cedricmbeng Un nouveau livre  à lire absolument:”Financer l’Afrique”. L’auteur, Cedric Mbeng, gabonais, expert  des marchés financiers domestiques, revient dans ce nouvel ouvrage, aussi fouillé que les précédents, pour démontrer que, “contrairement à ce qui se dit habituellement, l’Afrique dispose, dans l’ensemble, des ressources financières nécessaires pour financer son agenda de transformation économique. Elle est créancière nette du reste du monde”. Mais comment mettre à profit cet immense potentiel ? L’expert nous a accordé un entretien depuis Abidjan, ville symbole d’une Afrique rugissante.


Le titre de votre livre est évocateur, pour vous l’Afrique ne serait pas suffisamment  financée ?


C’est le ratio crédits/PIB qui est le plus corrélé à la croissance économique et à la réduction de la pauvreté. Si on regarde son évolution en 1990, 2000 et 2013, on obtient pour l’Afrique subsaharienne 7,9 % ; 8,1 % ; et 36,7 % tandis que les autres régions du monde affichaient 70,3 % ; 82,6 % ; et 97,9 %. De plus, le recours au financement concessionnel via l’aide bilatérale et les partenaires au développement a été le moyen le plus utilisé par la majorité des pays africains depuis les indépendances pour financer leurs économies. On parle certes de 54 pays avec des situations différentes. Mais dans l’ensemble, les pays du continent souffrent d’un sous-financement chronique. L’ouvrage part donc d’un constat: « l’Afrique n’est pas financée ».


Le continent a connu une phase de croissance depuis les années 2000. Les pays captent de plus en plus de financements, même sur les marchés financiers internationaux. Peut-on toujours dire que l’Afrique n’est pas financée ?


Le taux d’épargne est resté très faible malgré l’entame de la période de croissance notée depuis les années 2000. Il représente environ 5-7 % du PIB dans les pays les plus pauvres et 10-13 % dans les pays à revenus faibles et moyens, sur une longue période. Or les études  montrent que le taux d’investissement en Afrique est fortement corrélé avec le taux d’épargne domestique.


Dans ce cas, au regard de l’abondance de liquidités sur les marchés internationaux, l’épargne extérieure  pourrait-elle être une option soutenable pour financer l’agenda de transformation des économies africaines?


Ces économies ont été les récipiendaires d’importants flux de capitaux internationaux depuis la crise financière mondiale de 2007-2008, mais il s’agit essentiellement des flux pro-cycliques, des financements de court terme en devises provenant de différentes sources notamment des fonds d’investissement, des préfinancements indexés aux cours des matières premières, etc. Il se trouve que la forme de ces ressources crée davantage des risques financiers vu qu’elles accroissent la vulnérabilité macroéconomique et financière des États.

Pour réaliser un Kondratieff (1) , il faut « dé corréler » le financement de l’agenda de transformation des économies africaines des fluctuations des marchés internationaux par une utilisation efficace des rouages des systèmes financiers formels locaux. C’est ce que les autres pays et régions du monde font depuis 300 ans.

 

 

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Plusieurs pays ont su mobiliser des capitaux via les émissions des eurobonds, sur 10 ans en moyenne pour chacune des sorties avec des intentions de souscriptions importantes.  Quelles conséquences à moyen terme sur les comptes publics?


Oui, j’ai tout un chapitre qui discute de cette question. Warren Buffet dit que « c’est lorsque la vague se retire que l’on voit qui se baignait sans maillot »… permettez-moi l’image. Depuis la fin du Quantitative Easing aux Etats-Unis, surtout depuis le début du resserrement monétaire de la Fed, beaucoup de ces pays ont dû reporter voire annuler leurs sorties sur le marché du fait des conditions onéreuses. De plus, comment continuer à assurer le service de la dette lorsque les recettes baissent du fait des cours des matières premières, et que la monnaie se déprécie. Donc mécaniquement les ratios de soutenabilité de la dette se détériorent. Il faudrait se préparer à payer le principal de ces dettes dans quelques années. C’est ce que j’ai appelé « eurobomb ». L’ouvrage fait des propositions au chapitre 1 pour sortir de cette situation et éviter une nouvelle crise de la dette en Afrique.


