Pourquoi Billon s’en prend-t-il à Bolloré ? (Intégral)

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BillonJean Louis Billon, ministre ivoirien du Commerce, de l’Artisanat et de la promotion des PME,  conteste l’appel d’offre attribuant la concession de la réalisation et de l’exploitation du deuxième terminal à conteneurs à Bolloré  dans un entretien paru dans Le Nouvel Observateur du 6 juin. Posons-nous deux questions pour bien comprendre cette affaire.  Sur le plan technique, Bolloré a-t-il gagné ?  Sur le plan stratégique, pourquoi  confier le deuxième terminal du port d’Abidjan à un opérateur déjà présent sur le premier terminal au risque de tuer toute concurrence ?  Arguments et contre arguments.

 

Point de vue technique. Aux yeux du ministre ivoirien du Commerce, la procédure  ne se serait pas déroulée dans les règles de l’art. Faux, rétorque la partie adverse qui met en avant la qualité de son offre financière et technique.  L’ouverture des plis s’est faite en tout cas en célérité le 21 mars 2013.  Tout s’est joué en 30 minutes, entre 9H10 et 9H45.

A la fin de la séance,  le consortium  Bolloré Africa Logistics-APM (Maersk) et Bouygues Travaux publics est arrivé en tête, présentant «l’offre financière la meilleure » devançant  CMA-CGM-Necotrans-ICTSI-Movis d’une part et MSC-Hanjin d’autre part.  Ces trois groupements présents au sprint final avaient été présélectionnés, rappelons-le,  le 18 juillet 2012 sur un total de 20 dossiers de candidature.

Des conditions d’attribution opaques ou transparentes ?

Après l’adjudication provisoire, les deux autres groupements envoient à la date du 26 mars un email à l’autorité contractante demandant le rapport d’analyse de la commission d’ouverture des plis et de jugement à l’étape de la présélection, le rapport de la Commission d’ouverture des plis et de jugement à l’étape de l’offre technique et le rapport d’analyse de la commission d’ouverture des plis à l’étape de l’offre financière.

En l’absence de réponse, la demande est réitérée le 28 mars.   Le Port Autonome ne transmettra jamais ces documents. Le plaignant saisit alors le Tribunal de commerce en référé en demandant les documents exigés au Port sous astreinte de 1 milliard de FCFA par jour de retard. En réponse au tribunal, le Port Autonome s’agrippe sur l’article 75-3 du code des marchés (voir en encadré) lequel n’oblige pas l’autorité contractante d’envoyer aux soumissionnaires  les dossiers demandés par les plaignants. Assigné le 3 avril, le Port Autonome s’en est finalement bien tiré.  Les plaignants ont été déboutés, le juge ayant estimé que les documents en question étaient disponibles au siège du Port autonome. Par lettre du 2 avril, l’autorité portuaire invitait en effet les soumissionnaires à venir  prendre connaissance des documents en question.

Plus que l’offre financière, c’est surtout la partie technique qui était déterminante.  Or, sur ce point précis, le tandem Movis  (Jean louis Billon étant actionnaire de cette société dirigée par son frère  David Billon et co-détenue avec le français Geodis) n’aurait pas mis toutes les chances de son côté, avec, commente-t-on dans les milieux portuaires d’Abidjan, une offre peu ambitieuse. Qu’on en juge : là où le consortium Bolloré prévoit 7 lignes maritimes, Movis n’en mentionne que 2 dans son offre.

Selon les informations, les intérêts stratégiques du  consortium se sont retrouvés en conflit ouvert avec l’un de ses membres, à savoir CMA-CGM.  Leader en escale à Abidjan, CMA-CGM voulait-il  conserver ses positions en jouant sur la rareté? L’armateur franco-libanais n’avait pas intérêt à élargir la destination Abidjan à d’autres acteurs, notamment asiatiques. S’ajoute à cela le fait que Movis n’ait pas prévu le versement de royalties dans son offre.

En mettant, bout à  bout, ces différents détails, la commission s’est trouvée face à une offre bétonnée du groupe Bolloré, qui promet un total de 896 000  TEU dont la moitié en transbordement, en plus de 121 millions de droit d’entrée et  22 millions de royalties.

