photo camerounEntretien avec Georges D. Mbondo*, chef de département Economie Publique à la Faculté des Sciences Economiques et de Gestion Appliquée de l’Université de Douala.


Propos recueillis par Youcef Maallemi, Alger


Vous êtes un économiste de grande renommée, très influent dans la recherche économique. Pouvez-vous nous dresser un bilan sur la situation économique au Cameroun?

L’appréciation de la situation économique peut se faire à au moins deux niveaux d’analyse. Le premier point de vue pourrait concerner l’état de l’économie telle qu’elle apparaît aujourd’hui en pointant le doigt sur les problèmes de l’emploi, de la création des richesses, des performances sur les marchés internationaux et enfin du moral des affaires. L’autre niveau d’analyse est l’appréciation de ladite situation économique au regard des potentialités de l’économie et de ses objectifs à moyen terme…

Revenant sur le premier niveau d’analyse, il faut encore s’armer de lucidité car en économie l’appréciation d’une situation dépend aussi du type d’indicateur privilégié dans l’analyse. En prenant par exemple l’emploi qui est une variable économique politiquement très importante, le taux de chômage est souvent l’indicateur qui arrive immédiatement à l’esprit. Or celui-ci ne permet pas de capter convenablement les problèmes posés par l’emploi dans nos pays. Cela est dû à la définition du chômage également admise par le BIT. Il convient à cet égard de s’intéresser au chômage et peut-être plus encore à l’inactivité ou à la sous activité de la population active. La situation économique du Cameroun est donc caractérisée par un taux de chômage élargi de 13%, un taux de croissance, c’est-à-dire de richesse créée, qui oscille autour de 5,5%, un moral des affaires optimiste, si je me réfère au dernier bulletin du GICAM, principal regroupement patronal du pays. On peut donc dire que, bien que l’objectif d’un taux de croissance de 6% ne soit pas encore atteint, on n’en est plus si éloigné, la situation économique du Cameroun est globalement acceptable. Cet argument est encore plus justifié si l’on adopte le deuxième niveau d’analyse annoncé. De ce niveau, les potentialités de l’économie camerounaise sont réelles et nourrissent l’optimisme du régime du président Paul Biya. On peut constater que l’économie camerounaise est passablement diversifiée. Les activités agricoles et forestières (24,7% du PIB) intègrent à la fois les cultures de rente (cacao, café, banane, palmier à huile, canne à sucre, hévéa) et vivrières (banane plantain, maïs, manioc…). La production vivrière nationale est en constante augmentation mais ne parvient cependant à couvrir tous les besoins de la population. Cela explique que l’importation de denrées de base s’accompagne d’une hausse de leur prix de vente qui a poussé depuis 2011 les autorités à mettre en place une agence de régulation des prix alimentaires chargée de prendre des initiatives visant à éviter la spéculation (magasins témoins, caravanes itinérantes). On note également que la croissance économique, quoique modérée, est régulière. Se maintenant à 3% par an entre 2006 et 2010, elle est passée à 4,1 % en 2011, 4,6 % en 2012 et tourne autour de 5,5% depuis 2013. Voilà pourquoi je dis que la situation est acceptable et porteuse d’espoirs.


 

Quelle est la politique menée par SEM le président Paul BIYA, pour lutter contre le chômage ?


 

Le Document Stratégique pour la Croissance et l’Emploi est à cet égard une sorte de code de référence de la politique d’emploi poursuivie par le Président Paul Biya. Ainsi que je viens de le relever, la prise en compte de la différence théorique entre chômage et sous activité ou inactivité est réelle. Trois axes caractérisent la politique de l’emploi menée par le Président Paul Biya et visent à résorber non seulement le chômage mais aussi l’inactivité et la sous activité. Le premier axe est l’amélioration de l’offre d’emplois décents. Pour y parvenir l’accent est mis sur le développement de l’emploi salarié à travers une politique d’appui et de mise en place des cadres incitatifs favorables aux PME/PMI; cette politique favorise également la migration des secteurs informels vers le secteur formel de l’économie. Le deuxième axe est orienté vers la mise en adéquation de la demande d’emploi. Dans ce cadre, une batterie de mesures sont prises pour assurer tout particulièrement l’adéquation formation/emploi dans les centres de formations, dans les Universités comme dans les formations du secondaire. Les préoccupations du monde socioprofessionnel et les exigences de la mondialisation des économies tout comme celles de la vitesse des innovations sous l’impulsion des technologies de la communication sont au centre des parcours type de formation, de manière à assurer l’employabilité immédiate des diplômés. On peut également observer l’insistance sur les parcours visant l’auto emploi et l’entrepreneuriat, formation restée longtemps à la traîne. Ces mesures conduisent tout naturellement au troisième axe de la politique de l’emploi. Le troisième axe vise l’amélioration de l’efficacité du marché de l’emploi. Il s’agit d’assurer ici la transparence qui garantit l’égalité des chances à tous, mais aussi un taux d’insertion professionnelle le plus élevé possible. Des organismes sont créés à cet effet (Fonds National de l’Emploi) et d’autres sont prévus (Conseils national et régionaux de l’Emploi) qui, à mon humble avis, répondent aux exigences d’une économie moderne. Il faut associer à tous les axes le souci de rajeunissement de la main d’œuvre du Président Paul Biya.

