Editorial: quand la BAD travaille contre le développement de l’Afrique

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rp_BAD-200x160.jpgPar Adama Wade.

La Banque Africaine de Développement (BAD) a investi récemment 20 milliards de FCFA (32 millions d’euros) dans la Compagnie Agricole de Saint-Louis (CASL) au Nord du Sénégal. Qui plus est, la nouvelle compagnie obtient du foncier (4000 hectares) à des conditions avantageuses (dédiées traditionnellement aux investisseurs étrangers ), un fonds de roulement et… un tambour médiatique digne de l’époque de la Pravda.

Il s’agit d’un fait sans précédent dans les annales de la vallée où l’ensemble des 30 rizeries, vieilles de deux décennies pour certaines, n’ont reçu solidairement que 5 milliards de FCFA de fonds pour l’achat du riz au titre de l’actuelle saison agricole. Faut-il le préciser, ce fonds dédié à l’achat du riz provient du gouvernement Sénégalais et non de la BAD, qui a tendance à accompagner les multinationales et, rarement, les entités endogènes ou, pour le dire crûment, indigènes.

En accordant de telles facilités financières à une nouvelle compagnie, inconnue au bataillon, la Banque Africaine de Développement, sans doute influencée par la Banque Européenne d’Investissement (BEI), laquelle travaille (et c’est légitime ) pour les intérêts de l’Europe, crée une distorsion de concurrence. Tous les efforts de développement endogènes entrepris jusque-là par le riz Sénégalais (une production de 700 000 tonnes en 2015) sont désormais compromis. Détail à signaler, une bonne partie de l’activité de la nouvelle compagnie ne concernera pas la production mais l’achat du riz paddy (riz non transformé), la matière première qui fait tourner les usines. Sans un encadrement clair, l’on craint un renchérissement soudain de cette matière première qui viendra sous peu affecter la productivité des usines.

À la longue, c’est toute une expérience et un savoir faire qui sont sacrifiés sur l’autel d’un slogan, «nourrir l’Afrique», qui ne doit pas être dévié de sa trajectoire. Le concept du Dr Akinwimi Adesina ne devrait pas se réaliser au détriment des PME et de l’agro-industrie locale. Car, quelle est la légitimité de la BAD si ce n’est de contribuer à l’élévation du niveau de vie des africains, à la promotion du secteur privé local et à la consolidation des acquis?

Faudrait-il regretter la main mise des membres non régionaux (qui contrôlent 40% du capital et plus de 40% des droits de vote) qui ont tendance à transformer la soeur jumelle de l’OUA en un cheval de troie pour leurs intérêts mercantiles?

En tout cas, l’impact d’un tel investissement, à Saint-Louis,  est structurellement moindre sur le plan socio-économique, mais aussi en termes de retombées locales. Cette société qui rappelle les maisons de trading à la Louis Dreyfus  va rapatrier une bonne partie de ses bénéfices alors que les sociétés locales emploient localement, dépensent localement et réinvestissement localement. C’est là où le gouvernement du président Macky Sall, qui a mis en place la BNDE (une banque qui vient se joindre à la CNCA dans l’accompagnement des producteurs ), a la responsabilité historique d’opter pour le vrai développement, celui qui consistera en la montée en gamme du tissu économique local.

Chiffres contre chiffres, la nouvelle entité avance vouloir travailler  avec 500 paysans. Or, les 30 rizeries locales  travaillent déjà avec des milliers de paysans à travers des sections et des unions. Le représentant résident de la BAD, Adalbert Nshimyumuremy, qui déclarait récemment que le projet de la Compagnie agricole de Saint-Louis «vise à promouvoir la sécurité alimentaire du riz pour le Sénégal», devra certainement revoir sa copie.