cisseLa réunion bi-annuelle de la zone Franc se tient les 13 et 14 avril à Abidjan. Après l’interview exclusive de Kako Nubukpo, publiée sur ces colonnes, le 12 avril, nous vous proposons l’entretien en deux parties de  Cissé Abou. Expert en actuariat, finance et mathématiques appliquées, spécialiste de la bancassurance, M. Cissé, directeur général du cabinet Cisco Consulting  (Conseil-Audit-Services en actuariat et finance) dédié spécifiquement aux évolutions des systèmes économiques et financiers du continent africain, aborde  la question du   Franc CFA avec  une approche plutôt inhabituelle… Pour lui il s’agit avant tout de dépassionner le débat et de porter un regard sur la dimension internationale de notre monnaie.

 


2016 a connu la plus forte confrontation idéologique entre défenseurs et pourfendeurs du franc CFA. Même la presse française a sonné l’alarme (journal LE MONDE et MEDIAPART). Quelle synthèse pourrait éclairer nos lecteurs ?


Il est vrai qu’en 2016 le navire CFA a pris l’eau de toutes parts. Voir la presse française critiquer les mécanismes de fonctionnement de notre monnaie, est une preuve qu’un temps est réellement révolu. Dans une vision multidimensionnelle, le franc CFA se situe entre ceux qui l’achètent pour survivre, ceux qui le brandissent comme arme de défense dans la guerre internationale des monnaies, ceux qui en font un vecteur générateur de devises à travers leur monnaie non convertible, ceux qui en profitent pour vivre au-dessus de leurs moyens et ceux qui l’ont conçu comme une courroie de transmission entre les économies d’Afrique subsaharienne et occidentales.

Dans un tel pêle-mêle d’étalage du franc CFA, il sera difficile, voire même impossible de trouver un dénominateur commun à tous ces acteurs.

De l’avis des pourfendeurs du CFA : un régime de change fixe relevant d’un autre temps, un système monétaire au profit de la France et des élites africaines, une politique monétaire restrictive (objectif d’inflation autour de 2% qui freine la dynamique économique), une monnaie trop forte.

De l’avis des défenseurs du CFA : des arguments de pourfendeurs fondés sur aucune étude, une forte campagne de désinformation orchestrée autour de la monnaie, un franc CFA qui apporte une réelle stabilité monétaire dans la zone.

Aujourd’hui, toute la polémique est centrée sur la dimension franco-africaine du franc CFA, alors que notre monnaie reflète une deuxième dimension, internationale, qui nous impose la synthèse suivante :

  • nous n’avons pas à sortir d’une monnaie qui nous appartient car nous achetons le CFA au Trésor français au même titre que la France achète l’euro à la Banque centrale européenne (BCE) et nous sommes les seuls (pays de la zone franc CFA) à acheter cette monnaie ;
  • il n’est pas question de maintenir les fonctionnalités d’une monnaie qui ne profite pas au peuple africain ;
  • le contexte économique mondial actuel est tel, qu’il est préférable de réformer en profondeur les mécanismes du franc CFA et d’attendre d’avoir plus de maîtrise et de compréhension sur cette guerre des monnaies.

Comment voyez-vous cette réforme des mécanismes du franc CFA, face à ce désordre monétaire international ?


Depuis le début des indépendances, l’Afrique subsaharienne n’a pas encore entamé une réelle construction parce qu’elle ne bénéficie pas de flexibilité monétaire. Il faut inviter nos partenaires français à un débat bilatéral de réforme des principes et des institutions du franc CFA pour disposer d’une réelle flexibilité monétaire au profit du peuple africain. Cette monnaie étant au cœur de nos activités économiques, il faudra parler d’une seule voix (nous africains) et recentrer le débat sur nos besoins en évitant le terrain de l’idéologie économique.

  • Rappelons qu’à la fin de la seconde guerre mondiale, l’Occident était à reconstruire. En plus du plan Marshall, la France a bénéficié d’une réelle flexibilité monétaire pour développer ses infrastructures, ses industries, et financer sa politique sociale sans avoir besoin d’emprunter sur les marchés. Cette flexibilité monétaire s’explique par trois sources :
  • les avances de la Banque de France (création monétaire à hauteur d’une fraction des recettes fiscales annuelles lorsque la situation des finances publiques l’exigeait) ;
  • le service gratuit par le circuit du Trésor (le dépôt des avoirs des grandes entreprises nationales françaises) ;
  • la pratique du plancher qui obligeait les banques à acheter des bons du trésor à des taux fixés par l’Etat français et non par les marchés financiers.