 


Avec la volonté de SEM le Président et après la réalisation des grands projets, tels que les barrages, les routes, les ports et les infrastructures en gèneral,  le Cameroun a-t-il toujours besoin de ses partenaires extérieurs pour s’assurer l’émergence en 2035 ?


 

Aucune économie ne peut prospérer longtemps en autarcie. Les économies industrialisées ont-elles besoin de partenariats extérieurs? Bien sûr! Même émergent, la diversité des ressources, des compétences et de développement technologique,  oblige d’entretenir encore des relations sérieuses avec des partenaires extérieurs. Cela est nécessaire pour parachever l’industrialisation et pour s’y maintenir. On n’arrive pas au sommet du développement pour se séparer du monde mais pour mieux gérer les opportunités et se maintenir à ces sommets. Autrement dit, même  émergent en 2035, le Cameroun aura encore besoin de ses partenaires extérieurs; c’est sans doute la nature des rapports avec ces partenaires qui risque de changer, et c’est tout à fait normal.


Quelles sont les autres réalisations sociales de SEM le Président Paul BIYA?


 

Trois grands domaines de la vie sociale sont aujourd’hui marqués de façon indélébile par la politique du Président Paul Biya. Le premier est le domaine de la santé publique, avec la construction et l’équipement des hôpitaux de référence,  des hôpitaux de district et des centres de santé intégrés dans les zones parfois les plus reculées. Le deuxième domaine est l’Education, de la gratuité de l’enseignement primaire à l’ouverture de l’enseignement supérieur à la gestion privée, en passant par la multiplication des établissements secondaires et primaires jusqu’au niveau des districts et des cantons. En tant qu’économiste, je dois reconnaître l’importance de ces domaines de la vie sociale dans la formation du capital humain et l’accélération de la croissance endogène qui montre les capacités intrinsèques d’une économie à soutenir son développement. Le troisième domaine des réalisations sociales de Paul Biya est celui des libertés, et tout particulièrement la liberté de parole dont jouissent non seulement les camerounais où qu’ils soient mais aussi les étrangers au Cameroun. Cette liberté a favorisé la communication sous ses divers aspects, ainsi que le dialogue social dans les sphères publiques et privées.

 


Comment analysez-vous l’apport des entreprises françaises dans le développement économique du Cameroun ?


 

Cet apport est immense à plusieurs égards, sur le plan de l’emploi, de la contribution à la création des richesses et du transfert de technologie. En effet, depuis l’indépendance en 1960,  la France a été le premier investisseur au Cameroun jouissant d’une position de quasi monopole dans la plupart des secteurs d’activités. Malgré la crise du milieu des années 80 et la récession qui s’en est suivie, conduisant à la dévaluation du franc CFA de 1994, l’industrie française a maintenu sa présence, avec une centaine de filiales utilisant une population qu’on pourrait estimer autour de 30 000 personnes. Plus de 200 entreprises appartiennent à des ressortissants français, dans tous les secteurs d’activité (pétrole, bois, BTP, distribution, banque, transport…). Malgré la présence chinoise qui s’est largement intensifiée au Cameroun, en particulier dans le secteur des infrastructures, des télécommunications ou de l’énergie, et avec laquelle le volume des échanges commerciaux qui, parti de 100 millions de dollars en 1997 a atteint le milliard de dollars en 2010, le Cameroun est resté une destination privilégiée des Investissements Direct français à l’Etranger. Le stock d’IDE français au Cameroun a franchi la barre des 500 M EUR en 2009 pour atteindre environ 658 M EUR en 2012. C’est en 2009 que les flux entrants nets d’IDE français ont atteint leur pic à 120 M EUR. Depuis, ils ont baissé à 13 M EUR en 2010 et sont même devenus négatifs en 2011 (désinvestissement français de 140 M EUR). Depuis 2012, on note une embellie avec des flux entrants. Cela montre l’importance de la présence française dans l’économie camerounaise.


 

Le Cameroun des «Grandes Réalisations» ou le Cameroun qui avance a engagé de grands projets dans les domaines de l’énergie, des infrastructures, des mines, de l’agriculture, du tourisme, etc. Comment voyez-vous les objectifs de SEM le Président dans les 5 ans à venir ?


