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Michel Kazatchkine: «l’épidémie de la Covid-19 aurait pu être évitée»

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Entretien exclusif suite à la remise du rapport du panel indépendant  sur le Covid-19

En cours depuis  8 mois, le  rapport* du Panel d’experts indépendant mandaté par le Directeur général de l’Organisation Mondiale de la Santé (OMS) sur la base d’une résolution de l’assemblée mondiale de la Santé est enfin tombé avec des conclusions et des recommandations fortes sur la pandémie Covid-19. Membre de l’équipe de 11 membres  ayant présenté le rapport le 12 mai 2021 aux côtés de  Helen Clark, ancienne Premier ministre de la Nouvelle-Zélande et de  Ellen Johnson Sirleaf, ancienne présidente du Liberia,    Michel Kazatchkine, s’est entretenu avec Financial Afrik.  Médecin et universitaire français, l’ancien directeur du Fonds mondial de lutte contre le sida, la tuberculose et le paludisme est d’avis que la pandémie aurait pu être évitée. 

Au final, quelles sont les conclusions saillantes de votre  rapport sur la pandémie?

En fait, cette épidémie aurait pu être évité si le foyer avait été contenu très vite. Mais il y a eu des maladresses. Beaucoup de temps s’est écoulé entre la notification d’un foyer épidémique de pneumonie d’origine inconnue dans la deuxième quinzaine de décembre 2019 et la déclaration d’une urgence de santé publique de portée internationale.  L’urgence sanitaire a été déclarée le 30 janvier mais les pays n’ont commencé à réagir que vers la mi-mars, après avoir vu le drame italien. En gros, l’on a perdu un mois et demi. Les Etats n’étaient pas préparés, n’avaient pas de masques et prenaient des décisions parfois contradictoires. De plus, le manque de coordination internationale a été accentuée par les tensions sino-américaines.    Conséquence, cette crise  d’abord sanitaire a engendré une crise socio-économique évaluée à 22 000 milliards de dollars.  Notre rapport appelle la communauté internationale à mettre fin à la pandémie de COVID-19 en mettant immédiatement en œuvre une série de recommandations audacieuses permettant de redistribuer, de financer et d’accroître la disponibilité et la capacité de fabrication des vaccins. 

Quid de l’Afrique, à notre sens,  la zone la moins touchée par la pandémie mais, paradoxalement, la plus affectée par la crise économique ?

Il faut être prudent s’agissant de la situation sanitaire liée à la Covid-19 en Afrique. Cette pandémie est loin d’être finie et ce qui se passe en Afrique du Sud en ce moment est préoccupant.  Bien évidemment, les pays africains ont pris rapidement des mesures adéquates. Mais  de nombreux pays du continent n’ayant pas de couverture sociale, ni de système de prise en compte du paiement des salaires des populations impactées, ont subi les répercussions socio-économiques de la pandémie.     Les couches les plus vulnérables, surtout celles qui n’avaient pas de couverture sociale,  ont été les plus affectées.  L’on en tire la conclusion que la Santé n’est pas seulement l’affaire du ministre de la Santé, mais de tous.   Parmi nos recommandations, il a été suggéré qu’à l’avenir lorsque le FMI discute avec les pays au titre de l’article 4 que la question de la préparation à la pandémie soit inscrite au rang des conditions déclenchant le financement.  Chaque pays devrait appliquer de toute urgence et de manière cohérente pays des mesures de santé publique éprouvées.

A l’origine de cette enquête, il y avait à déterminer le degré de la responsabilité de la Chine dans la survenance de la pandémie. Qu’en est-il finalement ?

Une partie de notre jugement concernant la Chine est positive. Les chinois ont séquencé le virus dès janvier et cela a permis aux scientifiques du monde entier d’y travailler et de préparer les remèdes et les vaccins. Par contre, Pékin a hésité pour confirmer qu’il y avait une transmission du virus d’homme à homme. Disons que la bureaucratie a allongé le délai d’attente. Et ce n’était pas aussi facile. Par exemple, le premier cas d’une transmission dans un couple concernait un cas où le mari et la femme ne portaient pas le même nom et étaient hospitalités dans deux endroits différents. Il a fallu beaucoup de recherches et de recoupement pour établir le lien. Par ailleurs, l’on peut constater qu’avec un confinement très strict, des restrictions inapplicables dans les démocraties européennes, la Chine est arrivé à bout de la pandémie. A Wuhan, cité d’où tout est partie, l’on ne porte pratiquement plus de masque aujourd’hui. La vie est revenue à la normale. D’autres pays asiatiques à l’instar de Taïwan ont réussi à endiguer le virus.