La France s’est construite autour de cette flexibilité monétaire et de l’acquisition de nos matières premières bon marché (sans oublier le plan Marshall).

La zone franc CFA n’a jamais bénéficié d’une telle flexibilité monétaire depuis les indépendances politiques. Ainsi, à l’échelle de l’arrimage, nous avons droit au même traitement qu’il faut capitaliser et réclamer.

  • Nous devrions porter un autre regard sur le mécanisme des comptes d’opérations, comme un système de réserves fractionnaires qui ne dit pas son nom. Dans un modèle où la BCEAO et la BEAC sont des banques commerciales et que le trésor français représente leur banque centrale, le dépôt de 50% de nos réserves de change que ce dernier nous impose, doit être comparé au dépôt de 1% que la BCE impose aux banques commerciales européennes. Il y a réellement une inégalité de traitement car les banques commerciales européennes peuvent créer cent (100) en octroi de crédit avec un dépôt d’une unité monétaire (1) dans leur compte tenu par la BCE et en respectant un ratio de fonds propres, alors que nous en sommes à une réserve obligatoire de cinquante (50) pour une création monétaire de cent (100).

Moralité : le Trésor français conçoit que travailler avec les banques centrales africaines est six fois plus risqué que travailler avec les banques commerciales européennes. Quelles en sont les preuves ?

La France ne nous fait donc pas confiance, elle nourrit une réelle suspicion de mauvaise gestion économique et de mauvais crédit envers nous. Seulement, au regard de tous les évènements économiques et financiers des dix dernières années (crise boursière, bancaire, économique et des dettes souveraines) nous disposons de plusieurs arguments pour retourner cette suspicion vers le monde occidental et particulièrement vers la France.

 

  • Au regard de ce que symbolise un taux d’intérêt, le parallélisme entre le fonctionnement des comptes d’opérations et l’assurance peut être déterminant. Pour autant que cette moitié (50% de nos réserves de change) soit une contrepartie qui nous garantit la convertibilité de notre monnaie, nous rappelons qu’une garantie relève de la couverture d’un risque ; or un risque est couvert en contrepartie d’une prime. La prime demandée relève normalement d’une tarification qui tient compte de la probabilité de survenance du risque et des statistiques d’occurrence. Nous avons ainsi besoin de détails sur les études qui ont permis au Trésor français de faire passer ce dépôt de 100%, à 65% puis 50% dans la zone UEMOA depuis l’avènement du franc CFA. En quoi ce service de convertibilité vaut 50% de nos devises en dépôt? Quel est le risque géré par le Trésor pour demander ces 50% ? Risque de faillite ou de dépréciation ?

 

  • Depuis 2010 (en pleine crise financière internationale), la France a fixé à la BCEAO, un nouveau statut, avec objectif de maintenir le taux d’inflation en dessous de 2% et d’inciter les pays membres à aller chercher les capitaux dont ils ont besoin sur les marchés financiers.
  • La lutte contre l’inflation ne s’explique pas en zone franc CFA. Sur les quatre dernières années la BCE n’a cessé de multiplier ses efforts pour relancer l’inflation en Europe (rachats massif de dettes publiques, prêts aux banques, taux négatifs entre autres); elle n’a pas réussi à ramener l’évolution des prix au-dessus de la barre des 2% (son objectif affiché) et reste confrontée à plusieurs autres composantes de l’inflation : l’inflation domestique (liée aux fondamentaux de l’économie), l’inflation importée (liée à la hausse des coûts de matières premières), l’inflation des mobilisations ou des biens à duration longue (or, actions, immeubles, etc.) et l’inflation dite ‘‘sous-jacente’’ liée à la hausse des salaires. Ainsi, l’inflation connue sous sa composante liée à la hausse des prix, est devenue depuis la crise de 2008, un vecteur à plusieurs dimensions.

Riche de ces dix dernières années d’expérience en crise, la BCE aura au moins intégré l’idée que l’inflation est un phénomène monétaire alors que la hausse des prix est un phénomène de marché.

Combien de composantes de l’inflation existe-t-il en zone CFA? Contre laquelle faudrait-il réellement lutter?

Il est vrai qu’il fût un temps où, lutter contre l’inflation avait un sens économique. Dans les années 80, le taux d’inflation dépassait 13% en Occident (13,5% aux Etats Unis en 1981 et une hausse des taux à 20% l’avait fait baisser à 3,2%).

