“Le pétrole en dessous de zéro, enjeux de la Finance Mondiale et des Banques Centrales”

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Papa Diallo est fondateur et Directeur Général de l’Institut Supérieur de Finance (ISF) basé à Dakar, Sénégal. Fort de plus de vingt cinq ans d’expérience comme expert dans le secteur bancaire et financier, cet ingénieur financier diplômé et titulaire d’un Dess en Banque Finance Gestion des Risque (Université Sorbonne-Paris Nord/Paris 13), a suivi avec beaucoup d’attention le plongeon du pétrole en dessus de zéro lors de la journée historique du 20 avril. Entretien.

Les contrats sur le pétrole américain WTI sont tombés en territoire négatif le 20 avril. Comment expliquerez-vous ce phénomène ?

Il faut replacer cette baisse généralisée des cours du pétrole (Brent et WTI) dans un contexte économique mondial très morose à cause des effets négatifs de la pandémie sur la plupart des secteurs qui sous-tendent la croissance de l’économique mondiale. L’impact de la pandémie sur les secteurs du transport et de l’industrie n’est plus à démontrer, avec comme conséquence une forte augmentation des stocks en pétrole brut combinée à une forte baisse de la demande en produits raffinés (essence, gas-oil et kérosène) à cause des politiques de confinement dans plusieurs pays.

Il est généralement admis en finance qu’un actif tangible ne peut pas tomber à zéro, mais l’évolution de la situation du pétrole remet en cause cet adage, les cours du baril de brut West Texas Intermediate (WTI), extrait aux États-Unis, ont été négatifs. Sur le segment léger (WTI), il n’y a plus de possibilité de stockage. Et à cela, s’ajoute une explosion des coûts de production et de stockage. Ainsi, certains opérateurs, à un moment donné, ont décidé de vendre à perte (-38,37 $) plutôt que de continuer à détenir un bien qui ne génère que des coûts. C’est cette situation qui est à l’origine du cours négatif du baril le WTI pour le contrat à terme dont la livraison arrive à échéance en mai 2020. Ce cours négatif du baril est équivalent à subventionner un acheteur pour qu’il acquiert le bien physique, l’essentiel pour les investisseurs étant de se débarrasser du bien. La tendance des prix du pétrole brut (Brent et WTI) pourrait être maintenue pour les cours à terme échéance juin 2020 malgré la décision américaine de faire des achats de brut à hauteur 75 millions barils pour augmenter ses réserves stratégiques. 

Au-delà du contexte économique et sanitaire, les tendances du marché sont accentuées par les comportements mimétiques de certains opérateurs de marché qui sont conscients que dans un cycle de baisse, la baisse entretient la baisse. Toutes choses étant égales par ailleurs, ces types de comportements vont continuer à amplifier les tendances du marché.  

Face à cette tendance baissière, que doivent faire les Trésors des États africains ?   

Je comprends le sens de votre question, mais il faut comprendre que dans le contexte actuel, la baisse des cours du pétrole n’offre pas d’opportunités majeures à nos pays. Les finances de nos Etats sont sous pression comme partout dans le monde. On pourrait être tenté de financer l’achat de pétrole par les reports d’échéance des services de la dette. L’Etat peut arbitrer pour cette solution dans le cas d’un contexte de crise économique normale. Il se trouve que les autres secteurs économiques subissent les externalités négatives de la crise sanitaire. La priorité des Etats se trouve alors dans la prise en charge du coût économique et social de la COVID-19 qui reste très élevé et ne laisse aucune marge de manœuvre à nos Etats de faire des achats anticipés au cours spot (ou cours au comptant) sur le marché du pétrole afin de tirer profit de la situation actuelle de baisse des cours du pétrole et permettre, ainsi, à nos finances publiques de souffler à l’avenir. Cependant, ils peuvent réaliser des opérations à terme pour la livraison de décembre 2020 ou acheter des options dans ce cas, ils auront à payer une prime qui est le prix de l’option. A l’échéance, ils pourront exercer si le cours garanti est plus intéressant que le cours du marché (cours garanti est inférieur au cours du marché) ou renoncer à l’exercice de l’option et d’aller directement sur le marché pour acheter le pétrole au cours spot (cas où le cours du baril sur le marché est plus intéressant que le cours garanti par le vendeur de l’option). L’autre facteur à ne peut pas négliger et qui influence le coût des importations du pétrole, c’est la variable dollar dont aujourd’hui, il existe une panoplie d’instruments qui permettent de gérer le risque associé à l’évolution de la parité USD/FCFA (XOF). 