Comment l’homme a-t-il été contaminé par le covid-19 ? Accident de laboratoire ou cause naturelle ?

Ce n’était pas l’objet de notre panel. Ce qui est établi par les experts c’est que probablement, c’est un virus provenant de la chauve-souris et qui a transité par un hôte non identifié qui a contaminé l’homme. Pour autant, aucune des autres hypothèses, y compris celle d’un virus provenant d’un laboratoire, n’a été écartée ?


La disparité vaccinale reste flagrante entre le Nord et le Sud.  Quelle est la solution ?

C’est une réalité.  Les pays du Nord* disposent de 4,3 milliards de doses de vaccins pour une population de 1,6 milliards d’habitants.  L’idée c’est de transférer d’ici septembre  1 milliard de doses aux 92 pays à revenu faible ou intermédiaire bénéficiant du système de garantie de marché COVAX de Gavi.. A terme, il est question de construire des capacités de production dans les pays en développement avec les licences volontaires.   Si jamais il y a résistance de la part des propriétaires de brevets, nous demanderons à la directrice de l’Organisation Mondiale du Commerce (OMC), madame Ngozi Iweala, d’agir et de prendre des mesures facilitant l’usage des brevets aux fins d’endiguer la pandémie.

Concrètement, comme l’indique le rapport, les  principaux pays producteurs de vaccins et les fabricants devraient se réunir, sous les auspices conjoints de l’Organisation mondiale de la Santé et de l’Organisation mondiale du Commerce, pour convenir de l’octroi de licences volontaires et de transferts de technologies. Si aucune mesure en ce sens n’est prise dans un délai de trois mois, une renonciation aux droits de propriété intellectuelle en vertu de l’Accord sur les aspects des droits de propriété intellectuelle qui touchent au commerce devrait entrer en vigueur immédiatement. L’annonce de l’administration Biden nous pousse à l’optimiste. Nous pensons voir des sites de production en Afrique, notamment au Sénégal, au Rwanda et en Afrique du Sud.
Disparitè vaccinale.


La question de l’indépendance de l’OMS par rapport aux lobbys et à certains pays s’est posée au début de la pandémie. Qu’en dit votre rapport ?

Les lobbys sont partout et c’est plutôt normal. Ce que nous partons c’est que l’OMS doit être une organisation totalement indépendante. A ce propos, il y a deux recommandations importantes conclues dans le rapport.  D’abord que l’OMS ne reçoive plus de financement fléchés.  Tous les financements viendront intégrer le budget général et non des programmes spécifiques.   L’autre recommandation forte est que le directeur général n’effectue qu’un seul mandat de 7 ans. De cette manière, il ne sera pas susceptible de prendre des décisions de nature à favoriser sa réélection. financement fléchés.


Les notes

* Le rapport est intitulé «COVID-19 : Agissons pour que cette pandémie soit la dernière». https://theindependentpanel.org/wp-content/uploads/2021/05/COVID-19-Make-it-the-Last-Pandemic_final.pdf

* e G7 devrait s’engager immédiatement à fournir 60 % des 19 milliards de dollars É.-U. nécessaires au Dispositif pour accélérer l’accès aux outils de lutte contre la COVID-19 (Accélérateur ACT) en 2021 pour les vaccins, les produits de diagnostic, les traitements et le renforcement des systèmes de santé, et une formule de partage des charges devrait être adoptée pour assurer un financement continu de ces biens publics mondiaux.

Adama WADE
Directeur de publication de Financial Afrik. Dans la presse économique africaine depuis 17 ans, Adama Wade a eu à exercer au Maroc dans plusieurs rédactions. Capitaine au Long Cours de la Marine Marchande et titulaire d'un Master en Communication des Organisations, Adama Wade a publié un essai, «Le mythe de Tarzan», qui décrit le complexe géopolitique de l’Afrique.

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