Covid-19: la répétition de nos erreurs

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Dr Zacharia TIEMTORÉ : "Nous avons tenté de nous convaincre que ça n’était pas une maladie « de noirs » pensant que cela suffirait à nous épargner".

Par Dr Zacharia TIEMTORÉ*

L’effervescence du nouvel an nous avait gardé dans une espèce d’insouciance collective alors même que les premières alertes concernant cette maladie liée à un coronavirus circulaient déjà. Mais rien de bien inquiétant en mesure de gâcher notre plaisir et de troubler notre penchant pour la fête. Pour ceux qui ont de la famille, des proches ou des amis en Chine quelques messages ont été échangés, le temps de se rassurer et de vite conclure qu’il n’y avait rien d’autre à faire que d’accepter le confinement et les autres mesures prises par les autorités chinoises. En dehors de ces quelques personnes préoccupées par le sort des leurs, la grande majorité d’entre nous observaient avec peu d’intérêt ce qui était, pourtant, le début d’une crise sanitaire mondiale. Les quelques commentaires suscités par les infos en provenance de la province du Hubei étaient froids, insipides et dénués d’empathie. « C’est bien fait pour eux, il ne fallait pas qu’ils mangent n’importe quoi » pouvions-nous entendre.

Les rares personnes qui avaient le courage de nous rappeler que nous devrions nous intéresser à ce qui se passe en Chine étaient moquées et rappelées à l’ordre sèchement. « La Chine, c’est loin, occupons-nous de nos problèmes et puis cette maladie ne peut pas arriver dans nos pays, la chaleur dissuadera le virus de venir nous chercher noise ». Ce faisant, nous avions oublié le sage conseil de Amadou Hampaté BA : il n’y a pas de petite querelle.

Pendant ce temps, la maladie évoluait et un nom permettait de la désigner désormais : covid-19. Le nombre de malades augmentait de façon fulgurante et d’autres pays en dehors de la Chine étaient touchés. Nous continuions néanmoins à penser que nous n’étions pas concernés parce que le virus n’était pas présent sur le continent, même si entre temps il s’était, avouons-le, bien rapproché.

Nous avons tenté de nous convaincre que ça n’était pas une maladie «de noirs» pensant que cela suffirait à nous épargner. Malheureusement, l’inévitable finit par se produire. Les premiers cas officiels en Afrique de l’Ouest francophone sont annoncés au Sénégal puis quelques jours plus tard au Burkina Faso. Les groupes whatsapp, peu actifs ou totalement en léthargie, se mirent à chauffer de même que certains réseaux socionumériques. Les infox rivalisaient avec les infos et les rumeurs enregistraient leurs heures de gloire.

Les urbains connectés, autoproclamés virologues ou épidémiologistes, ont commencé à partager des alertes, des remèdes et des conseils. La peur et l’angoisse, celles de la maladie et de l’inconnu, gagnaient les esprits d’une partie de la population. Cette partie de la population connectée capable de lire tout ce qui circule, celle qui consomme et vend, celle qui voyage et élabore des projets d’avenir. Les autres, loin de cette agitation, non connectés aux flots ininterrompus d’infos, continuaient de vaquer à leurs trompe-temps favoris car pour eux le ciel n’avait pas changé de couleur, point d’orages à l’horizon.

C’est instructif de voir ce réveil brutal, cette inquiétude non feinte de ceux qui, jusque-là, se croyaient à l’abri. Au sein des familles, dans les groupes d’amis, ou à l’intérieur des cercles professionnels, nous nous bousculions pour changer nos habitudes. Terminés la poignée de mains, les coups de tête, les embrassades en guise de salutations. Le moindre toussotement était désormais suspect et son auteur lorgné avec crainte. Des laves-mains réapparurent, des caches-nez prirent place sur nos visages et les invocations divines se multiplièrent.

L’onde de choc s’était répandue et la psychose désormais bien installée…

Devant l’urgence et pour faire face à la menace, des mesures inédites sont prises par les gouvernements africains (confinement, mise en quarantaine, fermeture des frontières, fermeture des écoles et des universités, fermeture des marchés, interdiction des rassemblements, couvre-feu, etc.). Des propositions émanent de partout, des contributions financières, individuelles ou d’entreprises, sont apportées pour aider à contrer cette pandémie. Chacun essaie de faire de son mieux, sans que cela ne soit coordonné efficacement, pour être utile en ces temps difficiles. Cependant, les plus fragiles ressentent déjà les conséquences de certaines mesures. La nourriture commence à manquer à certains. Les revenus se font rares pour tenir. Car, en vérité, notre vulnérabilité est très profonde. La maladie, la faim, la soif, le manque d’argent, l’insécurité, le désœuvrement nous menacent de façon permanente nous laissant comme unique option : prendre le risque chaque jour de gagner un bout de vie.

Les semaines et les mois à venir vont être éprouvants. Notre solidarité, notre capacité à penser autrement et à être créatifs seront nécessaires. Nous n’avons pas su, jusque-là, inventer un modèle africain soutenable sur la base de nos ressources (humaines, technologiques, scientifiques, financières, environnementales, etc.). A la remorque d’un système international, nous subissons et n’avons aucun contrôle sur les grandes orientations. Cette pandémie est annoncée comme une catastrophe humanitaire pour l’Afrique. La rationalité en vigueur conduit à cette conclusion. Pourtant, et si tout ne se déroulait pas comme annoncé ? Et si cette pandémie était finalement une aubaine, un avertissement, un signal du ciel, pour arrêter de reproduire toujours les mêmes erreurs. Et si l’Afrique, pour une fois, s’en sortait mieux que les autres et retenait la leçon ?

C’est possible, si nous réfléchissons et agissons ensemble. C’est possible, si notre sagesse l’emporte sur nos bravades. C’est possible, si notre discipline ancestrale nous habite de nouveau. C’est possible, si nous renforçons nos essais cliniques et partageons, au moins à l’échelle sous régionale, nos meilleures pratiques. C’est possible, si nous faisons la place à toutes les bonnes idées d’où qu’elles viennent. C’est possible, si nous arrêtons de nous dresser les uns contre les autres. C’est possible enfin, si les dirigeants et les populations se parlent, s’écoutent et s’inscrivent dans une démarche proactive.

Et pour le jour d’après…il sera toujours temps d’éduquer différemment, d’anticiper les crises, de valoriser les savoir-faire locaux, de créer et de faire fonctionner des cellules d’analyse stratégique et d’aide à la décision…et bien évidemment de savoir arrêter la querelle entre deux lézards


Dr Zacharia TIEMTORÉ est cofondateur et Président de l’Institut Supérieur de Sécurité Humaine. Mail : zacharia.tiemtore@issh-edu.com.

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