Les pays de la CEMAC et de l’UEMOA doivent-il anticiper de la même manière ? 

Les stratégies d’anticipation ne peuvent pas être identiques dans les deux zones car les effets du marché du pétrole diffèrent d’une zone à une autre. Nous avons deux observations majeures à faire par rapport à cette question, d’une part la zone UEMOA a une position un peu plus enviable que la zone CEMAC pour une raison simple. La zone UEMOA est de l’autre côté du marché (acheteur) par rapport aux pays de la zone CEMAC (côté vendeur) et d’autre part les revenus tirés des activités pétrolières contribuent à plus de 60% dans le financement des dépenses publiques des pays de la zone CEMAC. A cet effet, le contexte actuel du marché pétrole est entrain de compromettre la réalisation des politiques publiques dans les pays de la CEMAC. A cette situation vient se greffer le coût économique et financier de la pandémie mettant presque à terre la situation financière de nos pays. Ce Choc économique est partagé par les pays deux zones.

Quid des anticipations stratégiques sur les autres fluctuants : taux d’intérêt et couple euro-dollar pour le paiement de la dette des États ?

Le marché des taux d’intérêt va rester calme pour les deux prochaines années. Déjà avant la crise, le niveau des taux était très bas et même négatif dans certaines zones (par exemple en Europe). Les variables pouvant influencer la courbe des taux d’intérêt (taux d’inflation, taux de chômage, croissance économique, la dette publique, etc.) ne sont plus d’actualité et la récession risque de perdurer. Les banques centrales des pays du G7 vont maintenir les taux d’intérêt à un niveau bas pour soutenir la reprise de l’activité. Personne n’a intérêt à une hausse des taux d’intérêt à moyen terme, il faut relancer l’activité économique sur la base de politiques économiques (monétaire et budgétaire) volontaristes.

Concernant l’évolution de la parité euro-dollar, la tendance pourrait être favorable au dollar (appréciation), nous sommes dans une dynamique de récession économique causée par la COVID-19 et il faut prévoir de fortes tensions économiques et sociales en Europe pendant et après la pandémie. Il y a une forte probabilité que deux (02) camps se feront face à la fin de cette situation sanitaire, ceux qui militent pour la remise en cause totale des critères de convergence économiques et financiers et leur mise en berne pour un certain temps conjugué par une politique budgétaire volontariste et solidaire (mutualisation des dettes publiques) et le deuxième camp qui milite pour le maintien des critères à leur niveau avant la crise du COVID-19. Cette tension au niveau de l’Europe sera favorable au dollar même si les taux directeurs de la Fed sont bas. Donc il faut s’attendre à une appréciation du dollar par rapport à l’euro par conséquent au FCFA à cause l’incertitude liée à la capacité des pays UE à faire bloc.

L’on sait que le riz ne dispose pas d’un marché organisé. La dépendance de l’Afrique de l’Ouest à l’Asie peut-elle faire l’objet d’anticipation ?

Effectivement, le marché du riz n’est pas un marché organisé avec des contrats standardisés comme le pétrole. Cependant, il ne pourra pas échapper aux conséquences du COVID-19 comme pour les autres marchés organisés ou pas. L’anticipation sur l’évolution des prix à la hausse est très plausible à cause de l’incertitude sur la fin de la pandémie et la levée des politiques de confinement. Ces effets risquent de peser d’une part sur l’évolution du stock mondial (avec possibilité des pays producteurs de privilégier la consommation nationale que l’exportation) et d’autre part sur le coût du transport sans compter les effets du dollar sur les importations du riz. Dans ce contexte d’incertitudes multiples tant sur la fin de la pandémie que sur la levée des politiques de confinement, il est plus réaliste d’anticiper à la hausse le prix du riz. Ainsi, nos Etats seront ainsi dans l’obligation de subventionner la hausse du prix du riz pour atténuer les tensions sociales, ce qui pourrait contribuer à détériorer les finances publiques de nos pays ou d’orienter la consommation nationale vers le riz produit au niveau local.

