Exclusif :Yaye Aminata Seck MBOW de la BCEAO à propos de Bâle 3 et du rapport Finactu 

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J’ai lu des incohérences dans ce rapport et au bout d’un moment j’ai dû arrêter pour aller voir le profil des auteurs !


A la BCEAO, Aminata Seck MBOW intervient dans la mise en œuvre des réformes Bâle II et Bâle III dans la zone de l’Union Economique et Monétaire de l’Afrique de l’Ouest (UEMOA). Avant d’intégtrer la Banque centrale régionale, elle a notamment exercé à la Banque nationale du Canada (BNC), l’une des plus importantes banques commerciales de ce pays où elle a également travaillé sur la mise en œuvre de la réforme de Bâle II.
Rencontrée à Abidjan à la faveur de la présentation du rapport du cabinet Finactu qui traite des grands bouleversements attendus dans la zone Franc CFA avec la mise en œuvre des réformes de Bâle III, elle nous livre son analyse sur le sujet. Poussant son analyse, Aminata Seck MBOW va loin en s’attaquant aux conclusions d’un rapport qui, pour elle, donne des informations incorrectes et, c’est peu de le dire. Et de s’interroger finalement : « Quel est l’agenda de Finactu ? Qui a intérêt à faire fusionner ou à voir disparaître les banques mono pays » ?


 Comment se déroule la mise en œuvre de la réforme de Bâle III ? 
La mise en œuvre de la réforme de Bâle III se déroule très bien. Je pense que le fait qu’il y ait eu une réussite dans la mise en œuvre de cette réforme s’explique notamment par le fait que les préalables ont été bien encadrés par la banque centrale (BCEAO, ndlr), parce que pour qu’il y ait une mise en œuvre ordonnée de la réforme, il fallait un accompagnement accru des banques. Et même bien avant, il fallait au préalable transposer des règles qui s’adaptent aux spécificités de notre système bancaire et de nos économies. C’est la raison pour laquelle la banque centrale n’a pas transposé toutes les règles de Bâle II, ni toutes les règles de Bâle III. Elle n’a transposé que les dispositions pertinentes.

Vous dites que la BCEAO n’a transposé que les dispositions pertinentes de Bâle III ?
Je peux donner un exemple : pour Bâle II, la Banque centrale n’a pas transposé les modèles internes parce que ce sont des modèles sophistiqués qui requièrent des préalables  en matière de système d’information très mâtures et également des disponibilités d’historique de données sur les défauts, les pertes, les garanties etc . Et avant la réforme, la banque centrale  avait fait une étude sur l’état de préparation des banques et cette étude avait montré que le système bancaire n’était pas encore prêt pour aller vers les modèles sophistiqués. C’est la raison pour laquelle dans la transposition des règles de Bâle II, nous n’avons transposé que les approches les plus simples et qui sont les approches standard.
Nous n’avons pas transposé tout Bâle III parce qu’il faut voir l’historique de Bâle III. Cette norme a été édictée sous l’impulsion du G20 pour répondre à une crise financière pour des particularités qui étaient spécifiques aux banques internationales. Par exemple, si nous prenons les exigences en matière de risque de marché, si nous prenons le renforcement des  exigences en matière de risque de contrepartie issue des subprimes, si nous prenons encore le cas de la capacité d’absorption des perte, il y a plusieurs éléments que nous n’avons pas transposés .
Aussi dans Bâle, le comité a introduit les approches standards que nous n’avons pas transposées parce qu’elles vont à l’encontre de nos objectifs de financement. Bien sûr, nous voulons un système bancaire solide et résilient, mais nous voulons aussi un système qui finance les économies de nos Etats membres donc c’est cet équilibre là que nous sommes allés chercher avec Bâle III.

Quels sont les impacts attendus de Bâle III ?
Avec la mise en œuvre de la réforme, les impacts attendus, c’est d’abord un renforcement de la solidité du système bancaire régional. C’est aujourd’hui de permettre à nos banques d’avoir une bonne capacité d’absorption des pertes et aussi de les doter de bons dispositifs de gestion de risque et de contrôle interne. L’on se focalise trop souvent sur les exigences de fonds propres alors que le cœur des reformes porte sur les aspects qualitatifs. On parle aujourd’hui de bancarisation, mais le préalable c’est qu’il faut des banques qui ont une bonne santé financière pour financer les économies adéquatement.
Sous l’impulsion des réformes prudentielles, les résultats sont satisfaisants. Nous avons même un niveau de conformité aux exigences qui dépasse les attentes. Cela parce que certaines banques ont anticipé sur les exigences de fonds propres. Et la capacité des banques a été renforcée à travers cette réforme. ce qu’on peut dire aussi c’est qu’en termes d’outils pour gérer les risques, les banques ont été mieux outillées à travers la règlementation.