Comment y arriver, que proposez-vous concrètement dans votre livre ?


 

 La contribution de ce livre est double. D’abord, il montre que, contrairement à ce qui se dit habituellement, l’Afrique dispose, dans l’ensemble, des ressources financières nécessaires pour financer son agenda de transformation économique. Elle est créancière nette du reste du monde. Ensuite, il met en exergue différentes approches pour approfondir les systèmes financiers domestiques ainsi que l’utilisation optimale de l’épargne locale afin de stimuler les conditions préalables d’une croissance endogène durable


Le titre de votre livre est évocateur, pour vous l’Afrique ne serait pas suffisamment  financée ?


C’est le ratio crédits/PIB qui est le plus corrélé à la croissance économique et à la réduction de la pauvreté. Si on regarde son évolution en 1990, 2000 et 2013, on obtient pour l’Afrique subsaharienne 7,9 % ; 8,1 % ; et 36,7 % tandis que les autres régions du monde affichaient 70,3 % ; 82,6 % ; et 97,9 %. De plus, le recours au financement concessionnel via l’aide bilatérale et les partenaires au développement a été le moyen le plus utilisé par la majorité des pays africains depuis les indépendances pour financer leurs économies. On parle certes de 54 pays avec des situations différentes. Mais dans l’ensemble, les pays du continent souffrent d’un sous-financement chronique. L’ouvrage part donc d’un constat: « l’Afrique n’est pas financée ».


Le continent a connu une phase de croissance depuis les années 2000. Les pays captent de plus en plus de financements, même sur les marchés financiers internationaux. Peut-on toujours dire que l’Afrique n’est pas financée ?


Le taux d’épargne est resté très faible malgré l’entame de la période de croissance notée depuis les années 2000. Il représente environ 5-7 % du PIB dans les pays les plus pauvres et 10-13 % dans les pays à revenus faibles et moyens, sur une longue période. Or les études  montrent que le taux d’investissement en Afrique est fortement corrélé avec le taux d’épargne domestique.


Dans ce cas, au regard de l’abondance de liquidités sur les marchés internationaux, l’épargne extérieur pourrait-elle être une option soutenable pour financer l’agenda de transformation des économies africaines?


Ces économies ont été les récipiendaires d’importants flux de capitaux internationaux depuis la crise financière mondiale de 2007-2008, mais il s’agit essentiellement des flux pro-cycliques, des financements de court terme en devises provenant de différentes sources notamment des fonds d’investissement, des préfinancements indexés aux cours des matières premières, etc. Il se trouve que la forme de ces ressources crée davantage des risques financiers vu qu’elles accroissent la vulnérabilité macroéconomique et financière des États.

Pour réaliser un Kondratieff (1) , il faut « dé corréler » le financement de l’agenda de transformation des économies africaines des fluctuations des marchés internationaux par une utilisation efficace des rouages des systèmes financiers formels locaux. C’est ce que les autres pays et régions du monde font depuis 300 ans.


Plusieurs pays ont su mobiliser des capitaux via les émissions des eurobonds, sur 10 ans en moyenne pour chacune des sorties avec des intentions de souscriptions importantes.  Quelles conséquences à moyen terme sur les comptes publics?


Oui, j’ai tout un chapitre qui discute de cette question. Warren Buffet dit que « c’est lorsque la vague se retire que l’on voit qui se baignait sans maillot »… permettez-moi l’image. Depuis la fin du Quantitative Easing aux Etats-Unis, surtout depuis le début du resserrement monétaire de la Fed, beaucoup de ces pays ont dû reporter voire annuler leurs sorties sur le marché du fait des conditions onéreuses. De plus, comment continuer à assurer le service de la dette lorsque les recettes baissent du fait des cours des matières premières, et que la monnaie se déprécie. Donc mécaniquement les ratios de soutenabilité de la dette se détériorent. Il faudrait se préparer à payer le principal de ces dettes dans quelques années. C’est ce que j’ai appelé « eurobomb ». L’ouvrage fait des propositions au chapitre 1 pour sortir de cette situation et éviter une nouvelle crise de la dette en Afrique.