En tout, le vainqueur prévoit d’investir  300 milliards de FCFA sur le port .  Dés 2013, trois portiques de quai, 10 portiques de parc électriques, devraient venir étoffer les équipements. Cette offre qualifiée  d’«ambitieuse » par des experts du maritime  recoupe les intérêts stratégiques du pays.

En effet l’objectif de la nouvelle Côte d’Ivoire c’est de positionner Abidjan dans la course  au leadership engagée avec les autres ports de la sous région. Le Port d’Abidjan qui fait à peine 13 millions de conteneurs par mois a besoin de rattraper son retard par rapport au principal port du Ghana (Téma) qui fait 30 millions de conteneurs par mois. La comparaison tient puisque les  deux pays, parfaitement similaires de par leurs structures d’import-export, comptent  chacun environ 18 millions d’habitants. En clair,  Abidjan est en retard par rapport à son voisin. Fallait-il dans ce cas attribuer le deuxième terminal à Bolloré ?  A noter que le cabinet en question, Axelcium, aurait émis des doutes sur les chiffres communiqués par le groupement vainqueur.

Du point de vue stratégique, la réponse est claire.  Si  l’idée de départ c’était de mettre les deux terminaux en compétition, alors il fallait un deuxième opérateur sur le deuxième terminal de manière à réunir les conditions d’une concurrence vertueuse qui entraînerait la baisse des prix des denrées de base. Les détracteurs de BAL (Bolloré Africa Logistics) déplorent notamment un renchérissement des prix des denrées de base.  Une source proche de Bolloré rejette cet argument en rappelant qu’un audit avait révélé que la logistique du port n’entrerait  que pour  2 à 3% du prix de revient des marchandises importées. De son côté, Jean Louis Billon nous  indique que le port d’Abidjan est de 20 à 30 pour cent plus cher que celui de Téma (Ghana). Cela, en dépit des négociations menées l’automne dernier dans les locaux de l’ambassade de Côte d’Ivoire à Paris entre l’Etat ivoirien et le groupe Bolloré qui avaient abouti à une révision de la structure tarifaire à la baisse.  

Bref, Jean  Louis Billon n’est pas le seul à penser que cette attribution comporte une zone d’ombre.  Des sources généralement bien informées soutiennent que le dossier n’est pas passé en conseil de ministre. Le président Ouattara l’aurait validé sur la base des chiffres qui lui ont été  présentés». Une autre version soutient que le ministre Billon a assisté «sans broncher » à la conférence des ministres de présentation et de validation de l’appel d’offres.   Voilà deux versions contradictoires qui complexifient le dossier.

Quoi qu’il en soit, cette attribution faite  à l’aide d’un des cabinets les plus outillés dans les acquisitions portuaires soulève un problème de gouvernance.  A-t-on voulu à tout prix faire plaisir au président Ouattara en favorisant son ami ?  Pourquoi le ministre du Transport  évite soigneusement d’évoquer ce dossier en public ?

D’un autre côté, le ministre du Commerce était-il la personnalité la mieux placée pour dénoncer un risque de position dominante sur le plan national et régional (le groupement Bolloré gérant en plus d’Abidjan, Conakry, Cotonou, Pointe Noire, Lomé  et Téma ? Sa proximité avec Movis l’expose en tout cas à la présomption de conflit d’intérêt. Le dossier est désormais entre les mains de l’UEMOA qui s’en est saisi   sur la base de son traité de 2002 sur la concurrence.   L’on assistera à une véritable révolution dans le cas où l’instance communautaire viendrait désavouer l’Etat ivoirien.

 

Encadré

 

Ce que dit l’article 75-3

« Une fois le jugement rendu, l’autorité  contractante, le maître d’ouvrage délégué ou le  maître d’ouvrage s’il existe, a l’obligation de  publier immédiatement, dans le Bulletin Officiel  des Marchés Publics et par voie d’affichage 6  dans ses locaux, la décision d’attribution et de  tenir à la disposition des soumissionnaires, le rapport d’analyse de la Commission, ayant  guidé ladite attribution […] ».

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