Sénégal: Macky Sall, du libéralisme au socialisme de marché

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Macky Sall 4 avrilDeux ans après, est-il le président de la rupture ?  L’homme de la continuité ?   En ce 4 avril, jour anniversaire de l’indépendance du Sénégal, voici l’esquisse instantanée  d’un personnage politique qui fascine ses concitoyens,  les rassemble et, parfois, les divise.

Adama Wade

 

A l’aune de la vision de l’égyptologue  Cheikh Anta Diop, le président  Macky Sall incarne l’anti-Cayor, ce Sénégal inutile qui ne rentrait pas dans les priorités du colonisateur.     Issu d’un métissage culturel et géographique qui épouse les sinuosités du pays, le président représente le Sénégal des profondeurs,  celui qui vit encore de l’agriculture et de l’élevage et qui considère la valeur-travail  dans sa sacralité totémique.

Bien qu’il parle les trois principales langues du pays, Macky Sall paraît incompris d’une certaine élite dakaroise, affairiste et habituée à vivre sur les passe-droits, le trafic d’influence  et les prébendes de l’Etat.   L’épuisement du circuit de l’argent sale ou douteux vaudra au président un slogan bien marqué «Deuk bi defa Macky» qui effarouchera la sensibilité épidermique de l’homme sans lui faire renoncer à sa politique de gouvernance  sobre et vertueuse.

La première mesure prise au lendemain de sa prestation de serment, en avril 2012, fut de rationaliser le parc des  passeports diplomatiques, autrefois ouvert aux diplomates certes, mais aussi aux grandes familles maraboutiques,  aux amis politiques et à l’affairisme en général.  Dès sa déclaration de patrimoine,  exercice élargi, non sans quelques réticences, aux députés et à certaines grandes fonctions, le président s’est attelé à ce qui est considéré, à tort et à raison,  comme le chantier de de la démolition contrôlée du Parti démocratique sénégalais (PDS), cet hydre à neuf têtes  qui a survécu tant bien que mal à la défaite de son fondateur, le  président Abdoulaye Wade, qui s’invite régulièrement dans l’espace public sénégalais depuis sa retraite princière de Versailles.

Impasse en politique

Du jour au lendemain, des dignitaires de l’ex régime sont priés par la Cour de répression de l’enrichissement illicite (la CREI),  non sans torticolis,  de venir  s’expliquer sur l’origine de leur fortune subite ou inexplicable à priori compte tenu de leurs parcours.   Très vite, Karim Wade, supposé avoir constitué une fortune de 1 milliard d’euros est envoyé au gnouf alors qu’une partie de la presse sénégalaise, sentinelle de la démocratie, crie aux procès orientés.   La légalité ou non  de CREI éclipsera pendant longtemps le débat de fond.  Idem de certains procédés comme l’interdiction de sortie de territoire décidée sans que notification en soit faite aux intéressés.

L’affaire Karim Wade du nom de  l’ancien ministre d’Etat, des Infrastructures, de la Coopération internationale et de l’Energie   sonne quelque part comme une bavure vu que le dauphin putatif du régime Wade est emprisonné depuis une année sur la base de forts soupçons.  Mais encore, sans preuves.  Au fil des mois, les accusations portant sur la fortune supposée du fils Wade sont revenues  à des proportions plus modestes. (Voir ici)

Le  milliard de FCFA qui lui était attribué a perdu de sa superbe suite à de nombreuses randonnées à Monaco, Luxembourg de commissions rogatoires qui disposent aujourd’hui d’un dossier à tout le moins  fragile.  Le 17 avril, la CREI devra où le relaxer le temps de réunir des preuves supplémentaires, le juger sur la base des informations qu’il dispose. Ou encore lui signifier 6 mois supplémentaires de détention préventive.  Ce seront, politiquement, les 6 mois de trop, explique cet observateur de la vie politique sénégalaise qui estime que chaque jour de Karim passé sans jugement  derrière les barreaux  fait oublier un peu plus le train de vie dispendieux qui a marqué les dernières années du régime de son père.

Economie : la fin des monopoles

S’il est politiquement intéressé au dossier,  Macky Sall semble plutôt préoccupé par les attentes de la jeunesse sénégalaise et la création de l’emploi.  Le lancement du Plan Sénégal Emergent  en février dernier procède de cette volonté de rupture. Une rupture  prisonnière, il faut le dire, de coûts de facteurs élevés, d’un secteur privé peu compétitif et d’une administration peu compétitive au regard du dernier classement du Doing business, lequel, il faut le dire, est  en porte à faux avec celui de la fondation Mo Ibrahim. (A propos du Doing Business, voir l’avis d’Abdou Latif Coulibaly, ministre de la Bonne gouvernance).

La rupture voulue passe par la modernisation d’une administration bureaucratique et des réformes qui devront aider le Sénégal à passer d’un taux de croissance moyen de 3-4% aux 7% fixés dans son plan émergent.  En phase de désindustrialisation avancée, le Sénégal de Macky Sall réalisera-t-il son envol sur l’Agriculture et les services sachant que l’étape industrielle, déjà compromise par la cherté de l’énergie, est hypothéquée par une politique de privatisation hasardeuse qui  a abouti à la cession de certains bras techniques de l’Etat comme les  ICS (Industrie Chimiques du Sénégal) et l’ex Sonacos, organes vitaux pour le développement agricole.

C’est dire que la politique de rupture prônée par Macky Sall se passera difficilement d’un bras de fer avec  certains monopoles quasi-coloniaux.  C’est le cas dans le ciment où la concurrence introduite par Dangote met fin à un monopole de la Sococim  qui a participé à la cherté des matériaux de construction au Sénégal, supports de la cherté des loyers que le président vient de baisser de 14 à 29% en moyenne par décret.

Pour autant, Macky comme l’appellent les sénégalais  ira-t-il jusqu’à introduire cette concurrence dans la production de sucre dont le monopole profite à la Compagnie Sucrière Sénégalaise (CSS) depuis 1970?  Aura-t-il les moyens juridiques et financiers de réintroduire les ICS dans l’amont du secteur agricole sénégalais ?  De redresser la filière arachidière en procédant à un vrai audit technique et financier de la Sonacos ?  Disposera-t-il d’assez de courage politique pour un tant soit peu pousser les grands démembrements de l’Etat comme la Senelec  à évoluer vers une gestion plus efficace et moins “salarivore” ?

Si ses deux premières années sont employées à créer les conditions d’une vraie rupture dans la conception de la vie politique comme moyen de captation des biens publics, le reste du mandat du président Macky Sall devra être employé à créer de la valeur, de la croissance et des emplois.   Cela passe par des réformes courageuses pour introduire la concurrence à tous les niveaux.    Les premiers hommes d’affaires à craindre ces réformes nécessaires pour conduire le Sénégal du libéralisme de la première alternance au socialisme de marché que semble incarner le natif de Fatick   sont aussi dans l’entourage présidentiel.

 

 

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