Comment y arriver, que proposez-vous concrètement dans votre livre ?


La contribution de ce livre est double. D’abord, il montre que, contrairement à ce qui se dit habituellement, l’Afrique dispose, dans l’ensemble, des ressources financières nécessaires pour financer son agenda de transformation économique. Elle est créancière nette du reste du monde. Ensuite, il met en exergue différentes approches pour approfondir les systèmes financiers domestiques ainsi que l’utilisation optimale de l’épargne locale afin de stimuler les conditions préalables d’une croissance endogène durable.

 


C’est un résultat majeur qui devrait interpeller les décideurs politiques du continent. Quel est le niveau des ressources disponibles ?


Malgré un secteur informel dominant, on estime les fonds propres de catégorie 1 des banques commerciales africaines de l’ordre de 100 milliards de dollars et une capacité de crédits bancaires de plus de 1 000 milliards de dollars, disponibles sur le continent. Le total des actifs de l’industrie des assurances est d’environ 300 milliards de dollars EU avec 71 et 8,3 milliards de dollars pour les primes collectées par les compagnies d’assurance et de réassurance respectivement. Il y a plus de 400 milliards de dollars EU pour les fonds de pension et 121 milliards de dollars pour les fonds souverains. L’industrie de la gestion d’actifs regorge d’environ 634 milliards de dollars. La collecte des impôts et taxes est maintenant d’environ 520 milliards de dollars par an, etc. L’ouvrage fournit les références de toutes ces statistiques.

 


Mais est-ce que cela suffit pour financer l’Afrique, quels sont les besoins ?


Si on prend le secteur des infrastructures qui a des effets multiplicateurs sur la compétitivité des économies, la statistique la plus connue est « 93 milliards de dollars annuel ». En prenant en compte les montants déjà décaissés par les gouvernements et les banques multilatérales, il reste à trouver environ 50 milliards de dollars par an pour combler le gap dans ce secteur. Ça c’est inférieur au niveau de flux financiers illicites qui quittent le continent chaque année, environ 50-60 milliards de dollars. Le continent a perdu plus de 1 000 milliards de dollars du fait de ces transactions au cours des 50 dernières années, c’est l’équivalent de l’aide publique reçue par l’Afrique sur la même période. On dépense environ 48 milliards de dollars annuels dans l’importation de produits alimentaires alors que nous avons 60% des terres arables dans le monde. Les ressources disponibles sont suffisantes et le potentiel est encore beaucoup plus important du fait de la structure de la population africaine. C’est ici où le dividende démographique est un accélérateur de l’accumulation de l’épargne.


Pouvez-vous être plus explicite sur ce dernier point ?


C’est un changement dans la structure de la population qui voit réduire la part des « inactifs » et augmenter celle des actifs, favorisant ainsi la production de richesses tout en minimisant le poids des dépenses. Donc il y a 3 phénomènes qui se conjuguent (1) les personnes âgées restent en nombre limité ; (2) le nombre de jeunes (dépendants) commence à diminuer ; et (3) le nombre d’actifs est très important. Ce mouvement s’opère sous nos yeux actuellement sur le continent. C’est précisément pendant cette période qu’il faut développer les instruments d’épargne comme l’assurance vie et mettre des fonds de pensions en place. Ces derniers pourraient accumuler l’épargne de ces actifs pendant au moins 40 ans sans avoir la pression des économies matures. A la suite des réformes du Nigéria dans ce secteur, le total des actifs de ses fonds de pensions n’a cessé de croître d’environ 30% par an depuis 2004.


Il y a le poids de l’informel qui pèse sur nos économies. N’est-ce pas là un facteur limitant pour les caisses de retraites?


