“Il n’y a pas de petits pays mais de petites idées qui freinent l’ambition d’une Nation”. Tel pourrait être le credo du mauricien Jean Claude  de l’Estrac, candidat au secrétariat général de la Francophonie. Plusieurs fois ministres, ce francophile pragmatique, farouche partisan de la diversité culturelle, a été par delà ses diverses casquettes dont celle de journaliste, témoin privilégié de la transformation de son petit pays en un grand hub technologique et financier de la mondialisation. Celui qui est actuellement secrétaire général de la Commission de l’Océan Indien estime qu’il est temps que la Francophonie ajoute un pilier économique à ses piliers culturel et politique.  Financial Afrik l’a rencontré à Dakar. Interview.

«Je suis le candidat de la francophonie économique »

 

 

Dans votre acte de candidature au secrétariat général de l’organisation internationale de la francophonie (OIF), vous évoquez une francophonie décomplexée et heureuse ? Que voulez –vous vraiment dire ?
Oui, la francophonie n’est pas une prison. Elle doit être notre porte ouverte sur le grand large de la mondialisation. La pratique d’une langue doit être une valeur ajoutée pour celui qui la porte. La francophonie n’est ni un héritage du passé, ni une mémoire figée. Ce n’est même pas une racine à soigner. Tout au contraire, la langue française est un moyen de se connecter à plusieurs mondes sur tous les continents. Il faut ensuite qu’elle participe au développement personnel, à l’émancipation, à la formation et, tout simplement, à la réussite d’une vie.

Vous êtes de Maurice, un pays que nous, nord et ouest-africains, présentons souvent comme à la marge de la francophonie ?
Je viens d’un pays insulaire d’Afrique qui pratique deux langues internationales -l’anglais et le français- et qui permet à ceux qui le souhaitent d’accéder à un large éventail de langues asiatiques dont l’hindi, le gujrati, le telugu, le marathi, l’ourdou, l’arabe et le mandarin. En plus de cela, il y a le créole, socle qui unit tous les Mauriciens. Nous passons d’une langue à l’autre sans état d’âme, en fonction du milieu et de nos intérêts. Nous avons bâti notre devenir sur un respect scrupuleux de nos diversités –ethniques, culturelles, linguistiques. C’est une question fondamentale pour l’Ile Maurice. Elle l’est pour l’Organisation internationale de la francophonie (OIF).

 

Qu’est-ce que la Francophonie a-t-elle de pertinent au regard de l’Afrique actuelle ?

Elle est pertinente parce qu’elle fait du respect de la diversité sa mission principale. C’est terriblement d’actualité quand on regarde ce qui se passe dans la plupart de nos pays en crise. L’on constate que c’est l’intolérance qui fonde les haines et les guerres. En cela, mon pays, l’Ile Maurice, est souvent présenté comme un exemple par la coexistence pacifique, par le respect de la diversité culturelle et linguistique qui y prévaut. Sur un petit territoire de 1 865 km2, s’est développé une gestion équilibrée des diversités et comme un génie de la résolution des conflits.

Je place cette question du respect de la diversité et de l’acceptation de l’autre avant même les questions de bonne gouvernance.
En Afrique comme ailleurs en Europe et en Asie, il faut que l’on se parle davantage, que l’on se respecte et que l’on comprenne que les différences constituent une richesse. C’est ce que nous avons appris très tôt à Maurice. Nous avons créé un pays stable où la coexistence pacifique des communautés a constitué le préalable indispensable à la cohésion sociale, à l’enracinement de la démocratie à l’état de droit et, de fait, au développement économique.

Comment la petite Ile Maurice est-elle devenue un hub ?


