La polémique autour de la présence pléthorique des délégations officielles africaines venues assister à la conférence des Nations Unies sur le climat ne semble pas se dissiper. Au contraire, cela suscite la moquerie des internautes africains sur les réseaux sociaux, mais aussi pleins d’interrogations au sein de l’opinion publique africaine et des medias. Nous nous sommes penchés sur la question pour en décrypter les revers.

Bien que les statistiques générales de la participation à la COP23 soient disponibles sur le site de la convention-cadre des Nations Unies pour le climat, l’information a été révélée au grand public par le site web britannique Carbone Brief, site spécialisé dans l’analyse et la compilation de données climatiques.

Cette information a ensuite été commentée dans certains medias allemands et africains (notamment Financial Afrik) et  relayée sur les réseaux sociaux. « Les délégations les plus nombreuses à la COP23 sont… africaines ! 492 délégués pour la Côte d’Ivoire, 355 pour la Guinée, 340 pour la RDC, 308 pour le Congo… Pour info les États-Unis n’ont que 48 délégués et la France 177. Étonnant non ? » s’est notamment interrogée Anne-Cécile Bras, journaliste à rfi, spécialisée en questions environnementales sur sa page Facebook. Il n’en fallait pas plus pour susciter le débat autour de la taille des délégations africaines à la COP23.

Carbone Brief indique que son analyse de la liste provisoire (6 novembre 2017) des participants montre que les plus grandes délégations de pays viennent d’Afrique : les 5 premiers de cette liste par l’effectif des délégués sont des pays africains.

La Côte d’Ivoire détient la palme d’or avec 492 participants ; la Guinée arrive en seconde position avec 355 délégués ; la RDC occupe la troisième marche du podium avec340 délégués. Le top 5 est complété par le Maroc (253) et  le Congo (308).

La polémique autour des chiffres

Si nous prenons en compte que, d’après les statistiques du secrétariat de la convention, l’effectif moyen des délégations à la COP23 est de 45 délégués, les délégations des 5 pays du top 5 représentent une véritable démesure.

Nous nous sommes amusés à fouiller sur le site de la convention (http://unfccc.int/resource/docs/2017/cop23/eng/PLOP.pdf) histoire de comparer les chiffres annoncés parCarbone Brief avec ceux disponibles sur le site de la convention, nous nous sommes rendu compte que non seulement les chiffres concordaient, mais que ces derniers pourraient même être sous-estimés : certaines personnes ayant pris part à la rencontre sans être accréditées par leur pays d’origine, comme c’est le cas pour certains jeunes activistes guinéens.

Mieux, nous nous sommes rendu compte après vérification que beaucoup de délégués en provenance par exemple de la Guinée Conakry et probablement d’autres pays dont les noms figurent sur cette liste sont absents ; d’aucuns pour agenda chargé ou faute d’avoir obtenu le visa, d’autres par faute de moyens pour financer leur voyage pour l’Allemagne.

La première remarque que nous tirons est que si Carbone Brief évalue le taux de participation des États partis en se basant sur l’enregistrement par le secrétariat des Nations Unies sur les changements climatiques, du nombre d’accréditations délivrées par les différents États à leurs délégués, le calcul du taux de participation pourrait être faussé dans la mesure où la délivrance d’une accréditation ne signifie pas stricto sensu une présence physique.

In fine, il faut faire la différence entre le nombre d’accréditations délivrées par les États parties à travers les points focaux de la convention et la présence effective des personnes ayants fait la demande. Car pour les raisons que nous venons d’évoquer tantôt (problèmes d’agenda,  d’obtention du visa, frais liés au voyage et à la prise en charge, etc…) beaucoup de personnes accréditées, donc répertoriées en tant que déléguées par le secrétariat de la convention,  n’ont pas pu venir à la COP23.

En réalité, si polémique il devrait y avoir, elle devrait concerner le nombre d’accréditations délivrées  par les points focaux changement climatique sous la direction des ministères de tutelle, ceux en charge de l’environnement ou du climat dans les différents pays concernés.

