Par Dov Zerah

La volatilité des changes conduit-elle à la guerre des changes?

La semaine dernière, je vous avais annoncé que je vous entretiendrai de la volatilité des changes. Ce sujet a été au centre des discussions qui ont eu lieu à la mi-avril au cours de que l’on dénomme « les assemblées du printemps » du Fonds monétaire international et de la Banque mondiale.
Le FMI est un des principaux éléments de l’ordre économique international constitué au sortir de la seconde guerre mondiale. Sa mission originelle était de combattre les dévaluations compétitives de l’entre-deux guerres qui avaient conduit au repli sur soi des pays, à l’isolement, et à l’enchainement de la guerre.

Jusqu’en 1975, la parité de chaque devise devait être exprimée en valeur fixe par rapport à l’or et au dollar. De légères fluctuations par rapport au cours pivot pouvaient être tolérées. Un profond déséquilibre de la balance des paiements ne pouvait se traduire par une dévaluation qu’à la condition expresse de l’adoption d’un plan de redressement soumis à approbation du FMI.

Véritable gendarme monétaire, le FMI surveillait de près les politiques monétaires des pays et empêchait toute dévaluation injustifiée, susceptible de donner un avantage de compétitivité et de remettre en cause le commerce entre les nations.

Ce système rigoureux a fonctionné pendant trente ans. Mais quinze ans de déficits extérieurs américains pour financer la guerre du Vietnam et la lutte contre l’Union soviétique ont eu raison du régime des parités fixes. C’est alors que les Etats-Unis abandonnent la convertibilité illimitée du dollar en or, dévaluent à deux reprises, en 1971 en passant de 35 à 38 $ l’once d’or, puis à 42 en février 1973. Cela ne va pas suffire. Ils finissent par abandonner l’étalon or, à savoir toute référence au métal jaune, et imposent au reste du monde les changes variables. Pour ne pas à avoir à faire d’ajustement structurel capable de résorber leurs déficits, et pour ne pas remettre en cause le rôle international du dollar, les Américains en sont arrivés à casser le thermomètre.

Les accords de la Jamaïque de 1976 ont été la première grande entorse aux accords de Bretton Woods.

S’ensuivit une très forte volatilité des devises, les échanges sur les marchés déterminant les cours au fur et à mesure des transactions.

Le marché et la multitude des opérateurs économiques devenaient les acteurs essentiels dans la fixation du change, avec pour déterminants du taux la santé économique du pays en termes de croissance et de solde extérieur, et les taux d’intérêt, caractéristiques de la rémunération de la devise considérée. Mais, les conditions d’équilibre ne pouvaient pas ne pas tenir compte d’événements extérieurs, comme les situations géopolitiques dans certaines régions du monde. Comme sur tout marché, logiquement, et naturellement, se sont développés des comportements spéculatifs ; ils existaient avec le régime des parités fixes, mais ils ont pris une ampleur inégalée.

Cette instabilité monétaire allait remettre en cause la politique agricole commune et le processus d’intégration européenne, notamment le début des tentatives de constitution du marché unique. Aussi, cela va constituer un formidable accélérateur du renforcement de la coopération monétaire européenne. Le mécanisme de « serpent monétaire » mis en place au début des années soixante-dix va céder la place au système monétaire européen. Le point d’aboutissement sera l’union monétaire avec la monnaie unique.

De son côté le marché va créer les instruments de couverture des variations pour éviter que les fluctuations ne constituent une entrave au développement des échanges. Le monde va connaître une formidable croissance des échanges, et personne ne défendra l’ordre ancien.

Il y a eu des tentatives de gestion des fortes variations, principalement dans le milieu des années quatre-vingt. En septembre 1985, les accords du Plaza reconnaissent la surévaluation du dollar, la nécessité d’y mettre fin, et le principe d’interventions coordonnées des banques centrales. Complétés en février 1987 par les accords du Louvre, cela aurait pu constituer un début de gouvernance mondiale en systèmes de changes flottants…Mais cela ne va pas durer et le recours au marché constituera l’alpha et l’oméga de la détermination des changes, sauf pour les pays européens engagés dans le processus d’intégration monétaire.

Les responsables internationaux se préoccupent à nouveau des changes, pour au moins deux raisons :
– Le développement de la Chine sur la base d’un yuan notoirement sous-évalué a perturbé les échanges internationaux, et remis en cause les positions commerciales de nombreux pays. S’ensuivit une longue période de sous-évaluation du dollar, et une sur appréciation de l’euro qui créé de grandes difficultés aux industries du vieux continent

Le monde ne peut accepter que certains pays accumulent des excédents commerciaux, pendant que d’autres cultivent les déficits. La modification des changes a pour objectif de régulariser de tels déséquilibres. Cela passe par une libéralisation de la fixation du change du yuan, même progressive, et la communauté internationale doit avoir le courage de dire à la Chine que son développement ne peut se faire sur les ruines industrielles de ses acheteurs.

– Les politiques monétaires de la banque centrale américaine imitée depuis peu par la banque centrale européenne suscitent des inquiétudes d’une nouvelle guerre des monnaies.

Le monde est préoccupé par le futur resserrement de la politique monétaire américaine et la remontée des taux en dollar susceptibles de créer des difficultés en cascade dans les pays émergents.

Par ailleurs, la politique de la Banque centrale européenne inquiète par les effets collatéraux des excès de liquidités et de faibles taux d’intérêt.

Certes, on n’en arrivera pas au conflit armé comme en 1939, mais la compétition suscitée par certaines mesures peut être suffisamment perturbatrice pour susciter des réactions en chaine remettant en cause la liberté du commerce. Ce sujet, comme bien d’autres démontrent l’exigence d’une gouvernance mondiale renforcée, pour éviter le repli sur soi ou les postures non coopératives.

Dov ZERAH

 

 

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