Est-ce que à la lumière de la crise sanitaire actuelle, génératrice d’une crise économique systémique globale, le rôle des banques centrales, cantonnées à la maîtrise de l’inflation, est de mise ?  Qu’en est il de l’indépendance de la BCEAO ?

Effectivement, jusqu’à une date récente, les fonctions principales des banques centrales se limitaient au ciblage de l’inflation (stabilité monétaire) et prêteur de dernier ressort (PDR) du secteur bancaire. La dernière crise financière a montré les limites de celles-ci. Les banques centrales n’ont pas vu venir la crise financière de 2007 – 2008 à cause du principe de séparation de la politique monétaire (sous la supervision des BC) et la stabilité bancaire et financière (sous la responsabilité d’autres autorités) dans les pays du G7 et même au niveau de la BRI.

Ce qui n’est pas le cas de la BCEAO dans la zone UEMOA, où elle remplit ces deux fonctions car la commission bancaire est placée sous la supervision de la banque centrale et la BCEAO a à en charge le pilotage de la politique monétaire. A la suite de la dernière crise financière, cette séparation a été abolie, il est reconnu aux banques centrales les fonctions de superviseur et prêteur en dernier ressort qui ne se limitent plus au secteur bancaire mais qui s’étalent aussi aux gouvernements. Il en découle comme conséquence fondamentale que la banque centrale a en charge la stabilité bancaire et financière. Sur ce point, la FED et la Banque d’Angleterre ont été en avance même si aujourd’hui toute les Banques Centrales du G7 se sont toutes appropriées ce nouveau statut. Ce rôle élargi des banques centrales soulève trois (03) observations :

– Conflit d’objectifs à cause des instruments requis (« Quantitative Easing ») qui se traduit par des achats massifs de titres toxiques, des dettes publiques, de dettes des entreprises publiques et privées et du gonflement du bilan des banques centrales ;

– Sur cet angle, les banques centrales doivent coordonner les politiques monétaire et budgétaire (optimal policy mix) ;

– Se pose un problème de démocratie car les banques centrales doivent rendre des comptes. Dès lors se pose le problème de l’indépendance des banques centrales.

Par conséquent, comme toute les banques centrales modernes, la BCEAO doit plutôt disposer d’une autonomie mais elle ne peut pas se prévaloir d’une indépendance si elle assumait convenablement ces responsabilités dans le cadre de la politique budgétaire de nos états. Ainsi, elle est placée sous l’autorité effective et opérationnelle de la Commission de l’UEMOA et devra rendre compte nécessairement en tant que partie des politiques monétaire et budgétaire dans la zone.

Dans un contexte d’évolution des mécanismes d’intervention des banques centrales pour accompagner les Etats et les entreprises, la BCEAO doit se montrer plus active dans la gestion de la dette publique en mettant en place un fonds de cantonnement de la dette publique par achat de titres publiques, ce qui aurait donné une bouffée d’air importante à nos finances publiques et permettre à l’état de réallouer les services de la dette vers d’autres dépenses publiques prioritaires. Ce mécanisme pouvait être élargi à certaines catégories de la dette privée.

Au-delà, je pense qu’il est important pour la BCEAO de faire évoluer sa cartographie des risques et d’avoir une approche dynamique de la gestion des risques dans le cadre l’émergence de la nouvelle finance qui s’articule autour du financement climatique et de la transition écologique (finance verte), de la digitalisation (finance numérique) et de la finance sociale. Des efforts sont faits avec la mise en place d’une politique macro-prudentielle mais ce n’est pas suffisant à mon avis. En l’état actuel, la supervision Macro-prudentielle ne prend pas en compte les risques potentiels associés à la nouvelle finance dont le développement est irréversible. La supervision macro-prudentielle ne fait que compléter le maillon manquant de la chaine entre la supervision micro-prudentielle et la politique monétaire.

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