Nous sommes partis d’une situation difficile il y a quatre décennies, avec un des pays les plus pauvres de la planète, à monoculture sucrière, loin des routes commerciales, loin des marchés et sans aucune matière première. Nous avons compris très tôt que la principale ressource de notre pays est au fait nos ressources humaines. De la canne à sucre, nous sommes passés au textile pour parvenir au plein emploi dans les années 90.
C’est cette expérience à laquelle j’ai participé en tant que titulaire de plusieurs portefeuilles ministériels dont le Tourisme, le Développement économique et l’Industrie. Je sais qu’il n’y a pas de petits pays mais plutôt de petites idées, celles qui contraignent les ambitions d’un pays.
Nous avons cherché à nous intégrer dans la mondialisation en nous appuyant sur notre diversité culturelle. On s’est ainsi rapproché de l’Inde, de la Chine, de la France et naturellement de l’Afrique australe et orientale, différents peuples qui se sont brassés pour donner naissance à l’Ile Maurice. Cette expérience de métissage, chère à Senghor, a été à l’origine du développement de l’Ile Maurice.

Quel pourrait-être l’apport de apporter Maurice à la francophonie ?
Maurice est un laboratoire du vivre-ensemble. Je crois que l’expérience mauricienne, mais aussi plus largement, celle de tous les pays de l’Indianocéanie, terres de brassages et de métissages, peuvent être utiles à la francophonie. Demain, sans doute, avec la stabilité retrouvée à Madagascar, c’est même toute l’Indianocéanie qui peut devenir une région économique émergente. Dans un espace francophone de solidarité, d’échanges et de développement, je crois que c’est une perspective heureuse.

Quelles réformes faut-il à la francophonie ?


Je considère que l’OIF a vécu jusqu’ici deux grandes époques : une francophonie culturelle née en terre africaine avec Senghor, Houphouët et Bourguiba. C’était un socle culturel dans le sens large, dans la défense de la langue française qui désormais nous appartient à tous et que nous avons enrichi et fécondé. Sous la conduite d’Abdou Diouf, nous avons vu le pilier politique s’ajouter au culturel pour exercer ce que lui-même appelle le magistère d’influence. C’est incontestable, la francophonie de Diouf a accompagné la montée en force de l’OIF sur les plans politiques et diplomatiques, en tant qu’outil de dialogue et de résolution des crises et conflits et de la promotion de la démocratie. Cela, même si depuis quelques années, beaucoup de chefs d’Etats appellent à une francophonie davantage tournée vers l’économie, ce à quoi je souscris fortement.

Êtes-vous le candidat de la francophonie économique ?


Oui mais sans récuser les deux autres piliers culturel et politique. Il s’agit d’ajouter à ces piliers l’aspect économique. Il y a beaucoup à faire dans l’espace économique francophone qui représente 20% des échanges mondiaux. La langue française est à ce titre utile, parce qu’elle est un vecteur d’échanges, elle met en relation d’affaires des opérateurs du nord et du sud. La francophonie économique peut faire émerger une authentique démarche partenariale où les grandes entreprises du nord facilitent le portage des PME-PMI du sud.
Certes, un grand nombre d’organismes s’occupe des questions économiques dans le monde. Mais mon constat d’économiste m’amène à croire que la question fondamentale de l’Afrique est l’industrialisation. Il faut que le continent ajoute de la valeur à ses ressources, il faut qu’il y ait un maillage de petites et moyennes entreprises capables de créer de l’emploi pour la jeunesse. D’autant plus qu’en Afrique, les ressources existent. Si nous ne faisons rien, nous créons les conditions d’un sous-développement de long terme, ou dans le meilleur des cas d’un mal-développement.

Comment la francophonie peut-elle accompagner l’industrialisation de l’Afrique ?