Les statistiques officielles de la convention (provisoires)

En parcourant le site de la convention-cadre nous avons relevé la participation de 195 états parties signataire plus un État observateur pour 11 300 participants inscrits ce qui, au compte de la participation des États, ramène l’effectif total des inscrits à 11 300 personnes.

Au compte des organisations observatrices de la COP23, nous avons relevé les unités et organes du secrétariat des Nations Unies au nombre de 33 organisations répertoriées, pour un effectif de  453 personnes inscrites ; pour les agences spécialisées et organisations connexes de la convention, 20 organisations ont été enregistrées pour un effectif de 376 personnes inscrites ; 80 Organisations intergouvernementales ont été répertoriées pour 687 inscrits ; 1005 organisations non-gouvernementales ont été recensées pour un effectif de 4660 personnes.

Au compte des médias,  626 organes de presse ont rallié Bonn pour la couverture médiatique pour un effectif de 1633 journalistes.

Tous ces effectifs cumulés portent le nombre total provisoire de la participation à la COP23 à 19 115 personnes reparties entre 1960 organisations et États partis. La liste définitive devait être publiée comme prévu  vendredi 17 novembre 2017 à la clôture de la conférence.

Le nœud du problème ? « L’affaire » des accréditations

Si certains officiels en Afrique justifient la frénésie des Africains à participer à la conférence annuelle des parties sur le climat, en arguant le fait que l’Afrique est l’une des principales victimes du réchauffement climatique, c’est au niveau de l‘implémentation de politiques volontaristes pour persévérer l’environnement et les écosystèmes et de la mise en œuvre des engagements (INDC) des pays africains, contractés à la COP21 à Paris que cet argument est cloué au pilori.

Primo, non seulement, cet argument est dénué de sens au regard de ce qui se passe sur le continent, mais ceci s’apparente plus à un alibi dans la mesure où l’efficacité d’une délégation pléthorique est difficile à justifier du moment où des pays comme les États-Unis quoique dans un processus de retrait, le Royaume-Uni, la Pologne où se tiendra la COP24, ou encore l’Union européenne, ont été valablement représentés respectivement par 48, 45,77 et 76 délégués.

Les justificatifs des autorités dans certains pays comme en Côte d’Ivoire où certains médias se montrent citriques à l’égard du gouvernement sur ce qui fait désormais la honte de certains citoyens ivoiriens sont loin de dissiper la polémique.

La réaction des internautes a amené la ministre de l’environnement à communiquer sur les chiffres de la participation ivoirienne à la COP23. Elle s’est malgré tout félicité de la participation quantitative de sa délégation «Il est toujours agréable pour un pays d’arriver à mobiliser autant de participants à ce genre de sommets internationaux» s’est t-elle réjouie.

S’il fallait donc évaluer l’efficacité de la délégation ivoirienne proportionnellement à sa participation massive à la COP23, en terme de résultats, c’est plutôt mitigé puisque la ministre ivoirienne de l’environnement n’a annoncé au peuple ivoirien que la signature de 3 accords et conventions (Convention avec les chocolatiers par le Ministère des Eaux et Forêts ; Convention pour l`organisation d’un forum international sur la finance climatique ; Accords pour la sauvegarde des rapaces et des requins).

Si la ministre se félicite de la représentation massive de la Côte d’Ivoire et de ces accords signés qui ne sont certes pas négligeables en termes d’engagements, c’est surtout la nécessité de la présence de 543 délégués pour signer ces trois accords qui intriguent. Qu’ont t-ils ou qu’auraient -ils apporté par leurs présences à Bonn ? cela, la ministre ne le précise pas.

Le communiqué du ministère précise également que sur plus de 700 demandes d’accréditations qui ont été reçues, ce sont 543 personnes qui ont pu obtenir l’accréditation.

« De plus, toutes ces 543 personnes n’ont pas pu obtenir le visa Schengen, qui bien sûr ne dépend pas de l’État de Côte d’Ivoire. Ce sont donc 178 personnes qui ont constitué la délégation ivoirienne présente ici à Bonn, en Allemagne», précise-t-on.

