Shelter Afrique tient début février 2022 une session de son conseil d’administration doublée d’une retraite des administrateurs. La réunion qui se fera en présentiel intervient alors que l’institution panafricaine spécialisée dans le financement du logement social est embourbée depuis une année dans une crise qui n’en finit pas. A la veille de ce conseil d’administration, il y a lieu de se demander si finalement les administrateurs vont se pencher sur les nombreux dossiers révélés par Financial Afrik ou cacher la poussière sous le tapis et passer à autre chose.

 
Pour rappel, l’essentiel des actes frauduleux dénoncés par le lanceur d’alerte à savoir le déboursement de 2,3 millions de dollars en faveur de Remote Group pour le projet Rugarama (Rwanda) qui ont été détournés en 3 paiements non-autorisés totalisant la somme de 2,1 millions de dollars décaissés en 3 tranches ($800,000, $1,000,000 et $302,100) dans un marché de gré-à-gré en faveur de Sichuan Huashi Enterprise Corporation pour le projet Othaya Road (Kenya) ont été posés respectivement en juin 2020, en décembre 2020 et en janvier 2021. Depuis lors, il s’est écoulé dix-huit mois. Par ailleurs, la remise du rapport de l’investigation indépendante du cabinet PKF qui avait confirmé les allégations du lanceur d’alerte pour des montants totalisant environ 5,0 millions de dollars a eu lieu il y a 6 mois.

 
Les montants en jeu dans ces différentes affaires (5 millions de dollars US), correspondent comme nous l’avions écrit aux contributions au capital combiné des 7 pays suivants en 2021 : Swaziland, Rwanda, Togo, Mali, Ouganda, Côte d’Ivoire et Cameroun. Ceci devrait interpeller les représentants directs de ces pays (Cameroun, Togo et Mali) ou de leurs représentants indirects : l’administrateur de la Namibie qui représente le Groupe 2 qui inclue le Swaziland, le Rwanda et l’Ouganda et l’administrateur du Mali qui représente le Groupe 7 qui inclue la Côte d’Ivoire.
 
En plus, il faut noter qu’après avoir posté un profit de 1,8 million de dollars en 2020 pour la première fois depuis 5 ans, Shelter Afrique va retomber dans le rouge et enregistrer une perte de plusieurs millions de dollars à cause des règles prudentielles IFRS 9 qui imposent le provisionnement des arriérés sur la facilité non-autorisée et détournée de 2,3 millions de dollars octroyé à Remote Group pour le Projet Rugarama (Rwanda).  


 


Un cadre de gouvernance affaibli

Comme rapporté par Financial Afrik dans ses précédents articles sur cette affaire à rebondissement, la politique de lanceur d’alerte a été de fait complètement démantelée. En effet, au lieu de protéger le lanceur d’alerte comme cela est prévu dans ses textes, Shelter Afrique l’a victimisé et des représailles ont été menées à son encontre, ce qui l’a poussé à la sortie alors que les acteurs des actes frauduleux rapportés par l’enquête sont toujours en poste et ne se sentent nullement inquiétés.
 A toutes fins utiles, pour la compréhension des différentes responsabilités, il est utile de rappeler ci-après la composition du conseil d’administration de l’institution :
 


 

Groupe A


 
1 – Kenya, Somalie, Swaziland, Zimbabwe : Administrateur Charles H. Mwaura (Kenya)
2 – Namibia Botswana, Malawi, Rwanda, Tanzanie, Uganda, Zambie : Administrateur Nghidinua M. Daniel (Namibia)
3 – Togo, Ghana, Guinee, Cape Vert: Administrateur Ouadja K. Gbati (Togo)
4 – Maroc, Algérie, Tunisie, Mauritanie : Administrateur Mina Azerki (Maroc)
5 – Cameroun, Benin, Congo, RDC, Gabon, Madagascar, Maurice, Niger, Seychelles, Sao Tome & Principe : Administrateur Marie-Rose B. Dibong (Cameroun)
6 – Nigeria, Liberia, Gambie, Sierra Leone: Administateur Olaitan O. Komolafe (Nigeria)
7 – Mali, Burkina-Faso, Burundi, Centrafrique, Tchad, Djibouti, Guinee Equatoriale, Guinee Bissau, Cote d’Ivoire, Senegal: Administrateur Sekou Demba (Mali).


 


 
Groupe B


 
Banque Africaine de Développement : Administrateur Patience Chika Akporji (Nigeria)
Africa-RE: Administrateur Ephraim Kiiza Bichetero (Uganda).


 
Indépendants


 
Indépendant : Administrateur Dr. Steve O. Mainda (Kenya).
Indépendant : Administrateur Babatunde A. Sanda (Nigeria).
 
