Par Dr. Mohamed H’Midouche
L’Afrique manque-t-elle réellement de financements, ou souffre-t-elle d’un système incapable de mobiliser efficacement ses propres ressources ? Derrière cette interrogation se dessine un tournant stratégique majeur. Avec la NAFA et l’émergence d’un Consensus d’Abidjan, le continent cherche à reprendre le contrôle de son destin financier dans un environnement international de plus en plus incertain. Plus qu’une réforme technique, c’est une recomposition profonde des mécanismes de financement du développement qui est en jeu.
Réunie le 9 avril 2026 à Abidjan, à l’initiative du Groupe de la Banque africaine de développement, la communauté financière africaine a franchi une étape importante dans la réflexion collective sur le financement du développement du continent. Au-delà de la dimension événementielle, cette rencontre s’inscrit dans une dynamique plus profonde : celle d’une Afrique confrontée aux limites de l’ordre financier international et désormais engagée dans la construction de ses propres instruments de souveraineté.
Ce dialogue intervient dans un contexte marqué par une accumulation de contraintes structurelles : ralentissement de la croissance mondiale, resserrement des conditions financières internationales, montée des risques géopolitiques et fragilisation des marges budgétaires des États africains. Dans cet environnement incertain, la question du financement du développement ne peut plus être abordée comme un simple enjeu technique. Elle devient un enjeu stratégique central, conditionnant la capacité du continent à assurer sa transformation économique.
Un déséquilibre structurel devenu critique
L’un des éléments les plus frappants mis en lumière lors des échanges d’Abidjan réside dans le décalage persistant entre les ressources disponibles sur le continent et les besoins de financement de son développement.
Avec une épargne domestique estimée à près de 4 000 milliards de dollars, l’Afrique dispose, en théorie, d’un potentiel financier considérable. Pourtant, le déficit annuel de financement, évalué entre 350 et 400 milliards de dollars, demeure largement non comblé. Ce décalage ne peut être interprété comme une simple insuffisance de ressources. Il révèle un problème d’intermédiation financière, c’est-à-dire une incapacité à transformer efficacement l’épargne disponible en investissements productifs.
Ce constat renvoie à des facteurs multiples : faiblesse des marchés de capitaux, fragmentation des systèmes financiers nationaux, insuffisance des instruments de gestion des risques, et persistance d’une perception élevée du risque africain sur les marchés internationaux. À cela s’ajoute une gouvernance financière encore inégalement structurée, qui limite la capacité à canaliser les flux financiers vers des projets à fort impact économique.
Le paradoxe africain : quand l’Afrique finance le reste du monde
Dans ce contexte, l’analyse révèle un phénomène plus profond encore, souvent ignoré dans les débats publics : l’Afrique, malgré ses besoins, contribue en réalité au financement de l’économie mondiale.
Une part importante de l’épargne africaine est investie à l’extérieur du continent, notamment dans des actifs jugés sûrs tels que les obligations souveraines des économies avancées. Les réserves de change des banques centrales suivent la même logique, privilégiant des placements liquides et sécurisés au détriment d’un financement direct des économies nationales.
Par ailleurs, les flux financiers illicites et les sorties de capitaux continuent de priver le continent de ressources considérables. À ces dynamiques s’ajoutent les pratiques d’optimisation et d’évasion fiscales de certaines entreprises multinationales, qui, à travers des mécanismes sophistiqués, déplacent hors du continent une part significative de la valeur créée localement.
Enfin, le différentiel entre les taux auxquels l’Afrique place ses ressources et ceux auxquels elle emprunte accentue ce déséquilibre. Le continent agit ainsi simultanément comme fournisseur de liquidité à bas coût pour les marchés internationaux et comme emprunteur à coût élevé pour son propre développement.
Ce paradoxe constitue l’un des arguments les plus puissants en faveur d’une réforme en profondeur de l’architecture financière africaine.
Sidi Ould Tah et l’émergence d’une vision systémique
C’est dans cette perspective que s’inscrit l’initiative portée par Sidi Ould Tah, président du Groupe de la Banque africaine de développement.
La Nouvelle Architecture Financière Africaine (NAFA) ne se limite pas à une série d’instruments ou de mécanismes isolés. Elle repose sur une ambition plus large : celle de structurer un écosystème financier intégré, capable de mobiliser les ressources africaines et de les orienter vers les priorités de développement du continent.
Cette approche traduit une évolution importante dans le rôle des institutions financières africaines, qui ne se positionnent plus uniquement comme des pourvoyeuses de financement, mais comme des architectes de systèmes, chargées de coordonner les acteurs, de réduire les asymétries d’information et de renforcer la crédibilité des marchés africains.