Nous vivons aujourd’hui un autre temps où, ces banquiers centraux qui acceptent une inflation proche de zéro et refusent une inflation qui accélère, font preuve d’une volonté de rester dans le formatage de l’école américaine.

Nous n’avons aucune raison d’avoir peur de l’inflation en Afrique car dans notre environnement économique, tout est à faire, et des investissements publics massifs feraient notre bonheur.

Une lutte contre l’inflation n’apporte aucune avancée sur le terrain de la zone CFA, qui semble beaucoup plus impactée par la composante importée de l’inflation que par sa composante domestique. Entre 1945 et 1949, en pleine reconstruction, la France a connu une inflation de 50% au grand bonheur de ses enfants (après-guerre et début des trente glorieuses).

 

  • L’incitation des Etats de la zone CFA à se financer sur les marchés est venue boucler une boucle qui risque d’être infernale. La France ne peut pas inviter les pays de la zone CFA aux mêmes erreurs d’orientation qui lui ont coûté sa dette de plus de 2 000 milliards d’euros. Cette dette prend sa source après 1973 (premier choc pétrolier, fin des accords de Bretton Woods), lorsqu’elle avait été contrainte de se financer sur les marchés, sans oublier les effets de sa loi du 4 août 1993 qui a rompu définitivement son lien avec sa banque centrale de l’époque) ; la mise en vigueur de cette loi au premier janvier 1994 semble intégrer les raisons de la dévaluation du franc CFA intervenue la même année (à l’image d’une guerre des colonies connue de l’histoire).

Pour le financement de nos projets à court terme, peut-être, mais pour nos projets à long terme, nous n’avons pas besoin d’aller sur les marchés car il existe d’autres solutions comme la flexibilité monétaire. Aussi, en toute équité, le trésor français devrait même être acheteuse, en dernier ressort, des obligations émises par les Etats africains et contribuer ainsi à la baisse des taux d’intérêt en zone franc CFA.


Quelles réponses aux Africains qui appellent à la création d’une nouvelle monnaie ?


La monnaie est le reflet réel d’un prix pour l’économie de la zone associée. L’idée de créer une nouvelle monnaie (pour l’Afrique subsaharienne) est recevable car elle consiste exactement à élaborer un projet régional, visant à mettre un produit fini sur le marché mondial. En créant notre monnaie, nous allons ainsi réaliser un projet qui nécessite :

  • une prise de conscience du peuple africain, qu’une zone monétaire doit être unique, indivisible et qu’une monnaie est un bien public générateur de liens sociaux et politiques ;
  • une vision, une solidarité, un sens de la vérité, et une réelle conscience qu’on peut réussir ce projet
  • une gestion en mode projet, tenant compte des contraintes de ressources, de budget et de temps ;
  • un business modèle avec une étude de rentabilité très approfondie, tenant compte de tous les types de scénarios de catastrophes possibles, pour éviter de tomber dans le même piège que les Européens avec l’euro ;
  • une souveraineté économique autour d’une convergence parfaite (monétaire, budgétaire, fiscale et sociale) ;
  • Une monnaie à deux étalons : le premier en interne basé sur un panier de matières premières et le deuxième à l’international basé sur l’or (pas exactement dans un modèle chinois mais mieux adapté à nos réalités africaines) ;
  • une acceptation d’énormes sacrifices en début de projet, car les autres ne nous laisserons pas les manettes ;
  • un appel continuel à la communauté internationale, pour la convergence vers une stabilité monétaire.

 

Il faudra aussi éviter de faire les mêmes erreurs que les Européens avec l’euro. L’absence de référentiel commun en début de construction et l’absence d’institutions capables d’arbitrer les déséquilibres futurs sont à la source de tous les problèmes de la monnaie unique européenne. L’euro a même creusé le fossé entre ses pays membres et contribué à effacer leur dynamique connue avant les années 2000. L’euro a quinze années d’existence au cours desquelles elle n’a jamais réussi à représenter un bien public pour son peuple.

Le temps de réunir toutes ces conditions nécessaires à la réussite d’un projet de création d’une monnaie africaine, la zone franc CFA doit opter pour une réforme en profondeur de ses mécanismes de fonctionnement (principes et institutions), pour accéder à plus de souveraineté monétaire permettant des investissements publics, un développement de nos infrastructures, une réponse à nos besoins régaliens et une politique sociale conforme à nos réalités africaines.

 


Suivre la partie 2 de l’interview le 14 avril sur Financial Afrik

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