 

Acteur-clé de la crise


 
Comme rapporté par Financial Afrik, Dr. Steve Mainda, ancien président du conseil d’administration et par ailleurs administrateur indépendant, a présidé le conseil d’administration de Shelter Afrique au cours des 2 dernières années avant d’être poussé à la sortie il y a 2 mois suite à nos révélations. L’information n’avait pas été publiée, peut être par oubli. 
 Un des acteurs-clé de la crise profonde que traverse Shelter Afrique, Dr Mainda a été évincé en silence. Ce haut cadre a,
contre toutes les pratiques de bonne gouvernance, tenté de décrédibiliser les allégations du lanceur d’alerte et de bloquer l’enquête de PKF (lors du townhall du 20 Mai 2021).
Faut-il le rappeler, avant d’atterrir à Shelter Afrique, Dr. Steve Mainda a été président du conseil d’administration de
HF Group, une institution financière kenyane.
Après six ans (2014-2020) au poste de PCA, Dr. Steve Mainda a quitté la présidence du conseil en 2020. A son départ, l’institution financière, cotée en bourse, également spécialisée dans le logement, était dans une situation financière et institutionnelle très compromise.
 
Sur la base des informations publiques disponibles, nos recherches ont permis d’établir que l’institution a vu sa capitalisation boursière passer de 10,6 milliards à 1,4 milliards de shillings kenyans de décembre 2014 quand il a assumé la présidence de son conseil d’administration à décembre 2020 quand il a quitté son poste. Cela représente une perte de 90% de capitalisation boursière du groupe bancaire. Au courant de la même période, le prix de ses actions est passé de 45,9 à 3,8 shilling kenyan par action. De plus, au moment de son départ en 2020, la banque avait enregistré des pertes 3 années de suite pour un montant cumulé de 2,4 milliards de shillings kenyans ou l’équivalent de 24 millions de dollars américains.
 
Dr. Mainda a vu ses six ans à la présidence du conseil d’administration de la banque en question déboucher sur une crise institutionnelle qui a vu son actionnaire de référence exprimer le désir de se retirer de l’actionnariat et de vendre l’intégralité de sa participation.
 
Les recherches pour un nouvel actionnaire de référence pour porter la recapitalisation du groupe ne sont toujours pas conclus à ce jour après l’annonce faite en 2020 au départ du Dr. Mainda de la présidence du conseil d’administration. Un tel scenario pourrait-il se répéter à Shelter Afrique ?
 
Il est à noter que qu’en dépit du vote sanction de ses pairs de le relever de ses fonctions de président du conseil d’administration de Shelter Afrique en raison de ses manquements graves, le Dr. Mainda a choisi de ne pas démissionner et de rester comme administrateur indépendant contrairement à la pratique dans de tels cas. Il est pour le moment un « administrateur flottant » et n’est assigné à aucun comité et de ce fait ne remplit aucun rôle.  
 

Rappel du rôle du CA de Shelter Afrique


Il est important de rappeler qu’en raison de sa nature d’institution financière multilatérale et qui n’est pas sujette à une autorité de supervision tel qu’une banque centrale, la supervision des opérations est assumée par le conseil d’administration tel que prescrit par la Banque des Règlements Internationaux.
 
Cela veut dire que les administrateurs sont les ultimes remparts de défense de l’institution et de ses intérêts et de façon ultime ceux des contribuables africains. De ce fait, ils endossent une responsabilité supplémentaire. En effet, en plus des responsabilités fiduciaires qui leur incombent en tant que représentants des actionnaires, ceux-ci endossent le rôle du superviseur joué par les banques centrales dans le cas des banques commerciales. Ils assument notamment la prise des mesures correctives nécessaires et promptes en fonction de la gravité des violations éventuelles pour assurer la sauvegarde de l’institution, le respect des normes prudentielles et l’application des règles de conformité et d’éthique.
 
Etant donnée la nature et la gravité des violations confirmées par l’enquête de PKF et les préjudices causés à l’institution panafricaine et notamment les pertes projetés pour l’exercice 2021, quand est-ce que le conseil d’administration va-t-il assurer la mise en œuvre des recommandations adoptées par son comité ARF pour mettre fin à la paralysie institutionnelle et opérationnelle de l’institution et la restauration des normes de gouvernance et de conformité les plus strictes ?
 
Le climat politique qui prévaut actuellement sur le continent est une indication éclatante de l’impatience des citoyens et citoyennes africains qui réclament à cor et à cri des réponses urgentes et appropriées aux problèmes qui se posent dans la sphère économique et qui exigent de mettre un terme à la gabegie et à la mauvaise gouvernance qui tirent vers le bas la croissance économique de notre continent.    
 





Hésitations des actionnaires


 
En raison de cette crise qui perdure, les actionnaires hésitent à honorer leurs obligations et à marquer leur accord pour des opérations de Shelter Afrique particulièrement ceux qui ont demandé la tenue d’une assemblée générale extraordinaire pour résoudre les problèmes auxquelles l’institution fait face.
 
Ainsi, le Nigeria qui avait promis de payer ses arriérés de contributions de près de 29 millions de dollars il y a 15 mois et ce malgré une nouvelle annonce plus récente semble hésiter à passer à l’acte. Il en est de même pour le Ghana et d’autres pays.



Vigilance continue


 
Financial Afrik continuera de suivre de près l’évolution de la situation à Shelter Afrique, institution importante pour la résolution des problèmes de logements et de développement urbain de l’Afrique. Notre journal fera des reportages sur les réformes qui seront entreprises par le conseil d’administration ou par les actionnaires eux-mêmes si l’assemblée générale extraordinaire réclamée par certains d’entre-eux est convoquée prochainement pour mettre un terme à la dérive de la banque panafricaine.

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