Union africaine : les bons auspices de la présidence Sissi

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Un homme fort succède à un homme fort à la tête de l’Union Africaine.

Par Gérard Lafont

La rencontre entre l’Egyptien Abdel Fattah Al-Sissi et l’Union Africaine bénéficie d’un alignement favorable des planètes. Le premier est le candidat naturel pour diriger la seconde vers sa transformation en organisation supranationale capable de relever les défis du continent.


Dimanche dernier, le chef d’Etat rwandais Paul Kagame a passé le flambeau de la présidence de l’Union africaine à son homologue égyptien – Abdel Fattah Al-Sissi – lors la 32e session ordinaire de l’assemblée de l’Union Africaine qui s’est tenue à Addis-Abeba. Un passage de témoin qui s’inscrit dans la continuité et qui sera axé sur la sécurité et l’intégration économique du continent. Président dynamique, Paul Kagamé, d’abord controversé au sein de “l’UA”, a su en l’espace d’un an convaincre les cadors de l’organisation par sa gestion rationnelle et ses coups politiques. 
Un leadership par l’exemple qui devrait également être la stratégie de son successeur. Le chef d’État égyptien a, pour ce faire, de solides cartes en main.

La méthode Sissi, du Caire à Addis-Abeba

Les astres semblent en effet s’être alignés pour Abdel Fattah Al-Sissi. Fort d’une expérience de près de 5 années à la tête de la deuxième économie africaine, l’homme fort d’Egypte est surtout l’artisan de réformes économiques réussies qui devraient propulser son pays au rang de 7ème économie du monde en 2030. Après les années de troubles ayant suivi la révolution de 2011, l’Égypte a retrouvé le chemin d’un État économiquement fort, avec une croissance économique spectaculaire en 2018 (5,6% contre environ 2% lors de la présidence de Mohamed Morsi). A cela s’ajoutent les succès notables rencontrés dans la lutte contre les groupes terroristes islamistes au Sinaï. Les organisations terroristes qui siégeaient dans le Sinaï ont essuyé défaite après défaite, et devraient être mises en déroute dans l’année selon les projections de l’armée.

Auréolé de ce double succès, l’Egyptien entend appliquer la “méthode Sissi” à un continent qui souffre des mêmes maux que ceux affectant son pays natal à son arrivée au pouvoir : un vrai risque sécuritaire d’une part, et une situation économique inégale d’autre part.

Sécurité: la Libye comme dossier prioritaire 

Souvent critiquée pour son impuissance face aux conflits qui meurtrissent le continent, l’Union africaine (UA) entend ne plus laisser l’ONU, les Etats-Unis et les autre pays occidentaux en première ligne sur la question sécuritaire. C’est dans cette logique que Paul Kagamé avait déjà créé un « fonds pour la paix » dont l’objectif était de donner les moyens nécessaires à l’UA pour faciliter les processus de résolution de conflit.

Un fonds qui sera utile à la présidence égyptienne, celle-ci souhaitant accompagner les Libyens dans le processus politique visant à une sortie de crise dans un pays déchiré par la guerre civile depuis 2011. Sur ce sujet, l’Egypte souhaite d’ailleurs que l’UA reprenne la main. “ L’Afrique a décidé d’appuyer la Libye dans ses efforts pour sortir de la guerre et du terrorisme », a déclaré à la presse le président Sissi.

L’organisation entend ainsi renouveler le succès des accords de Bangui, du nom de cette médiation réussie en Centrafrique sous la férule de Paul Kagamé. S’inscrivant dans la continuité, le président égyptien a insisté sur l’importance de trouver « des solutions africaines à des problèmes africains ». Une critique en creux du rôle par ailleurs trop prépondérant des puissances étrangères dans le dossier libyen – l’une des crises les plus graves que la région ait connu depuis longtemps.

Dans les cercles diplomatiques africains, ce volontarisme du nouveau chef de l’UA rassure. « L’Égypte va régler le problème », expliquait, confiant, un fonctionnaire libyen du Ministère des affaires étrangères à l’Express, en marge du sommet. 

Économie : développer l’intégration du continent

Autre grand axe déclaré de la présidence Sissi, le futur économique de l’Afrique était également sur toutes les lèvres. “Nous allons appuyer la zone de libre-échange afin de favoriser l’intégration économique du continent” expliquait Ehab Badawy, ambassadeur de l’Égypte à Paris, pour Jeune Afrique.

La création de cette zone continentale de libre-échange fut l’une des plus belles avancées de Paul Kagamé , bien que certains pays parmi les plus grands et les plus influents – comme le Nigeria – n’aient pas encore signé l’accord. Charge donc au président Al-Sissi de transformer l’essai, ce dernier souhaitant atteindre durant son mandat les 22 signatures nécessaires à l’entrée en vigueur de l’accord. L’objectif étant de créer une zone économique suffisamment forte pour permettre des échanges intérieurs dont les répercussions vertueuses ne sont plus à prouver. Plus globalement, l’Afrique manque encore cruellement d’échanges régionaux.
Souhaitée de longue date, l’intégration économique de l’Afrique, par le biais d’un financement intra-continental, est le seul moyen d’engranger une croissance durable. 

Temps court

Il est indéniable que le président Sissi veut profiter de cette occasion pour redorer le blason de l’Égypte auprès de ses voisins africains. Ceux-ci avaient été durablement affectés par les présidences Moubarak et Morsi , avec un regard quasi-exclusivement tourné vers le continent européen. En trois ans, le chef d’Etat égyptien s’est attelé à renverser la tendance. Il s’est ainsi déplacé 21 fois en Afrique – sur ses 69 visites à l’étranger – et a organisé 112 réunions avec de hauts responsables africains, notamment sur les questions économiques.  « Il souhaite renforcer sa position sur le continent africain et [que l’Egypte ne soit pas] considérée comme un pays tourné uniquement vers le monde arabe », confirme, cité par l’AFP, Liesl Louw-Vaudran, de l’Institut pour les études sur la sécurité.

Il convient toutefois de rappeler que la mandature de Sissi, comme toute présidence tournante, durera un an. Juste assez long pour renforcer ou mettre en place les jalons d’une bonne coopération sécuritaire et économique. Trop court pour pouvoir, comme certains l’entendent, lui servir d’outil politique ou de relais d’influence durable. Comme pour Paul Kagamé , la présidence de Sissi se jugera plutôt à l’aune de ses coups tactiques et diplomatiques, de ses prises de risques et des réussites, qui permettront à l’UA de poursuivre sa mutation vers une organisation supranationale capable de coordonner l’action économique et sécuritaire de tous les pays.

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