Quels sont les avantages des PME dans Bâle 3?
L’un des avantages de la réforme, c’est l’équilibre entre la solidité des banques et le financement des PME. Parce que avant cela coûtait plus cher de financer les PME et les particuliers. Et à travers la reforme de Bâle III, on a baissé la pondération qui s’applique à ce type d’exposition.
Par exemple, pour les PME on a allongé la notion de définition des défauts. Le défaut est en principe constaté au bout de 90 jours ; c’est-à-dire que si vous ne payez pas la banque au bout de 90 jours, on vous met en défaut. Pour les PME, on a rallongé ce délai à 180 jours parce qu’il faut qu’on tienne compte des particularités de nos pays. La plupart de nos PME dépendent des paiements du Trésor pour pouvoir  faire face à leurs engagements auprès des banques et il est donc important de prendre en compte cet aspect, et c’est là un exemple d’adaptation.
Idem également pour l’immobilier résidentiel où la pondération a été fortement baissée pour favoriser le financement de l’habitat social, de l’immobilier au sein de nos banques et leur permettre de diversifier leur portefeuille.

Pourquoi dites-vous que le rapport de Finactu n’est pas à la hauteur? 
Finactu a présenté son étude sur l’impact de Bâle III, étude où il a eu à chiffrer l’impact à 1 000 milliards FCFA, mais en faisant beaucoup d’amalgames. Déjà dans ce rapport, il parle de l’impact du  relèvement du capital social minimum et de l’impact de Bâle III. Le cabinet chiffre l’impact du relèvement du capital social minimum à 500 milliards, l’impact de Bâle III à 300 milliards FCFA et dit que pour la zone CEMAC c’est 300 milliards FCFA.  Donc, déjà, quand on parle de l’impact de Bâle III à 1 000 milliards FCFA, c’est une fausse information.
Combiner le relèvement du capital social à Bâle III, ce n’est pas correct parce que c’est une exigence qui date de 2007 suite à la réforme institutionnelle de la banque centrale et de l’UEMOA. Donc c’est deux réformes sont totalement différentes.
Le cabinet a fait une étude qui est une initiative que nous saluons au niveau de la Banque centrale. Mais la base d’une étude doit être la qualité et la véracité des informations qui sont données au public. Et Finactu a eu à faire une étude où la méthodologie souffre de beaucoup d’insuffisances. Il faut dire ici qu’il s’agit d’une étude d’impact pas économétriques mais de réplication sur la base des états financiers des banques.  Les informations granulaires requises pour estimer les ratios de solvabilité, eh bien, ces informations-là, on ne les a pas dans le ratio de solvabilité.
J’ai lu des incohérences dans ce rapport et au bout d’un moment j’ai dû arrêter pour aller voir le profil des auteurs. Et quand je vois des profils spécialisés en prévoyance sociale et autres, j’ai compris qu’ils ne sont pas nécessairement dans leur domaine d’expertise et qu’ils ne maîtrisent pas le dispositif de Bâle.

Contrairement à ce qui est dit dans le rapport, Bâle III a un impact sur le ratio de solvabilité, dites-vous?
Ce qui est particulier, ils disent qu’avec Bâle III, l’étude a montré qu’il n’y a aucun impact sur les composantes du ratio de solvabilité (que sont, au numérateur, les fonds propres, et au dénominateur,  le risque de crédit) et qu’il y a seulement deux impacts, sur le risque opérationnel et aussi le niveau du ratio de solvabilité.  
A ce niveau, je tiens à préciser qu’il n’y a aucune étude au monde, et je pèse bien mes mots, il n’y a aucune étude d’impact au monde sur Bâle III qui montre que ce dispositif n’a pas d’impact ni sur le numérateur (les fonds propres) ni sur la composante clé du dénominateur qu’est le risque de crédit.
Et eux-mêmes, ils se contredisent dans leur propre rapport quand ils soutiennent que les banques doivent changer de stratégie de financement parce qu’elles doivent aller chercher une niche sur les particuliers où ça coûte moins cher. Mais quand ça coûte moins cher, cela veut dire qu’il y a un impact sur les risques.  Ce rapport comporte trop de contradictions.
Quand on lit le rapport, on sent qu’il n’y a pas une bonne  maîtrise des terminologies bâloises. Le cabinet ne sait pas par exemple la différence entre les exigences de fonds propres au titre du risque de contrepartie et du risque de crédit. Quand ils assimilent le risque de crédit au risque de contrepartie, il n’y a pas besoin de d’aller plus loin pour comprendre qu’ils ne sont pas dans leur domaine.

 

 


Pour moi ce rapport ne vaut rien !

