Tunisie, reveille-toi!

1

Par Pierre Delval

Pierre Delval est un criminologue et médecin légiste français spécialisé dans la contrefaçon et la contrefaçon. Chroniqueur dans Financial Afrik, il traite de divers thèmes liés notamment à la contrefaçon dans le bâtiment et aux réseaux de trafic de médicaments.


S’il était un pays où le concept « Etat providence » avait un sens, c’était bien la Tunisie. Depuis son indépendance en 1956, elle avait toujours œuvré pour un développement généralisé, harmonieux et équilibré de son économie. Sa politique sociale avait été menée de façon proactive. La lutte contre les exclusions et la promotion de l’insertion par l’économie, menée à coup de transferts financiers consistants et grandissants, constituait une condition de paix durable.

 

Jusque dans les années 2000, la Tunisie avait eu recours à une panoplie d’instruments et de méthodes plus ou moins conventionnels pour mener à bien sa politique sociale. En effet, outre les transferts sociaux et les aides directes versées aux plus démunis, des incitations financières et des assouplissements d’ordre fiscal et tarifaire sous forme d’exonération ou de subvention, avaient été accordés aux acteurs économiques et sociaux du pays, pour soutenir leurs efforts en matière d’embauche.

 

Ainsi, la Tunisie se targuait d’avoir construit son économie autour du grand dessein de soutien et de solidarité nationale. Elle s’était inscrite comme d’autres pays, dans le courant d’un vaste processus de réflexion sur la lutte contre la pauvreté, l’exclusion et les inégalités sociales, qu’elle avait intégré dans la réalité quotidienne depuis de nombreuses années. De plus, une conjoncture économique favorable et une croissance annuelle moyenne de 5% de son PIB, qu’elle entretenait en apportant un soutien intelligent et approprié en faveur des régions et des populations défavorisées, semblait bien profiter à toutes les couches de la société, puisque selon les statistiques officielles, l’incidence de la précarité était passée de 40% dans les années 60 à 7% au milieu des années 90.

Cependant, au-delà de ce noyau dur, selon le Bureau international du travail, environ 20% des quelques dix millions de tunisiens restaient «vulnérables», même si les transferts sociaux semblaient jusqu’ici les avoir protégés du pire.

Pendant les dix dernières années de la période Ben Ali, les micro-entreprises du secteur informel agissaient au vu et au su de tout le monde. Il ne s’agissait pas d’une illégalité cachée, mais tolérée. D’ailleurs, les hommes d’affaires tunisiens déclaraient à l’époque ne pas être gênés par le principe de l’économie souterraine, signe selon eux d’une santé économique et sociale, tant que son ampleur ne dépassait pas le seuil de 20% de l’économie globale.

 

Au-delà, il y aurait danger. Cependant, afin de limiter les dérives, ils ne cessaient de dénoncer le laxisme des autorités qui reconnaissaient, à leur corps défendant, ne pas chercher à appliquer la législation parce qu’elle était caduque et non appropriée. Effectivement, l’administration fiscale tunisienne cherchait plutôt à organiser le secteur informel « sous contrôle » et ne poursuivait que timidement ses acteurs pour manquement à l’impôt et à la Sécurité Sociale.

 

Tant que le commerce informel assurait la paix sociale et la survie, le secteur formel pouvait continuer de se développer. Malheureusement, c’était sans compter les « rapages » récurrents des plus proches du Président Ben Ali, et tout particulièrement des Trabelsi, qui développèrent sans vergogne de nombreuses activités illégales, avec le consentement du Raïs. Les pratiques s’étaient ainsi durablement installées en Tunisie, entre secteurs formels et informels, entre activités légales et contrebandes, entrainant derrière cette confusion des genres toutes les criminalités en col blanc : corruption, prise illégale d’intérêt, détournement de fonds publics et favoritisme, trafic d’influence, sans oublier le blanchiment d’argent dans des entreprises légales et dans l’immobilier. L’exemple étant venu d’en haut, tous rêvaient d’en profiter, chacun à son niveau.

 

L’ère des grands barons de la contrebande 

À la chute du régime – la nature n’aimant pas le vide – ces pratiques ont été remplacées au pied levé par les mafias locales et le crime organisé, qui, profitant du laisser-aller général et de l’affaiblissement de l’autorité publique, ont proliféré en toute impunité, quand ce n’était pas avec certaines complicités pour poursuivre ces activités illégales sur le territoire. Avec la guerre en Lybie, l’ère des grands barons de la contrebande était arrivée.

 

Ainsi, la différence entre « avant » et « maintenant » pointe du doigt ce total désordre politique qui amplifie la situation et donne libre court à tout un chacun sur sa vision très personnelle du respect des règles et des lois locales. C’est ainsi que la contrebande, facilitée par des frontières poreuses, malgré les renforcements des contrôles terrestres, et par des ports permissifs,  malgré les nombreuses arrestations de douaniers corrompus,  gangrène le pays et affaiblit dangereusement les caisses de l’Etat. Plus globalement, le commerce informel représente aujourd’hui 54% du PIB de la Tunisie, faisant vivreplus de deux millions d’individus. 70% de la population tunisienne profitent de cette « aubaine », appauvrissant par conséquence 85% des PME locales et détruisant inévitablementl’emploi.

