2017-03-11-photo-00000001Grande figure du monde des médias et de la communication au Maroc, Abderrazzak Sitaïl ferait partie – et il s’en défend – de ce courant élitiste inspiré par Alain Minc et d’autres intellectuels qui reprochent au suffrage universel de ne pas forcément aller dans le sens de l’intérêt général. Pour ce royaliste, le monde africain des médias doit assumer ses responsabilités et son devoir d’information. Entretien.

 


Financial Afrik : En tant que professionnel à la tête d’un grand média panafricain qui va fêter ses 10 ans cet été, quel regard portez-vous sur l’industrie des médias en Afrique?


Abderrazzak Sitaïl : Tout d’abord, commençons par définir les médias. Les nouvelles technologies et l’Internet ont bouleversé la donne, permettant au plus grand nombre d’accéder à l’information de manière extrêmement rapide. Cette tendance positive s’accompagne, il faut le dire, d’une certaine confusion des genres. Poussés dans nos derniers retranchements par les pure players, les agrégateurs et les réseaux sociaux, nous nous retrouvons à participer à une information fast-food. La proactivité, exigée désormais des médias, nous pousse à investir dans les alertes et à épouser le sensationnalisme. Les infos diffusées sont oubliées 5 minutes après… Cette frénésie dans l’air du temps ne nous dédouane pas, si nous aspirons à la définition du journalisme, de l’enquête, de l’analyse et de l’information qui porte à réfléchir. Il y a un devoir pédagogique d’information et d’éducation à ne pas éluder sous peine de perdre son âme.

 


Vous semblez dire que trop de réactivité tue l’information?


Non, bien au contraire! La réactivité est une exigence de notre époque. Mais, vous le savez bien, l’alerte doit être accompagnée ou suivie de pertinence. L’analyse des faits, le recoupement et la vérification de l’information sont indispensables pour donner aux lecteurs une idée concrète du sujet traité. Et sur ce point, je dois admettre que nous sommes en train de faillir en Afrique. Nous sommes en train de délégitimer le rôle du journaliste dans l’information et c’est dommage.


Ce que vous appelez confusion des genres ne vient-il pas du fait que les médias n’ont pas encore trouvé leur modèle économique? Car, vous voyez vous-même que l’information instantanée prend le dessus sur  ce métier haute couture que nous appelons journalisme?


Je suis convaincu qu’il y a un socle qui ne changera jamais. C’est donner au lecteur une information de qualité. L’on ne peut pas y accéder ainsi, de manière rapide et sans recul. Il y a des gens intelligents qui veulent accéder à la connaissance et qui veulent s’informer de manière précise, dans toute la largeur et dans toute la profondeur de l’info. Il y a certes la révolution du numérique. Mais il ne faut pas que la transition, qui y est attendue, se mue en confusion. Combien de temps va durer cette situation? L’on reçoit de l’information au quotidien, elle est rapide, donc automatiquement oubliée, et on ne prend pas le temps de l’analyser. Il faut des journalistes qui analysent, qui enquêtent et qui pèsent les pour et les contre, afin d’informer juste.


Dernièrement, l’un de nos confrères disait que l’information sérieuse ne paie pas son homme, faisant sans doute référence au mode de fonctionnement de Google Adsens. Les sites sensationnels font des millions de visiteurs par jour, sur la base de canulars, de fausses informations ou Fake News. Est-ce que cette donne ne pose pas les limites de la profession? 


 

Chez nous, Les Afriques, l’information a de la valeur. On pense sérieusement que si vous envoyez un journaliste aux fins fonds de la Côte d’Ivoire, ça coûte de l’argent. Il doit par conséquent aller chercher cette information, la vérifier sur place et interviewer d’éventuels témoins pour pouvoir faire son enquête. La bonne information a un coût. Et je ne crois pas que là on est en compétition avec les médias à sensation. Ce n’est pas possible. Il faut ensuite faire confiance à l’intelligence et au bon sens du lecteur. Ces étudiants, ces élites, ces cadres ont besoin d’une information réelle, vérifiée, professionnelle. Je crois que le monde des médias, tel qu’il se présente aujourd’hui, est un miroir aux alouettes. Je suis convaincu que cela va finir par se réguler ou s’autoréguler. Peut-être que la loi devra intervenir. Il va falloir qu’il y ait une législation dans ce domaine. 


Tout à fait d’accord mais, devrions-nous l’admettre,  la main invisible du marché ne semble pas soutenir les médias dits sérieux, accordant sa prime plutôt aux médias sensationnels qui reçoivent le plus grand nombre de visites ou de clics. Comment faire alors?