 


Pour moi ce rapport ne vaut rien. Cela, je le dis et je pèse vraiment les mots. Malheureusement le cabinet dit que le gouverneur de la Banque centrale a validé son rapport, ce qui n’est absolument pas vrai. Le gouverneur n’a jamais validé le rapport de Finactu.
Voyez par exemple. C’est un rapport qui fait des estimations sur les données de 2016 et donne des résultats pour 2017, 2018 et 2019. Nous sommes en 2018 et nous avons les bonnes informations fournies par les banques. Lesquelles informations montrent des résultats qui n’ont rien à voir avec ce que le rapport nous dit.
Le rapport fait un beau portrait des banques marocaines, alors qu’aujourd’hui dans la réalité les banques qui sont les mieux capitalisées ce ne sont pas les banques marocaines, ce sont les groupes bancaires d’Afrique subsaharienne. Donc, la question qu’il faut regarder c’est qui est derrière ce rapport et quel est l’agenda de Finactu ? Parce que le seul message que le rapport dit, c’est que les petites banques doivent disparaître.

Donc, selon-vous, les banque mono pays ou « petites banques » ne sont pas vouées à disparaître avec la Bâle 3?
Avant ce rapport, en juillet 2018, Finactu a sorti un communiqué de presse dans lequel il annonçait les résultats d’une étude qui indiquait qu’en 2019, un tiers des petites banques va disparaître. 2019 ce n’est pas loin. Ils ont commencé par cette propagande d’abord. Et dans ce rapport,  ils disent aux petites banques, à court terme, c’est-à-dire en 2019, il faut vous faire absorber sinon vous allez disparaître. Donc, qui a intérêt à absorber les banques ? Qui a intérêt à  organiser des opérations de fusion-acquisition ? Ce sont ces questions-là qu’il faut se poser. Nous en tout cas, au niveau de la banque centrale, on accompagne les banques qui ont des difficultés à se mettre en conformité, c’est cela notre objectif. On n’a pas intérêt à faire disparaître les banques.
Il y a des banques qui ont des difficultés avec des fonds propres négatifs. Ces banques-là constituent un autre cas. Elles doivent faire l’objet de traitements spécifiques et ça n’a rien à voir avec Bâle III. Et même ces banques font l’objet d’accompagnement de la banque centrale.
D’après les informations qui ressortent des déclarations vérifiées, si nous sortons les banques qui ont des fonds propres négatifs, les banques mono pays ont le ratio de solvabilité le plus élevé qui est en moyenne de 18%. C’est vous dire que c’est vraiment de la vente de la désinformation qui a été faite par Finactu. La question est de se poser de savoir qui a intérêt à ce que les petites banques disparaissent.
Aujourd’hui, plus de 40 pays africains sont en train de mettre en œuvre Bâle II et Bâle III. Dans ces pays, il n’y a pas de banques qui ont  disparu avec les réformes.

4 Commentaires

  1. C’est très intéressant et cela démontre à quel point, il faut prendre avec des pincettes, les informations contenues dans les rapports qui traitent de la nouvelle réglementation bancaire de nos espaces UMOA et CEMAC. J’ai essayé d’expliquer à certaines personnes la différence en risque de crédit et risque de contrepartie. Merci à vous Financial Afrik de nous avoir permis de connaître dans son intégralité, les impressions de madame MBOW quand au rapport de Finactu

  2. Tres belle replique qui demontre la maitrise du sujet a la difference des executeurs de commande qui ne visent qu’a mettre main basse sur toutes les spheres economicofinanciers de nos pays.
    Garder l’oeil bien ouvert

  3. Bonsoir une discussion très nourrissante et intéressant. les informations sont de tailles. Merci à Financial Afrik et Madame MBOW de m’avoir permis d’amasser des connaissances sur mon sujet de thèse allant dans le sens des effets de Bâle 2 et 3 sur l’économie réelle dans la zone de l’UEMO.

  4. La banque centrale a bien fait de remettre les “i” sur les points, car il faut respecter les africains.
    Ce cabinet avait procédé de la même manière avec à un article intitulé « finactu-l-espace-CIMA-a-l-aube-d-une-revolution_12-oct-2016 », relatif au passage de la zone assurance CIMA à 5 milliards de capital.
    Deux actuaires (le DG ce Cisco Consulting Sénégal et le DG de Senassurance Ve Sénégal) avaient adressé aux membres du bureau de la FANAF en février 2018, un retour ferme sur cette article, dénonçant les incohérences et le manque de maîtrise de certains concepts techniques de l’assurance. Les autorités (FANAF, CIMA) du marché des assurances auraient dû réagir en publiant le document car l’article de ce cabinet sur les 5 milliards doit être vécu comme un manque de respect à l’intelligentsia africaine……
    Le combat continue et encore merci à Mme Mbow

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