NAFA : une réponse structurée aux défaillances du système
La NAFA s’articule autour de plusieurs axes complémentaires, qui visent à corriger les principales défaillances identifiées.
Elle cherche d’abord à mobiliser l’épargne domestique, en développant des instruments financiers adaptés aux besoins des investisseurs institutionnels africains. Elle vise ensuite à réduire le coût du capital, grâce à des mécanismes de garantie et de mutualisation des risques, susceptibles d’améliorer la perception du risque africain.
Un autre axe essentiel concerne la structuration des projets. L’insuffisance de projets bancables constitue en effet un frein majeur à l’investissement. La NAFA met ainsi l’accent sur le renforcement des capacités d’ingénierie financière et la préparation de projets de qualité.
Enfin, elle ambitionne de renforcer la coordination entre les différents acteurs financiers du continent, afin de créer un effet de levier et de dépasser la fragmentation actuelle.
Du Consensus de Washington au Consensus d’Abidjan : continuité et rupture
L’analyse de la NAFA ne peut être dissociée de la trajectoire historique des politiques économiques appliquées aux pays en développement.
Le Consensus de Washington, formalisé en 1989 dans un contexte de crise de la dette, visait à restaurer la stabilité macroéconomique à travers des politiques de discipline budgétaire, de libéralisation et de privatisation, sous l’impulsion du Fonds monétaire international et de la Banque mondiale.
Si ces réformes ont permis des ajustements nécessaires dans certains contextes, elles ont également montré leurs limites, notamment en Afrique, où elles ont parfois contribué à fragiliser les capacités productives et à réduire le rôle de l’État dans l’orientation stratégique de l’économie.
Trente-cinq ans plus tard, le contexte a profondément évolué. Les enjeux ne sont plus uniquement ceux de la stabilisation, mais ceux de la transformation structurelle.
Le Consensus d’Abidjan s’inscrit ainsi dans une logique de dépassement. Il ne rejette pas les principes de discipline macroéconomique, mais propose de les compléter par une stratégie centrée sur l’investissement, la mobilisation des ressources internes et la coordination des acteurs.
Une mobilisation élargie des acteurs financiers
L’un des apports majeurs de la rencontre d’Abidjan réside dans la diversité des acteurs mobilisés. La présence conjointe de bourses de valeurs, d’autorités de régulation, d’agences de notation, de fonds de pension, d’institutions de garantie, d’investisseurs privés et de cabinets de conseil témoigne d’une volonté de construire une approche systémique du financement.
Cette mobilisation traduit une prise de conscience : le financement du développement ne peut plus reposer exclusivement sur les États ou les institutions internationales. Il suppose une implication coordonnée de l’ensemble de l’écosystème financier.
Le facteur géopolitique : une contrainte structurante
Cette réflexion s’inscrit également dans un contexte international marqué par une incertitude accrue. Les tensions au Moyen-Orient, notamment, pourraient affecter les engagements financiers du Groupe de coordination arabe, acteur important du financement du développement en Afrique.
Cette évolution rappelle la vulnérabilité associée à une dépendance excessive aux financements extérieurs et renforce la pertinence d’une stratégie fondée sur les ressources internes.
Conclusion : de la réflexion à l’action
Le Consensus d’Abidjan marque une étape importante dans la réflexion sur le financement du développement en Afrique. Mais sa portée réelle dépendra de sa traduction en actions concrètes.
La question centrale reste celle de l’exécution : capacité à coordonner les acteurs, à structurer des projets de qualité, à mobiliser l’épargne domestique et à renforcer la gouvernance économique.
Au-delà des instruments, c’est une transformation des pratiques et des mentalités qui est en jeu.
L’Afrique dispose des ressources nécessaires à son développement.
L’enjeu est désormais de créer les conditions de leur mobilisation efficace.
Dr. Mohamed H’Midouche
Expert en développement international
Président-directeur général, Inter Africa Capital Group
Financial Afrik Awards – Économiste de l’Année 2026
Références
Williamson, John. (1990). What Washington means by policy reform. In J. Williamson (Ed.), Latin American adjustment: How much has happened? Washington, DC: Institute for International Economics.
African Development Bank Group. (2026). Towards a New African Financial Architecture (NAFA): Concept note and consultative dialogue outcomes. Abidjan: AfDB.
African Union & United Nations Economic Commission for Africa. (2015). Illicit financial flows: Report of the High-Level Panel on Illicit Financial Flows from Africa (Mbeki Report). Addis Ababa: AU/UNECA.