Exactement, c’est peut-être la technologie qui donne cette sensation de non-possibilité de contrôle. Nous avons l’impression de ne plus rien contrôler. Mais à l’époque aussi, la rumeur intéressait, c’est comme ça. On riait sous cape de certaines informations. Cela a toujours été ainsi, c’est dans la nature de l’homme de chercher de l’émotion. La pression de l’instant n’est pas pour autant un argument pertinent pour nous obliger à rendre les armes.

 


Sur la place africaine, l’on assiste à un renouvellement du monde médiatique avec l’arrivée de grands journaux parisiens. Que vous inspire la duplication des versions africaines de tous les grands médias français, comme Le Point Afrique, Monde Afrique…? 


J’ai l’impression qu’il y a de grandes intentions qu’il faut applaudir. C’est courageux. Mais, d’abord, il faut revenir à cette idée de distinction entre les médias. Nous avons parlé de la loi, d’un marché qui peut s’autoréguler, et moi je crois qu’il faut aller chercher du côté du Darknet. Avec le Darknet, les gens peuvent accéder à des marchés incroyables. C’est illégal, mais ils peuvent quand même y accéder. Et je suis convaincu que demain on pourra trouver de grands moteurs de recherche médias où seuls les médias les plus calés pourront y être. On pourrait imaginer ce type de moteur de recherche où on ne pourra trouver que des médias les plus influents et les plus sérieux. Et c’est possible à faire dans les années à venir. Je suis persuadé qu’on aura un futur Mark Zuckerberg africain qui va redonner sa lettre de noblesse à l’information.

Pour en revenir à l’arrivée des médias occidentaux, on est heureux de cette intrusion, mais les moyens ne suivent pas. Nous avons une économie où il y a plus de 500 milliards  de dollars  par an qui sont pris à l’Afrique . Ce qui est énorme en Afrique où les médias sont extrêmement pauvres. Donc, ils ont de belles intentions, de grandes ambitions, mais les sponsors, les annonceurs, les États ne suivent pas pour pouvoir mettre en valeur cette Afrique et donner la bonne information à l’Afrique. Et là, on a l’impression qu’on fait l’information pour nous. C’est donc les États unis qui font l’information pour l’Afrique, c’est l’Europe qui fait l’info pour l’Afrique, c’est l’Asie qui fait l’info pour l’Afrique ou même pour le Moyen-Orient. Ce n’est donc pas l’Afrique qui fait l’information pour l’Afrique.


Justement, quel devrait être le rôle de l’État et de la puissance publique dans la structuration de l’information

 


On a observé les tendances du dernier siècle en Europe. On est passé d’États qui ont été dirigistes à ceux qui ont accompagné le développement des médias. À côté de la voix officielle, il y avait toujours des médias indépendants, des journaux qui étaient vendus à la sauvette. D’un autre côté, on avait l’État qui subventionnait certains médias. On trouvait aussi de grandes familles, de grandes entreprises, de grands conglomérats qui ont pris pied dans les médias. Pour citer le cas contemporain du groupe Lagardère et du groupe Bouygues en France. Il y a donc prise de conscience d’un besoin de communication, d’un besoin d’information, mais aussi celui de défendre son point de vue sur la politique. On peut imaginer qu’en Afrique il y ait le même processus. Que les grandes entreprises s’engagent à ce que la meilleure information puisse être diffusée sur l’Afrique.

 


Au-delà de la crise qu’on ressent, les entreprises de médias peuvent-elles être rentables?


Il y a plusieurs cas où les médias sont rentables. Mais, il faut quand même revenir aux standards. Une grande marque coûte de l’argent. Toute la stratégie du groupe Les Afriques est basée sur le fait de développer une grande marque. Cela coûte énormément. C’est s’installer, c’est de la détermination, c’est de l’engagement, et c’est la volonté de pouvoir diffuser. Derrière une grande marque, effectivement, il y a les produits dérivés qui viennent s’ajouter aux bénéfices, pour permettre d’atteindre l’équilibre. Il y a beaucoup d’entreprises qui mettent de l’argent dans la presse avec du print, du digital, de la formation, des conférences, etc. Il faut développer une grande marque pour pouvoir amener une certaine connaissance auprès de ses lecteurs.


Alors, l’heure est aux grands ensembles comme au sein de l’Union africaine qui vient d’annoncer le retour du Maroc. L’on célèbre aussi de grands ensembles économiques et politiques ici et là du continent, mais on ne voit pas de grands ensembles de médias se former. On ne voit pas des conglomérations, mais plutôt des fragmentations. Pourquoi cela?