La réaction en chaîne est ainsi déclenchée. Dorénavant, la cupidité des uns et le manque de clairvoyance des autres, sans parler de la cécité chronique des politiques, effacent progressivement tout espoir d’une Tunisie démocratique, juste et fraternelle. En grande difficulté, la Tunisie perd inévitablement la confiance des investisseurs extérieurs au profit des investisseurs mafieux. Et dans un avenir proche, si rien n’est fait pour limiter les menaces, la population n’aura plus d’autreschoix que d’abandonner l’envolée citoyenne de 2011 au profit d’un réflexe humain de survie. Conquérir la démocratie pour plonger aussitôt tête baissée dans un Etat de non droit serait la plus grande erreur d’un peuple pourtant sorti victorieux desprintemps arabes.

Le Président Essebsi a certes la volonté d’enrayer ce cercle vicieux qui plonge son pays dans une grande incertitude. Mais aucune politique de lutte contre les différentes formes de commerce illicite et de corruption ne saurait aboutir si, en parallèle et sur le court terme, les causes profondes ne sont pas abordées. L’Etat a pour ambition de se doter d’une stratégie de sécurité nationale capable de parer aux risques et menaces des organisations criminelles, directs ou indirects, susceptibles de mettre en danger l’économie du pays et la vie de la Nation. Mais cette démarche pourrait être réduite à néant si elle n’est pas comprise et acceptée par les tunisiens. C’est précisément sur cedernier point qu’un immense chantier pédagogique doit être mené, depuis l’école jusqu’au cœur des entreprises et des administrations, pour que l’acte citoyen – surtout inculqué aux jeunes – puisse primer et refuser les petits arrangements entre amis. Une fois de plus la prévention par l’éducation peut sauver la Tunisie. Et son ministre, Hatem Ben Salem, en a parfaitement compris l’enjeu.  

N’oublions pas que chaque acteur de la société – et notamment le consommateur – est, certes, une victime du commerce illicite. Mais il est aussi complice, doté de facteurs disculpants, mais complice tout de même. Il profite de l’effet d’aubaine, notamment du prix attractif de la marchandise illicite ou du service rendu, et n’hésite pas à corrompre ou à être corrompu s’il le faut pour obtenir gain de cause. Certains diront qu’il n’a pas le choix. D’autres assureront que c’est culturel. Quoi qu’il en soit, l’acte reste délictuel.

Dans un contexte de menaces transfrontalières sérieuses, l’enseignement moral et civique généralisé, la compréhension des actes criminels sous différentes formes éducatives et la formation professionnelle à la criminologie doivent intégrer le programme éducatif national. C’est à ce prix que la conscience collective prendra peu à peu le pas sur des habitudes illégales propices à un espace de non-droit. Hatem Ben Salem le sait. Professeur de droit, diplomate, promoteur d’un enseignement scolaire moderne et innovant et ancien directeur de l’Institut tunisien des études stratégiques (ITES), Hatem Ben Salem n’a jamais caché son analyse de la situation. Alors Directeur de l’ITES, il affirmait déjà que l’absence d’une profondeur stratégique est la cause de l’échec en politique. « Quand l’Etat ne se donne pas les moyens de surfer sur les évènements et de regarder loin, il croule sous le poids de l’urgence, jouant sans arrêt au pompier ». Le ministère clé qui lui a été confié tout récemment offre à cet homme d’Etat l’occasion d’appliquer les idées visionnaires exprimées dans ses notes et étudesstratégiques depuis plusieurs années, notamment l’enseignement moral et civique dédié à la lutte contre les pratiques illégales du commerce et de la corruption. Enseigner que la corruption ou toute autre forme de délit liée au commerce et à l’économie illicites nuit à l’Etat de droit implique, dès le plus jeune âge, un programme éducatif adapté et répétitif. Pour atteindre cet objectif, le Ministre de l’Education souhaiterait que les élèves du primaire et du secondaire puissent bénéficier dans leur emploi du temps d’un espace d’éveil, de débats et de réflexions capable de les sensibiliser aux conséquences de pratiques nuisibles à la démocratie et de les préparer à vivre mieux dans un Etat de droit.Son objectif est simple : préparer les nouvelles générations à un avenir meilleur en Tunisie et influer par les jeunes sur les adultes pour une prise de conscience collective de sauvegarde des valeurs républicaines.

Ce projet n’est pas utopique. Il est au contraire très réaliste et pourrait même devenir un exemple pour un grand nombre de pays africains.  Le programme examiné en ce moment par un comité de pilotage du Ministère de l’Education se fonde sur les principes et les valeurs inscrits dans les grandes déclarations de la nouvelle Constitution tunisienne du 27 janvier 2014 et la Convention internationale des droits de l’enfant qui garantissent sa protection. Fruit des nombreux efforts et pressions de la société civile pour que les droits de l’enfant soient constitutionnalisés, dans l’intérêt supérieur de la jeunesse tunisienne, il se pourrait que les lois fondamentales qui s’y rattachent, associées à ce projet éducatif citoyen, puissent devenir, par la prévention, la dernière chance pour la Tunisie d’être sauvée du chaos.  

1 COMMENTAIRE

LAISSER UN COMMENTAIRE

Please enter your comment!
Please enter your name here