Afrique : Soignons nos certitudes collectivement !

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Reckya Madougou

Après Cotonou (Bénin), Reckya Madougou a fait étape à Lomé (Togo) où elle invite à ‘soigner les certitudes’, en référence au titre de son nouvel ouvrage. C’est l’opportunité pour l’ancienne Garde des Sceaux béninoise de tirer leçon de ses différentes expériences et observations sur le continent.

Votre ouvrage qui s’intitule « Soigner les certitudes » est sorti le 26 septembre dernier. Aujourd’hui, le monde est plein d’incertitudes après la pandémie. Est-ce que la crise a eu un impact sur la manière dont vous avez rédigé le livre ?

Effectivement, le monde est jalonné d’incertitudes. Pour un grand nombre de dirigeants et d’acteurs de l’économie réelle, les affaires et la vie en général sont sous le joug de ce que l’on peut considérer être des incertitudes depuis la survenue de la crise sanitaire.

Je dois avouer que le titre de l’ouvrage avait un caractère prémonitoire puisque le livre est antérieur à la survenue de la pandémie. Il devait dans un premier temps paraître en décembre 2019.

Je puis vous dire qu’il est dans l’ordre normal des choses. Depuis l’apparition de la vie, des crises, des bouleversements, des perturbations et des nouvelles tendances mondiales comme la numérisation, la transformation des technologies, les changements géopolitiques, l’évolution des modèles d’affaires, n’ont cessé de bousculer la notion même de processus décisionnel. Durant la plus grande partie de l’histoire de l’humanité, nous avons fait face à un environnement volatil, incertain, complexe. Aucun pays ni aucun secteur, aucune entreprise, aucune équipe de direction ni aucun leader ne pourra se mettre à l’abri des répercussions et des conséquences de la pandémie. Aucune stratégie ne s’en sortira parfaitement indemne. De plus, nous commençons collectivement à imaginer ce que sera la vie après la Covid-19: incertitude.

Pour en revenir à mon ouvrage, « Soigner les certitudes », « Dialectique d’inclusion et du minimum humain en Afrique », nous avons voulu mettre en avant l’inclusivité des combats à travers des valeurs que j’ai toujours défendues : citoyenneté économique et spiritualité de l’effort. “Soigner les certitudes” corrige les idées préconçues sur le développement et l’entrepreneuriat, formule une nouvelle doctrine de la solidarité dans les pays africains en promouvant le social productif plutôt que l’assistanat. Il lance un appel à l’audace de l’action et surtout au dépassement de soi.

Ce qu’il faut retenir dans « Soigner les Certitudes », c’est ma pensée économique et sociale sur le développement de l’Afrique. Vous y découvrirez certaines de mes expériences et les enseignements y relatifs ainsi que mes convictions à l’œuvre d’une Afrique décomplexée. Je reviens notamment sur des éléments essentiels de mon éducation, mes challenges et mes motivations, tout ce qui solde l’individu vis-à-vis de la communauté.

En tant qu’ancienne Garde des Sceaux, plusieurs fois ministre, vous avez pu démontrer de nombreuses connaissances sur de multiples dossiers. On pourrait presque dire que vous ne manquez pas de certitudes sur vos dossiers. Pourtant vous nous invitez à soigner nos certitudes. Comment expliquez-vous ce paradoxe ?

Vous savez ? Il y a tellement de préjugés sur l’Afrique au point où il est nécessaire de curer les mentalités. C’est heureux qu’avec la multiplication des experts dans plusieurs domaines, la vraie place de l’Afrique dans l’histoire générale de l’humanité et les meilleures trajectoires pour un minimum humain sont de mieux en mieux connus et restitués aux décideurs politiques, aux femmes et aux jeunes. Mais une chose est de démontrer son expertise sur des défis contemporains de notre continent, une autre est de réussir à formater l’ancrage des idées préconçues dans la conscience collective.

Mon combat, c’est la prise en compte permanente de la spiritualité de l’effort, de vérités sur l’histoire et les opportunités de développement en Afrique dans l’éducation des enfants et jeunes en Afrique. Nous devons renouveler leur regard, individuellement et collectivement, sur leurs sociétés, leur passé et les civilisations du monde africain. L’émergence des nouveaux États africains a rendu plus nécessaire et urgent le rapport au passé des jeunes générations, soit pour lutter contre les préjugés dévalorisants, soit même pour fonder une nouvelle conscience africaine. S’affiche par-là la nécessité d’un nouveau savoir vivre ensemble. « Soigner les Certitudes » contribue à une citoyenneté responsable et ouverte sur le monde.

Pour mon humble part, je n’ai pas de certitudes ; mais des convictions profondes corroborées par mes expériences et mon ouverture sur l’histoire universelle.

Au moment où notre continent est marqué par les nombreux paradoxes de l’ère postcoloniale, pour moi justement, soigner les certitudes est un impératif. Il faut que nous projetions une autre image de l’Afrique et de nos sociétés. En vérité, l’une des certitudes qu’il faut soigner, c’est de croire que l’Afrique a nécessairement besoin de l’aide. Il nous faut décomplexer notre relation avec le reste du monde.