La transformation de nos économies passe par l’innovation. On peut être dans le secteur informel et vouloir bénéficier d’une retraite. Il y a des mécanismes pour cela. On doit sortir des schémas administratifs traditionnels. Le vendeur de poisson peut accepter de cotiser un montant donné chaque mois pour assurer un certain niveau de retraite. C’est plus facile de le faire dans les systèmes de retraites par capitalisation que par répartition.


Selon vous, pourquoi les pays africains ne mobilisent pas davantage ces capitaux domestiques pour financer les énormes besoins de l’économie réelle?

 

L’histoire de la gestion économique de nos Etats depuis les années 1960 n’est pas restée sans effet, le réflexe est de recourir au financement extérieur. Lisez les plans/stratégies de développement ou émergence de nos pays, il y a rarement un volet «approfondissement des systèmes financiers locaux », très souvent « investisseurs » signifie « investisseurs étrangers ». Mais quel investisseur avisé prendrait un risque sur le long terme dans un secteur où les locaux n’interviennent pas ?

Les chiffres que je viens d’indiquer donnent le vertige. Mais au lendemain des indépendances, la plupart des pays africains avaient hérité de systèmes financiers rudimentaires, plus archaïques que ceux des pays européens d’avant le Moyen-âge. Cette situation a perduré jusqu’aux années 1990 dans de nombreux pays. Le défi pour la plupart des pays est de  transformer le système financier en véritable moteur du développement inclusif.

Les économies où l’on peut emprunter régulièrement à 20 ans sur le marché obligataire domestique sont l’Afrique du sud, le Maroc, le Nigéria et dans quelques cas le Kenya. 4 pays sur 54 après plus de 50 ans d’indépendance pour la majorité des pays. C’est inadmissible !


Comme indiqué, l’Afrique c’est 54 pays, il y a des disparités, n’est-ce pas un frein au financement domestique ?


Oui, en effet il y a d’énormes disparités entre pays. L’Afrique australe, l’Afrique du Nord et le Nigeria sont les principaux réservoirs financiers du continent. Les marges de progression sont énormes pour les autres pays au regard de la faible inclusion financière constatée. En effet, le taux moyen de pénétration de l’assurance n’est que de 3,6 % ; le taux moyen d’accès aux services financiers n’est que de 36 % ; les réformes des pensions ne concernent que quelques pays ; le taux d’épargne formel est inférieur à 20 % ; etc.


Entendez-vous ceux qui disent que les africains n’ont pas la culture d’épargne ou assurantielle en comparaison aux pays asiatiques?


Je le lis dans beaucoup de rapports, parfois sérieux. Il est dit souvent que c’est la culture confucéenne ou le zhōng yōng (juste milieu) qui expliquerait les taux d’épargne élevés dans beaucoup de pays asiatiques… ce n’est pas drôle ! Ces analyses sont insuffisantes. Oui, le taux d’épargne formel est faible en Afrique, oui les comptes se vident après les paiements de salaires… mais c’est pour d’autres formes d’épargne comme les tontines vu que les systèmes financiers formels sont souvent défaillants. Ces tontines ont souvent différentes formes qui correspondent à des produits d’épargne et d’assurance. Même les hauts cadres des banques et des administrations africaines font des tontines…

En regardant les statistiques de la Banque Mondiale, le taux d’épargne de l’Afrique subsaharienne en pourcentage du PIB est passé de 17,5 % à 24,3 % entre 1960 et 1974. Il était au même niveau que celui des pays de l’OCDE, environ 22 et 24 %, jusqu’au début des années 1980 et nettement supérieur à celui de l’Asie du Sud durant cette période au cours de laquelle le niveau de développement économique des pays d’Asie et d’Afrique était similaire dans l’ensemble. Ces chiffres montrent ensuite un décrochage de ce taux au fil des années 1980 en Afrique. Les crises bancaires et celles de la dette des années 1980 et 1990 en Afrique expliquent l’érosion de la confiance, donc de l’épargne formelle, dans le système financier formel. Le zhōng yōng n’a rien à faire ici (rires).