Cela est dû à la fragmentation de l’Afrique. J’ai l’impression que les Africains n’ont pas pris conscience de cette fragmentation. Déjà, parlons de la langue. On a une Afrique coupée en deux, avec une zone anglophone et une zone francophone. Ce qui suppose des influences différentes. Dans l’Afrique anglophone, on ne voit pas le développement et la prospérité de la même manière que la zone francophone. Les partenariats avec d’autres ensembles sont différents. La zone francophone incluant le Maghreb, par exemple, est sous influence complète de la France. À partir de là, on voit un problème linguistique.

Il faut une langue pour l’Union africaine. Peut-être, il faut instituer deux langues obligatoires, à savoir l’anglais et le français, en plus de la langue du pays. On aura déjà commencé à gagner le pari d’un seul continent, une seule Afrique. À Dakar, on devrait parler l’anglais et le français à l’école. C’est très bien que nos langues puissent être reconnues, mais encore une fois, si nous voulons prospérer, si nous voulons communiquer avec le monde, je crois que l’Afrique doit parler l’anglais et le français indistinctement dans tous les pays. On doit d’abord se comprendre entre nous. Ne pas se comprendre entre le Nigéria et le Mali c’est catastrophique. Pire, au Cameroun, vous avez le côté francophone et celui anglophone qui ne se comprennent pas. Et si on arrive à combler le fossé linguistique, nous parviendrons à de grands médias qui seront diffusés suffisamment pour qu’il y ait des économies d’échelle qui permettent d’engranger de la rentabilité et du business.


Peut-être, cette fragmentation découle elle aussi de celle du marché publicitaire. Il n’y a pas encore de marché panafricain. Nous avons de petits marchés nationaux, ce qui fait qu’il n’y a pas de médias transnationaux... 


Je l’ai expliqué pour le Maroc, mais je peux aussi l’expliquer pour d’autrepays. Je pense qu’on a pas encore développé de grandes multinationales africaines. Nous avons des multinationales qui vont en Afrique, mais qui ne sont pas africaines. Le jour  on réussira à avoir une grande entreprise avec un patron qui vient des États-Unis, ou de Hong Kong ou même d’ailleurs, on aura une multinationale.


Mais cette question-là est très sensible dans un continent qui a subi quatre siècles d’esclavage et un siècle de colonisation et qui, finalement, s’affirme en voyant ses élites accéder à certains postes, qui leur étaient interdits, il y a quelques années... 


C’est magnifique qu’ils puissent y accéder, mais en même temps il faut qu’il n’y ait pas de complexe. Il faut choisir les meilleures compétences pour pouvoir réussir. Le challenge c’est de réussir. Cela ne me gêne pas d’aller chercher le bon stratège chinois, français ou américain, pour diriger une multinationale africaine.

 


Nous assistons quand même au retour d’un certain protectionnisme, incarné par Donald Trump. Estce que le monde n’est pas finalement revenu aux frontières et aux préférences nationales ? Est- ce que l’Afrique doit être le seul marché international ouvert?


Ce que vous constatez en Europe ou en Amérique peut être inquiétant, mais il y a quand même de bonnes réactions. L’avènement de Donald Trump est un électrochoc peut-être nécessaire. On ne sait pas où il veut aller, il n’a pas de vision. Il est le président des États unis, il est censé être crédible, mais chaque jour il se décrédibilise. Pour en revenir à l’Afrique, elle a besoin de solidarité. La preuve, on a fini par vivre le retour du Maroc au sein de l’UA. Il y a tellement encore de chemin à faire vers l’intégration complète de l’Afrique. Les sous-ensembles sont une première étape qui va coûter beaucoup d’argent à l’Afrique, mais il faut vraiment que nous allions vers une Afrique unie.


Le magazine Les Afriques, c’est bientôt une décennie. Quel regard portez-vous sur ce projet de média panafricain?


Tout d’abord, d’un point de vue humain, c’est un projet fantastique. Cela a été l’occasion pour moi de retrouver mes gènes africains. C’est vrai qu’on avait ce côté enclavé marocain, tourné vers l’Europe. Mais, en réalité, nous sommes Africains. Nous sommes à 200% Africains et je le dis 10 ans après, avec tellement de fierté. Les Afriques, c’est la découverte de racines, d’une histoire, c’est l’échange, ce sont les populations africaines, des valeurs communes. Donc, c’est vraiment un projet fantastique d’un point de vue humain. Mais, surtout, c’est la prise de conscience des compétences africaines. L’Afrique regorge de compétences.