Il ressort déjà que les chiffres provisoires avancés par la convention sur la délégation ivoirienne sont sous-évalués, cela confirme ainsi nos prévisions d’entames.

Si la ministre ivoirienne de l’environnement semble minimiser ou se satisfaire de la revue à la baisse des chiffres de sa délégation qui a effectivement pris part à la COP23, ce qu’elle ne dit pas c’est pourquoi 543 personnes ont été accréditées par son département alors que même revue à 178 personnes, ce chiffre est très loin de la moyenne de représentativité à la COP23.

Il ressort également de ce communiqué que les ministères qui représentent 38,76% de taux de participation à la COP23, soit le taux le plus élevé au rang de la délégation ivoirienne,  ont été exclusivement pris en charge par le Budget de l’État ivoirien. Ce qui représente quand même une saignée financière non négligeable.

La communication de la ministre ivoirienne de l’environnement n’a donc pas pu expliquer ou établir pourquoi de façon pratique la Côte d’Ivoire a délégué 543 personnes pour assister à la COP23 ?

Secundo, la revue à la baisse de ce chiffre, qui du reste demeure incroyablement élevé, ne devrait pas être un motif de satisfaction, dans la mesure où son département a déjà donné un quitus à tout ce beau monde-là et que si tout cet effectif-là n’a pas pu se rendre à Bonn, c’est à cause de facteurs liés au voyage sur l’espace Schengen comme elle l’explique.

La question qui mérite d’être répondue, c’est pourquoi délivre-t-on autant d’accréditations en Afrique ?

Pour le cas spécifique de la Guinée, qui depuis maintenant deux ans de suite est le deuxième pays à avoir envoyé le plus de délégués, selon les chiffres provisoires de la convention (355), même si la tendance est à la baisse (398 délégués à la COP21 à Paris, soit plus que le pays organisateur) ce qui reste toujours incroyablement énorme, le constat est le même.

Nous nous sommes penchés sur la liste nominative de la délégation guinéenne fournie par la convention. Après une évaluation minutieuse, nous nous sommes rendu compte que des personnes ayant été accréditées n’ont effectivement pas effectué le voyage sur Bonn.

C’est le cas du journaliste Younoussa Sylla  qui n’a pas pu obtenir un rendez-vous à temps à l’ambassade d’Allemagne à Conakry ; pour un autre journaliste, Misbaou Diallo, le motif était tout simplement le refus du visa. Il y a une troisième catégorie, de jeunes activistes engagés jusqu’à la dernière minute et qui ont essuyé un refus catégorique d’accréditation sans motif valable, ou qui, faute de subvention pour le voyage,  n’ont pas pu se rendre à Bonn.

Au-delà du fait que la délivrance de 355 accréditations représente déjà un scandale dans le contexte d’une COP, ce qui est plus intrigant dans cette liste de la délégation guinéenne, c’est la présence de personnes accréditées mais qui n’ont absolument rien à voir avec la chose environnementale

Extraits de quelques noms : « Mr. Rakotonandrianina Timothée » dont on ne précise ni la structure, ni la fonction, « Mr. Aboubacar Sidiki Nabé,  Administrateur Civil Secrétariat Général de la Ligue Islamique de Guinée » ; « Mr. Ousmane Kaba Artiste ( ?)  Ministère de la Culture Direction Nationale de la Culture » ; « Mr. Thierno Mamadou Diallo 1er Secrétaire Chargé de l’Education et la Formation CNTG Guinée » ; « Mr. Mamadou Lamarana Diallo » aucune précision sur la structure et la fonction ;« Mr. Aboubacar Cissoko Artiste ( ?) Ministère de la Culture Direction Nationale de la Culture » ; « Mr. Amadou Oury Bah Manager » sans plus de précision, etc…

Il figure beaucoup de noms tout au long de cette liste devant lesquels il est simplement mentionné NGO (ONG) sans plus de précision alors que pour d’autres, les noms des structures et les fonctions des personnes sont clairement identifiés.

