L’inflation, cette petite princesse réfugiée en Afrique

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Le continent africain est la dernière frontière économique où l’inflation règne sans débats. Les Banques Centrales du Maroc, de l’Algérie, celles de la zone CFA, du Nigeria, du Kenya et d’autres zones monétaires essayent tant bien que mal de maintenir ce ratio dans les limites fixées par l’usage et la théorie. Pourtant, en dehors de l’orthodoxie des comités de politique monétaire des banquiers centraux africains, l’hypothèse de la faible inflation comme signe d’une bonne santé économique ne semble plus faire l’unanimité.

Ainsi, des voix dissidentes appellent les banques centrales à mettre le curseur, non pas sur l’inflation (paramètre intermédiaire) mais plutôt sur le plein emploi et à garantir l’emploi universel. L’idée n’est ni nouvelle, ni révolutionnaire puisque datant de Keynes* et, sous certaines facettes, mise en œuvre par Roosevelt dans sa politique de Works Progress* Administration. La thèse de l’économiste William Phillips* vieille de 60 ans selon laquelle un taux d’emploi élevé augmentait l’inflation ne semble plus s’appliquer dans le cas des Etats-Unis de Donald Trump* qui conjugue avec bonheur faible chômage et faible inflation.

La remise en cause de la vertu d’une faible inflation s’accompagne d’une critique sur la gestion de la dette publique sensée être limitée à la solvabilité budgétaire de la puissance publique. Aussi, pendant longtemps, il a été question de surveiller le taux d’endettement comme du lait sur le feu. Une vision remise en cause par l’économiste William Mitchell de l’Université de Newcastle (Australie) qui estime dans son livre «Macroeconomics » qu’il ne devrait avoir aucune limite à la dette contractée par un gouvernement dans sa monnaie. Autrement dit, il n’y a pas de limite à la dette intérieure d’un Etat tant que celle-ci est contractée dans sa devise nationale ?

En clair, pérorent les partisans de la vision nouvelle, «lâchez le déficit public pour créer le plein emploi». Tant qu’il y a de travailleurs, des infrastructures à construire, l’Etat peut s’endetter. La création des biens et services freinera l’inflation.

Cette idée non conventionnelle, qui sous tend le retour à la planche à billets, est, bien entendu, combattue par les classiques dont le Prix Nobel Paul Krugman* qui estime que, passé un certain seuil, la dette publique devient contre-productive, source d’inflation, voire d’hyperinflation, cause de dépréciation du change et, fatalement, frein à la croissance. Aux Etats-Unis, cette nouvelle théorie (modern monetary theory, ou MMT) , défendue par Stephanie Kelton*, professeure de politique publique et d’économie, qui a été l’une des conseillères économiques de l’ancien candidat démocrate aux primaires, Bernie Sanders, rencontre beaucoup d’adeptes qui estiment qu’il faudrait, en plus des libéralités accordées aux Etats dans leur capacité d’endettement, leur permettre de jouer sur la modulation fiscale plutôt que sur celle de l’inflation.

En clair, la Théorie monétaire moderne (TMM), un concept économique défendue aussi par l’emblématique élue démocrate de New York Alexandria Ocasio-Cortez (qui, à 30 ans, est la plus jeune candidate jamais élue au Congrès américain), repose sur l’idée selon laquelle tout État qui imprime sa propre monnaie ne peut jamais faire faillite et se veut une alternative à une théorie conventionnelle reposant sur la gestion budgétaire et le contrôle de l’inflation. D’où sa tentative à intégrer les difficiles objectifs de développement durable (comme la décarbonisation) dans l’économie. N’est-ce pas en quelque sorte une tentative de moraliser l’économie, ce dont Karl Marx et Friedrich Engels s’y sont essayés sans succès ?

En tout cas le recours par les USA puis par l’Europe de la politique d’assouplissement quantitatif, à coup d’injections de milliards de dollars dans l’économie sans que cela n’ait créé de l’inflation appelle à la révision du monétarisme classique. «Avant la crise de 2007, la totalité des titres et des prêts de la BCE étaient de l’ordre de 1 000 milliards d’euros. En 2019, cette somme atteint 4 700 milliards d’euros, soit 40 % du produit intérieur brut (PIB) de la zone euro. Cette politique monétaire dynamique a évité l’aggravation de la crise et elle n’a pas provoqué d’inflation », écrit l’économiste Gilbert Blardone dans les colonnes du Monde du 8 août 2019.

Les Banques centrales africaines qui recherchent les objectifs de faible inflation dans des environnement de chômage très élevé doivent en prendre graine et ausculter cette nouvelle théorie économique que Bill Gates qualifie de «n’importe quoi» et Laurence Fink, le patron du fonds Black Rock, résume en une «connerie » avec toute la largesse d’esprit que leur conquiert leur expérience et leur légitimité académique et pratique.

Notes

*John Maynard Keynes, Théorie générale de l’emploi, de l’intérêt et de la monnaie. (1936

*La Works Progress Administration, programme centrale du New Deal proposé par le président Roosevelt dans les années 30 a permis la construction, entre autres choses, de 1.500 kilomètres de pistes d’atterrissage (nouvelles et refaites), un million de kilomètres d’autoroutes, 124.000 ponts, 8.000 parcs et 18.000 terrains de sport, 135.000 kilomètres de canalisations, 69.000 lampadaires d’autoroutes et 125.000 bâtiments publics construits, reconstruits ou étendus, dont 41.300 écoles. (Source: Slate.fr, Michael Hiltzik, The New Deal: A Modern History).

*William Phillips, économiste néo-zélandais de la London School of Economics (LSE) publia en 1958, son étude sur le rapport entre l’inflation et le chômage, illustré par la courbe de Phillips. Cette publication, qui montrait l’impossibilité de concilier économie de plein-emploi et faible inflation, fait encore autorité aujourd’hui.

*Sous Donald Trump, le chômage est tombé à 3,6% pour une inflation de 1,4%. Du jamais vu depuis 1969.

*William Francis Mitchell est professeur d’économie à l’Université de Newcastle. Défenseur de la théorie monétaire moderne, son dernier livre Macroeconomics (Macmillan, mars 2019), co-écrit avec L. Randall Wray et Martin Watts, est un manuel qui “encourage les étudiants à adopter une approche plus critique des hypothèses répandues autour du sujet de la macroéconomie, en comparant approches hétérodoxes et orthodoxes de la théorie et de la politique … fondées sur les principes de la théorie monétaire moderne (MMT).

*Paul Robin Krugman, né le 28 février 1953 à Long Island dans l’État de New York, est un économiste américain qui a obtenu le prix de la Banque de Suède en sciences économiques (ou « prix Nobel d’économie ») 2008 pour avoir montré « les effets des économies d’échelle sur les modèles du commerce international et la localisation de l’activité économique ». Il tient une tribune depuis 1999 dans le New York Times ce qui lui a permis de devenir un « faiseur d’opinion (Wikipédia).

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