 

Dans cinq ans, nous seront à l’an 2035 moins 15. Vous me demandez en quelque sorte de me prononcer sur le réalisme des objectifs à mi-parcours vers l’objectif final d’émergence en 2035, l’objectif d’atteindre le stade de Nouveau Pays Industrialisé. Cela veut encore dire que dans cinq ans, le Cameroun devienne, à tout le moins, un pays à revenu intermédiaire. C’est pourquoi on s’était fixé pour objectif de réaliser entre 2010 et 2020 un taux de croissance annuel de l’économie de 6%. Aujourd’hui, nous sommes autour de 5,4%, pas si loin de l’objectif de départ. Ce qu’il faut pour maintenir le cap, c’est accroître la productivité de l’économie,  ce qui pourrait arriver tout naturellement grâce la réalisation des projets énergétiques et infrastructurels. Les grands projets miniers sont de nature à permettre, du fait de leur réalisation, la stabilité macroéconomique dans la mesure où ils conduiront à l’accumulation des devises nécessaire au financement de la croissance. Les grands projets agricoles permettent la valorisation de certains résultats de la recherche, de manière à faciliter l’intensification des activités sylvo agro pastorales et piscicoles dont l’impact est immédiat dans la structure des échanges extérieurs. Le plan d’urgence est la démonstration de notre conscience de soutenir les efforts consentis jusque-là et de maintenir le cap vers cet objectif à mi-parcours de l’émergence.


Parlez-nous de l’état d’avancement du projet du terminal à conteneurs de Kribi, initié par SEM le Président Paul BIYA ?


 

La construction du terminal à conteneurs est bien avancée. La phase 1 de l’infrastructure est achevée et le gouvernement camerounais a rendu public, le 28 août dernier,  l’attribution des contrats de concession des terminaux à conteneurs et polyvalent du port, respectivement aux groupements Bolloré-CMA CGM-CHEC et Necotrans-KPMO. Il s’agit de concessions de 20 ans qui intègrent  la construction dans un délai maximum de 5 ans d’un 2ème terminal à conteneurs de 700 mètres, donc au plus tard en 2020, cette infrastructure sera opérationnelle.


Est ce que la baisse des cours du pétrole va peser sur les équilibres budgétaires camerounais?


 

Bien entendu. Les hydrocarbures restent un élément important de l’économie (8,8% du PIB). Après plusieurs années de déclin, la production pétrolière est repartie à la hausse en 2012 et 2013 et il est logique et normal qu’on en attende un effet budgétaire important. Nous savons que les hydrocarbures contribuent aux recettes budgétaires à concurrence de 25%. Une baisse des cours de pétrole a donc forcément un effet négatif sur notre équilibre budgétaire. Toutefois, l’exploitation du gaz offre des perspectives intéressantes à plus ou moins moyen terme, les ressources minières diversifiées (cobalt, bauxite, fer…) qui font actuellement l’objet de projets permettent d’atténuer le pessimisme qui semble découler de cette baisse de cours de pétrole.


Quelles sont les secteurs qui créent le plus d’emplois ?


 

 

On peut distinguer entre secteur public et privé ou encore, entre secteur primaire, secondaire et tertiaire ou encore entre secteur moderne et informel. Il est vrai que le secteur informel crée plus d’emplois que le secteur moderne, malheureusement ces emplois sont très précaires. C’est pour quoi, ainsi que nous l’avons dit plus haut, l’un des axes de la politique de l’emploi est de créer des emplois décents. De manière générale, l’offre d’emplois moderne est constitué de l’ensemble des emplois créés et disponibles dans une économie. Au Cameroun, il s’agit des emplois pourvus par le secteur public et le secteur privé et dont le nombre total dans l’économie moderne oscille autour de à 950000 au cours de ces trois dernières années. La création nette d’emplois quant à elle se situe autour de 80000 emplois par an, à raison de 65% dans le secteur privé et 35% dans le secteur public. On observe une relative instabilité dans cette création nette d’emplois et un rythme plutôt lent de manière générale. Par ailleurs, si dans le total des emplois créés, la part des créations d’entreprises est importante, les emplois pourvus dans ce secteur sont plutôt fragiles. Cela s’explique par la taille modeste des entreprises ainsi qu’un très fort taux de mortalité des nouvelles entreprises, un an après leur démarrage.

 

 

 

 


 

Parcours professionnel 

Georges D. Mbondo a fait ses études à l’Université de Yaoundé puis, grâce à la bourse d’excellence du PTCI,  est allé à l’Université Catholique de Louvain (K. U. Leuven) et enfin à l’Institut des Etudes de Développement Economique et Social de l’Université Paris I Panthéon Sorbonne pour finaliser sa thèse de doctorat d’Etat. Chercheur invité au laboratoire du TEAM à l’Université de Paris I jusqu’en 2005, il est aujourd’hui chef de département Economie Publique à la Faculté des Sciences Economiques et de Gestion Appliquée de l’Université de Douala.

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