Mise en œuvre des engagements de la Guinée

La Guinée qui s’est engagée lors de la COP21 à Paris sur 8 engagements (INDC) notamment la réduction de son emprunte carbone de 30% et à réduire ses émissions de gaz à effets de serre de moins de 13% d’ici 2030 a du mal à imprimer une lisibilité sur sa politique environnementale.

Le pays est fortement exposé à l’exploitation irrationnelle des ressources minières qui contribue à dégrader le sol et à détruire les écosystèmes naturels particulièrement dans le corridor minier Nord-Ouest du pays. Cette situation est tellement alarmante que les populations locales s’en prennent régulièrement aux sociétés minières qui y opèrent et qui sont très peu enclines au respect de l’environnement et du contenu local.

Pour évaluer le niveau de mise en œuvre de l’INDC de la Guinée, il suffit de faire un tour en bateau au bord du littoral, ou de discuter avec les populations côtières pour se rendre compte que, ces derniers vivent au gré des années dans l’incertitude.

L’avancée de la mer sur le littoral qui est une réalité implacable qu’ils observent avec impuissance, elle-même accélérée par les projets de construction et de remblayages au large de Conakry.

C’est seulement à l’approche des COP que naît comme par magie l’activisme climatique et environnemental pour la plupart des demandeurs d’accréditations.

 

 

Opacité dans la délivrance des accréditations

Les médias guinéens qui s’intéressent plus à la politique qu’à l’environnement n’ont pas commenté ces informations, n’empêche que le débat lui, il est bien présent sur les réseaux sociaux, les réactions sont unanimes sur le fait qu’envoyer 355 délégués à la COP n’est pas nécessaire.

Comme en Côte d’Ivoire, la Guinée a délivré au minimum 355 accréditations, mais à Bonn, selon le témoignage d’un jeune activiste guinéen, l’effectif présent à Bonn n’a pas atteint 355 (ce qui est difficile à vérifier). Il affirme également qu’il a rencontré des français qui, n’ayant pas été accrédités par la France voulaient se faire accréditer par la Guinée à Bonn. Selon lui, certains membres de la délégation guinéenne n’ayant pas réussi à se faire accréditer en Guinée ne l’ont été qu’à Bonn, ce qui fait que théoriquement le nombre de 355 délégués accrédités répertoriés par le secrétariat est sous-évalué.

Au regard de certains témoignages concordants et de l’examen de la liste nominative des personnes accréditées, beaucoup de flous entourent la délivrance des accréditations en Guinée. À  l’occasion des préparatifs de cette COP23 en Guinée, Il est même arrivé un moment où des activistes étaient carrément perdus dans le statut quo par rapport aux critères et à l’autorisation de délivrance des accréditations « qui doit délivrer les accréditations » ?

Tantôt c’est le point focal changement climatique de la convention cadre des Nations Unies au ministère guinéen de l’Environnement des Eaux et Forêts, Joseph Sylla,tantôt, il fallait une autorisation de la ministre en personne, Assiatou Baldé, malgré une procédure préétablie qui consistait à en faire la demande écrite. Un véritable imbroglio. Une communication comme en Côte d’Ivoire permettra au moins d’éclairer la lanterne de l’opinion.

Bref, à la lumière des réalités des deux têtes d’affiche du palmarès des grandes délégations à la COP23, en l’occurrence la Côte d’Ivoire et la Guinée, on pourrait dire sans risque de se tromper que les situations sont semblables pour les pays africains qui complètent le top 5 (le Maroc qui fut incroyablement présent lors de ces trois dernières éditions avec le plus gros effectif à la COP21 soit 439 délégués, le Congo et la RDC).

La représentativité des délégations africaines dans les rencontres internationales de haut niveau au-delà de la COP devrait à l’avenir se faire en terme qualitatif et non quantitatif comme se félicite la ministre ivoirienne de l’environnement.

La procédure de délivrance des accréditations doit obéir à une certaine transparence qui tienne compte de l’engagement des personnes en faveur du climat et de l’environnement.

Le laisser-aller et l’opacité qui entourent la délivrance des accréditations en Afrique justifient en partie la réticence des ambassades allemandes à délivrer des visas cette année.

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