela, comment les pays africains peuvent réaliser par eux-mêmes les activités et autres programmes dévolus, vu que  l’UE et les USA n’ont pas accepté de financer les activités en ce qui concerne le Fond vert, fonds initié à Copenhague en 2009 et qui doit permettre de canaliser les financements des pays développés vers des projets d’adaptation et d’atténuation dans les pays en développement ?

Mamadou Honadia : Nous sommes toujours en négociation et l’espoir est permis si ces pays obtiennent quelque part ce qui leur est nécessaire. C’est une obligation pour eux de mobiliser les financements, ils le savent, ils ont proposé l’implication du secteur privé et d’autres sources innovantes, ils temporisent, mais ils ne peuvent échapper à cela. La Convention-Cadre des Nations Unies sur les Changements Climatiques, dans son article 4, prévoit des dispositions sur les financements de la part des pays développés. En outre les pays bénéficiaires peuvent à travers leurs organisations régionales ou sous régionales, mobiliser des financements additionnels pour réaliser des programmes d’urgence. L’initiative onusienne de l’électricité pour tous, le programme l’Agence internationale pour les énergies renouvelables, IRENA, les organisations comme la CEDEAO, l’UEMOA, le NEPAD et d’autres initiatives au Nord, au Centre, à l’Est et au Sud de l’Afrique font déjà des efforts dans le financement de programmes structurants ; mai un ciblage pertinent/focus serait nécessaire dans le domaine du climat.

 

Malgré tout, un grand sentiment de déception anime bon nombre de participants africains, quelles perspectives pour la rencontre de Bonn?

Mamadou Honadia : Le découragement est humain ; mais les négociateurs aguerris savent qu’il faut aller jusqu’au bout, jouer leur partition et laisser les autres prendre la décision finale. Un autre acteur n’a pas dit son mot ; la société civile et les ONGs. Elles ont un rôle capital à jouer car ce sont des acteurs de la vie mondiale dont la voix compte aussi. Je dirai plutôt que les délégués africains sont inquiets et préoccupés que le processus leur échappe prématurément en faveur des Décideurs, dont la préparation n’est pas encore au niveau escompté. En effet, si la tendance actuelle se poursuit avec des objectifs et une feuille de route peu clairs au mois d’octobre, le pays hôte, légitimement,  chercherait une voie de sortie de crise. Nous nous attendons, en toute logique, à un document équilibré, coulé dans le moule d’un traité, qui fédère les Parties en présence et qui puisse permettre les vraies négociations en octobre. Beaucoup d’écrits se feront entre maintenant et la session d’octobre, chaque groupe de négociation devra faire des simulations et poser des plans pour sortie heureux au soir du 11 décembre 2015 comme une élection présidentielle. En résumé, les experts doivent continuer d’analyser les textes en cours, échanger entre eux, ausculter là où des convergences sont acceptables, etc. Les compromis sont plus qu’aujourd’hui nécessaires.

 

Que peuvent faire les pays africains  et comment peuvent-ils agir afin de réellement bénéficier du Somment de Paris?

Mamadou Honadia : L’Afrique a aujourd’hui des arguments pour démontrer les conséquences incalculables des changements climatiques sur son sol, en cela, elle peut créer des alliances avec les petits Etats Insulaires et le Groupe des pays les moins avancés sur certaines questions. Les africains peuvent tisser des compromis avec l’Union Européenne ou le Groupe Parapluie selon certains sujets d’achoppement. En tous cas, la progression en solo n’est pas viable à cette étape des négociations. En outre,  la haute hiérarchie devra entrer dans le jeu tout de suite avec une détermination, une constance et une volonté affichée de protéger les intérêts du continent à tous prix. Il est évident que la question de climat n’est pas du tout isolée dans tout l’environnement politique, diplomatique, économique et que cela aura des implications très sérieuses sur les relations entre l’Afrique ou certains de ces membres et les pays du Nord ; mais une bonne diplomatie pourrait permettre d’obtenir un Accord satisfaisant pour tous. La cible des pays du Nord étant les pays émergents et les pays producteurs de pétrole, des voix plus autorisées savent ce qu’il faut faire.

 

A ce moment comment pensez vous que les pays africains peuvent affirmer leur souveraineté et indépendance?

Mamadou Honadia : Question difficile et sensible. Déjà le travail des experts est remarquable sous la présidence du Soudan. Je pense que l’Afrique devra garder un mental fort au regard de la forte pression qui se présente depuis maintenant jusqu’en décembre à Paris et elle devra rester constante dans ses positions. La détermination et l’expression de ses positions à la fois officiellement dans les salles et dans les média, est gage de réussite. Parler d’une seule voix est capital et la relève par les Décideurs devra suivre la même tendance. L’Accord de Paris revêt une telle importance pour l’humanité que l’Afrique devra être décisive pour protéger son peuple. Cet instrument juridiquement contraignant ne sera pas revu avant au moins deux à trois décennies, car le Protocole de Kyoto aura donné une leçon à tous ; donc prenons nos marques et soyons prêt à répondre au peuple qui place sa confiance en nous, toute émotion mise de côté.

 

Nonobstant cette particularité concernant les pays africains, que gagne le Burkina Faso dans tout ce concert de négociations? 

Mamadou Honadia : Un pays comme le Burkina Faso, a plutôt intérêt à intégrer ses positions dans celles du Groupe des Pays les Moins Avancés et du Groupe Afrique pour la simple raison que dans ces négociations, c’est la loi des grands groupes. Plus vous êtes nombreux et soudés, mieux vos intérêts sont bien défendus et sauvegardés. Depuis longtemps donc, la délégation burkinabée s’est engagée avec les groupes cités ci-dessus afin de porter ses intérêts. Ainsi donc, que gagne t-il si un Accord, à contenu avantageux pour lui, est signé et entre en vigueur?. Le Burkina Faso aura d’une part, participé à l’effort international pour l’adoption de cet instrument juridique et, d’autre part, aura fait preuve de respect de ses engagements de réduction des émissions de gaz à effet de serre à travers ses contributions, prévues, déterminées au niveau national. Ca c’est capital. En outre, il bénéficiera des avantages découlant des Décisions prises sur l’adaptation et les programmes de développement et de sécurité alimentaire qui y sont associés, les projets de renforcement des capacités, les programmes de technologies et de transfert de technologie, les options d’assurances climatiques, la coopération scientifique en la matière. Nos experts pourraient intégrer les nouveaux organes créés afin de faire rayonner l’image du Burkina Faso. Enfin, je dirai qu’on aura contribué à préserver nos populations des catastrophes climatiques qui auraient pu arriver, à savoir, l’accentuation des sécheresses dans certaines zones, et la réduction des  pics d’inondations que notre pays connait depuis 2009.

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