Vous êtes plutôt favorable à ce que les banques centrales africaines aient un mandat «développement » plutôt que leur mission principale de lutter contre l’inflation. N’est-ce pas un risque ? le monde a bien changé, ce qui était possible avant peut-il l’être  dans un environnement mondialisé?


Le monde a connu bien des périodes d’échanges intenses entre pays, ce n’est pas nouveau. Les décisions de la banque centrale britannique ont accéléré des crises aux Etats-Unis il y a des siècles déjà. Concrètement, quelle est l’utilité pour une banque centrale africaine de se donner une cible d’inflation de 2% comme la BCE lorsque son économie est extravertie et qu’elle n’a aucune maîtrise sur ce qui se passe sur le marché international des matières premières ou celui du change? J’ai relu le fonctionnement des banques centrales sur plus de 300 ans, en épluchant certaines décisions des comités de politique monétaire. J’invite les banquiers centraux africains à faire ce que tous les pays développés et émergents ont fait quand ils avaient les mêmes problèmes que nous. La Fed a contribué à financer et structurer le marché de l’immobilier aux Etats-Unis et à financer l’économie réelle. Je cite beaucoup d’exemples dans ce livre. En réalité, les banques centrales comme les autres institutions ont des fonctions et attributions qui ne se développent pas ex nihilo. Elles sont profondément influencées par le développement des idées, des théories et des perceptions au sujet de leur rôle dans la société. Un bon exemple récent, en 2016, la Corée du Sud a décidé de la création du « Won Fund » qui sera dédié au financement des restructurations des Chaebols[2]. Ce fonds de 9,5 milliards de dollars sera financé par la Banque centrale de Corée. Sa mission est de compenser les pertes tout en assurant le financement et la restructuration de l’industrie de la construction navale et des compagnies maritimes. C’est du pragmatisme !


Pourquoi les pays africains n’appliquent pas encore  ces méthodes?  Est-ce que vous faites passer ce message à vos homologues et aux experts que vous rencontrez  ?


Vous vous souviendrez que lors du premier Caucus Meeting des Gouverneurs des banques centrales africaines à Abuja en 2014, en marges des réunions des Ministres des finances de l’Union Africaine, j’avais été invité à échanger sur ce sujet avec les Gouverneurs. Je l’ai dit et j’ai présenté l’histoire des banques centrales qu’ils connaissent bien. Plusieurs banques centrales agissent dans ce sens. La banque centrale du Nigeria est un exemple. On peut citer d’autres telles que l’Ethiopie, l’Ouganda, l’Ile Maurice, etc…


Et la BCEAO? Et la  BEAC ?


Elles jouent un rôle moteur dans l’approfondissement du secteur financier dans chacune de leur région.


Vous n’abordez pas dans votre livre  la question du FCFA.  il y a  pourtant une discussion vive sur ce sujet. On constate qu’en dehors des universitaires, les experts de ces questions n’interviennent pas suffisamment. Y a-t-il un malaise à discuter de cette question ? faut-il sortir ou pas de la zone franc ?


La question du FCFA est éminemment politique, d’où le silence des professionnels. La monnaie, c’est sans doute l’outil de politique économique le plus puissant. Il revient aux élus de décider. Pour ma part, la question ne se pose pas en ces termes. Ce qui compte est de savoir si le régime monétaire actuel est optimal, en d’autres termes, est-ce que le FCFA permet aux Etats africains d’atteindre leurs objectifs de politique économique, notamment le financement des plans de développement. Il est possible d’avoir un FCFA indexé sur un panier de devises des pays avec lesquels nous commerçons, avec un compte de capital non libéralisé sur une période. On peut aussi, si les décideurs tiennent à la garantie avec le trésor français, avoir un intervalle de fluctuation où la garantie porterait sur un plancher et un plafond et non plus sur le taux fixe actuel. Ce dernier n’est pas inscrit dans la Table des Lois. Il faut que les pays voient les effets de leurs décisions sur l’évolution de leurs monnaies.