Les 26 septembre à Cotonou et 10 octobre 2020 à Lomé, vous avez organisé dans un « show à l’américaine » le lancement officiel de votre ouvrage préfacé par Macky Sall, président du Sénégal. Que vous inspirent les nombreux témoignages pour la plupart élogieux autour des idées de votre ouvrage et de votre personne ?

« Soigner les Certitudes » invite la jeunesse africaine à prendre la mesure des principaux défis contemporains de notre continent qui peut être l’un des pôles majeurs de la mondialisation du XXIe siècle.

C’est à nous de changer les idées préconçues  : l’Afrique, le continent des laissés-pour-compte, de la misère et de la pauvreté, le continent que des jeunes désespérés fuient en masse au péril de leur vie, le continent des zones grises occupées par des bandes armées en quête d’enlèvements, le continent aux rives hostiles parcourues par des pirates extrêmement déterminés, le continent nouveau foyer du terrorisme, le continent frappé de catastrophes et de guerres, le continent de l’assistance internationale et de l’aide humanitaire. Cette Afrique existe. Mais elle masque une autre Afrique, plus nombreuse, plus puissante, plus talentueuse, l’Afrique qui construit l’avenir et qui est déjà une réalité pour des centaines de millions d’Africains.

L’engouement suscité par mon ouvrage montre que l’Afrique est résolue à sortir de l’impasse et veut découvrir des propositions et idées pour une relecture plus objective des performances accomplies par la région au cours des dernières décennies et pour redécouvrir, au-delà de la conjoncture et des modes, les grandes lignes de la trajectoire que nos pays sont amenés à parcourir. Une vision réaliste et donc positive de l’avenir qui fait tant défaut aujourd’hui.

Nous devons prendre nos distances par rapport aux conventions, à la myriade de messages reçus quotidiennement, et retrouver nos racines, nous préparer à mieux affronter le monde réel dans la spiritualité de l’effort pour un minimum humain en Afrique

Serait-il exagéré de penser qu’à travers « Soigner les certitudes », vous réalisez l’inventaire de l’ensemble de vos projets menés en incluant vos différents engagements où certaines certitudes ont forcément été balayées ?

Dans « Soigner les certitudes », j’invite à une remise en cause des certitudes vieilles en terme d’économie, d’action publique pour rebâtir une nouvelle Afrique plus entreprenante au profit des jeunes et des femmes.

Pour l’Afrique et toute autre région en développement, il urge de mettre en perspective les mauvaises performances en passant en revue la structure et le modèle de développement sans oublier les facteurs qui influent sur nos capacités à réussir et à performer. Je suis donc partie de mes projets et expériences personnelles pour examiner aussi succinctement notre trajectoire afin de nous permettre de surmonter les obstacles auxquels nous sommes confrontés, et ce, en formulant des propositions concrètes partant de données empiriques.

Quel message souhaitez-vous adresser à vos lecteurs ?

Dans un célèbre rapport sur l’éducation établi en 1996 pour l’UNESCO, J. Delors disait ceci: «L’éducation doit répondre à la question : vivre ensemble, à quelles fins, pour quoi faire ? Et doit donner à chacun, tout au long de la vie, la capacité de participer activement à un projet de société ».

« Soigner les Certitudes » a pour mission explicite ou implicite de préparer chacun à ce rôle d’homo oeconomicus dans la spiritualité de l’effort. En lisant cet ouvrage, vous devez prendre du recul parfois et regarder plus haut plus loin. Et comme le long terme est subordonné aux décisions individuelles et collectives prises à court terme, j’espère que cet ouvrage à tout le moins alimentera votre réflexion si ce n’est l’enrichir.

Si vous deviez balayer une certitude que vous aviez eu ces dernières années, laquelle serait-elle et pourquoi ?

Je n’ai pas de certitudes et encore moins intemporelles. J’ai des hypothèses que je fais éprouver par des expériences, l’histoire et la modernité. Par contre, beaucoup ont longtemps pensé qu’en situation de pandémie, l’Afrique résisterait moins que partout ailleurs. La Covid-19 a démontré la résilience du continent en dépit des chocs indéniables.

Lors de la cérémonie officielle de dédicace à Lomé, le public a découvert une vidéo surprise d’une interview d’un autre genre réalisée par le célèbre humoriste nigérien Mamane qui intervient sur RFI et Canal +. Quel est le message d’une pareille collaboration?

Mamane est une fierté pour le continent. Ses multiples talents d’humoriste, d’acteur, de producteur, d’entrepreneur…ne sont plus à démontrer. Qui mieux que lui dans le genre « décalé » pouvait faciliter la compréhension de l’ouvrage à un public plus large et moins instruit? Et je dois vous avouer que son engagement mérite le respect le plus profond.

Propos recueillis par Rudy Casbi

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