Les Afriques a pu interviewer des centaines de dirigeants, de chefs d’entreprise, des cadres, de leaders de la société civile, de politiques. L’on se rend compte à quel point l’Afrique dispose de potentiel humain incroyable. Je suis aussi heureux de découvrir une Afrique décomplexée, une nouvelle génération qui sait ce qu’elle dit. Qui sait  elle va, qui a des compétences pour pouvoir mener des projets, et qui est capable d’atteindre ses objectifs. Donc là, c’est vraiment quelque chose de bien. C’est un projet dans ce sens-là incroyable. 

D’un autre côté, nous avons beaucoup à gagner à installer un grand média en Afrique. Les Afriques a aujourd’hui cette prétention d’un grand média panafricain. Notre vocation c’est de répondre aux attentes des lecteurs au niveau mondial puisqu’on est destinés au monde. Notre ambition c’est de transmettre l’information de l’Afrique au monde. On a vraiment posé le socle, les jalons, les piliers, pour pouvoir propulser un média africain. 


Vous êtes un grand admirateur des hommes qui ont un sens du leadership. Quels sont parmi les chefs d’État africains ceux qui vous inspirent par la qualité de leur leadership? 


Il y a une génération qui m’a toujours fasciné. Est-ce qu’elle est faite de mythes? J’ai toujours été un admirateur d’Abdou Diouf. Des gens qui ont su saisir un moment historique pour marquer leur pays. Ce qui est très important. Il y a aussi Léopold Sédar Senghor, et tous les grands qui ont fait leur histoire. Aujourd’hui, nous avons une nouvelle génération, composée en général de copier-coller de ces chefs d’État qu’on a pu avoir en Europe, qui sont symbolisés par des rapports troubles avec le monde de  l’argent. Ce sont là des gens qui, tout de suite, ont eu accès à l’argent et qui ont voulu dépenser cet argent pour eux-mêmes. Nous n’avons donc pas eu des jeunes de notre génération qui ont compris qu’il y avait de grands virages, qu’il y avait des populations en attente, prêtes à demander des comptes. Nous avions écrit par exemple sur Blaise Compaoré, «27 ans, n’est-ce pas trop?», le magazine est arrivé en kiosque le jour de son départ. C’est-à-dire qu’on a des populations qui ne veulent plus accepter l’inacceptable. Donc, s’installer au pouvoir pour y rester sans rendre des comptes, c’est compliqué. On souhaiterait voir un chef d’État qui saisit cette occasion historique de faire quelque chose pour son pays durant un mandat de 5 ans, 7 ans, qu’on le sente, qu’on le comprenne et que toute la population le comprenne.


Maintenant, intéressons-nous aux hommes d’affaires. Y a-t-il un assureur, un investisseur, un opérateur économique africain en particulier qui vous a inspiré ces dernières années? 


Je ne sais pas si on peut le considérer comme étant un homme d’affaires, parce qu’aujourd’hui il est au-dessus de la mêlée en Afrique. C’est quelqu’un comme Mo Ibrahim. C’est un homme qui a effectivement réussi dans les télécommunications. Il a su très vite orienter sa vie vers l’Afrique. On sait qu’il a développé un grand fonds, qu’il a investi dans l’éducation dans plusieurs pays et, notamment au Maroc. C’est qu’un exemple, il y en a d’autres. Le Prix Mo Ibrahim, destiné aux chefs d’État qui assurent une transition démocratique et qui partent, je trouve ça extraordinaire. C’est un monsieur qui m’impressionne beaucoup.


On finira par la partie la plus délicate puisque nous sommes journalistes. Y a-t-il parmi nos confrères journalistes certains qui vous ont inspiré dans leur engagement panafricain? 


Moi, j’ai aimé plus la période où on a eu le plus de Pulitzer en Afrique du Sud, pendant la résistance contre l’Apartheid. Il y a eu deux photographes qui ont eu des Pulitzer. Cela… c’était extraordinaire. Mais, il y a un monsieur avec qui j’ai marché, avec qui j’ai eu des moments de grâce, où j’ai senti un homme qui s’est dévoué toute sa vie au journalisme. C’est feu Chérif El Walid Sèye (paix à son âme). Il m’a vraiment marqué et inspiré. Il a tout donné à son métier. Je suis ému quand je parle de lui. Un homme qui a travaillé de son métier, qui a vécu de son métier, il voulait même son média et a fini par créer le magazine Quorum…

 

Propos recueillis à Casablanca par Adama Wade

 

 

 

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