 


 

Mais est-ce que la BCEAO et la BEAC peuvent gérer un tel régime de change ?


Ces deux institutions ont probablement les experts les plus qualifiés des régions CEMAC et UEMOA. L’expertise est là. Au –de la de la question monétaire il y a le fait que les pays ne commercent pas suffisamment entre eux. Quel que soit le régime monétaire en place, quelle est l’utilité d’avoir une même monnaie si le principal partenaire d’échanges de chaque pays est hors zone, si les pays n’ont pratiquement pas de projets industriels communs, si les banques échangent très peu entre elles, etc. vous imaginez le volume de réserves de change que ces pays perdent chaque année du fait de la faible intégration régionale? La croissance doit d’abord être endogène.


Vous avez beaucoup cité Alexander Hamilton, premier Secrétaire d’Etat au Trésor américain, ses recettes peuvent-elles être utiles à l’Afrique ?


Oui absolument. A l’entame de ce nouveau siècle où les pays africains se donnent l’ambition de devenir « émergents » ou tout simplement de « transformer leurs économies », il est plus que nécessaire de relire Hamilton tout en sachant qu’il n’y a pas de recette-miracle. Hamilton impulsa la modernisation du système financier américain entre 1789 et 1795. Il fit passer les États-Unis d’un pays en faillite (après la guerre d’indépendance), avec un système financier embryonnaire, à un pays crédible qui remboursa convenablement ses dettes et qui fut doté, à la suite de ces réformes, d’un système financier plus performant. Les réponses aux défis de notre continent nécessitent de faire preuve d’innovation et de détermination. Il nous faut agir et arrêter de tendre la main.


Vous invitez à l’action, vous venez de publier cet ouvrage, quelles sont les prochaines étapes dans la sensibilisation et pour la mise en œuvre des propositions?


Pour l’Afrique, le défi de ce XXIe siècle est celui d’assurer le financement de ses économies en mobilisant son épargne domestique. C’est la condition pour promouvoir une croissance endogène soutenue et inclusive. C’est ce dont je discute dans ce livre. Nous allons lancer dans quelques mois un Think tank en partenariat avec   FinanceAfrika,    qui se donne pour ambition d’être une plateforme au service de la promotion et de la vulgarisation des produits/instruments financiers en Afrique.


Quels en sont les objectifs de ce Think Tank ? Qui en seront les  membres ? comment comptez-vous intervenir ?


FinanceAfrika entend        stimuler le débat d’idées sur la finance africaine en nourrissant le débat public par des propositions concrètes, informer et sensibiliser les citoyens sur la construction de systèmes financiers locaux. Il sera apolitique et à but non lucratif. Il va regrouper des professionnels, des universitaires, la société civile en générale, venant de tous les pays qui s’intéressent à la transformation des économies africaines. Nous donnerons davantage de détails lors de son lancement.


Un mot de la fin?


Je vous remercie de l’intérêt que vous portez à ce sujet qui est capital pour l’avenir de notre continent. Une bonne gestion de l’économie doit permettre la circulation de l’épargne domestique dans ses différents pans pour la rendre compétitive, améliorer la vie des populations et préparer l’avenir des générations futures. Je reprendrai Roosevelt en disant  qu’ « il y a de nombreuses manières d’atteindre ce but, mais il n’est pas possible d’y arriver en ne faisant que parler. Il nous faut agir et agir rapidement ».


Notes

 

1- Un cycle de Kondratiev est un cycle économique de l’ordre de 40 à 60 ans. Mis en évidence en 1926 par l’économiste Nicolai Kondratiev dans son ouvrage, les vagues longues de la conjoncture, le cycle de longue durée se décompose en une phase ascendante et descendante.

 

2-C’est le nom donné à un grand groupe industriel coréen. Concrètement c’est un ensemble d’entreprises, de domaines variés, entretenant entre elles des participations croisées et ayant une puissance économique (et sans doute aussi politique) très importante.

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