En créant une agence de promotion des industries pour les pays francophones du Sud, notamment ceux du continent. C’est ce que j’envisage de faire si je succède au président Diouf. C’est un instrument essentiel compte tenu de la gravité de la situation. Il l’est d’autant plus que l’industrialisation oblige à adopter une vision transversale du développement économique et social. En s’intéressant à l’industrialisation, on traite de l’emploi, de la croissance, du climat d’affaires, mais aussi de la fourniture énergétique, des infrastructures, de la bonne gouvernance, de la transparence, de la cohésion sociale.
Il y a deux problèmes qui nous assaillent aujourd’hui: l’intolérance et le chômage. Nous devons donner une perspective à notre jeunesse par la création de conditions d’investissements et d’emplois. L’Afrique regorge d’entrepreneurs, de richesses et de ressources humaines. Reste tout simplement la stratégie. Il y a trente ans, la Chine avait commencé par copier toutes les technologies. Le Japon l’avait fait il y a cent ans. En Afrique, on n’est pas obligé de passer par toutes ces étapes. Nous pouvons passer directement à la technologie la plus avancée grâce aux révolutions technologiques. Pensez à ce qu’a fait le Kenya avec la téléphonie mobile.

Mais qu’apporte la francophonie à ses membres. Quelle est sa prime de marché ?

La francophonie doit aller vers la rupture des barrières par des mesures concrètes. Il faut sortir de l’incantation par la focalisation sur les mesures précises à appliquer pour donner un sens à l’appartenance à notre espace commun. Le débat n’est pas de savoir s’il faut élargir ou approfondir. Il s’agit de déterminer qui est francophone et qui ne l’est pas. Autrement dit, il faut que l’on recentre le débat sur l’essentiel. Il en va de la pertinence de l’identité francophone.
L’organisation doit prendre un virage essentiel aujourd’hui. Si la francophonie se reflète dans l’organisation de la vie quotidienne, les affaires, la mobilité et l’éducation, alors elle restera pertinente. Si tel n’est pas le cas, la jeunesse va s’en détourner et prendre au vol les nombreuses alternatives qui existent.

 

On voit que l’Afrique francophone est à la traine par rapport à l’Afrique anglophone…? 

 

Je ne vais pas situer le débat dans un contexte de confrontation. Mais vous avez raison de dire qu’il y a un développement plus rapide en Afrique anglophone.
À mon avis, c’est la capacité de s’ouvrir, de faire la place aux idées venant d’ailleurs, de faire la place au secteur privé et surtout la capacité de sortir des modèles étatiques qui freinent la croissance et le développement qui conditionnent le succès. Entre le discours des anglophones et celui des francophones, il y a un net décalage. Les mots entrepreneur et secteur privé sont trop souvent absents  dans le vocabulaire des officiels francophones. Or, il faut faire la place à l’investissement privé, national et international.
Quand nous commencions l’industrialisation de Maurice, nous n’avions ni capitaux ni expertise. Nous avons ouvert le pays à l’expertise et aux capitaux étrangers. Dans les premières années, les capitaux et l’expertise ainsi que les dirigeants d’entreprise étaient étrangers. Dix ans plus tard, la donne avait changé. Aujourd’hui, l’expertise est mauricienne et la main d’œuvre souvent étrangère.

Soit dit en passant, que répondez-vous à ceux de nos experts africains qui considèrent Maurice comme un paradis fiscal ?

Maurice n’est pas un paradis fiscal mais un centre financier reconnu. C’est un pays à bas taux de fiscalité pas seulement pour les compagnies offshore mais pour les Mauriciens eux-mêmes qui sont imposés dans la tranche la plus élevée à 15%.
Tout récemment, le directeur adjoint du Fonds monétaire international (FMI), M. Min Zhu, a rappelé que Maurice n’est pas un paradis fiscal. D’ailleurs, le pays ne fait pas partie de la liste rouge de l’Organisation de coopération et de développement économique (OCDE).
Sans cesse, les autorités du pays ont renforcé l’arsenal juridique qui réglemente le secteur, notamment pour prévenir les abus, le blanchiment d’argent, ou le financement d’activités illicites. Le centre financier mauricien jouit très largement d’une bonne image. Cela dit, j’entends les critiques, les doutes. Ceux-ci sont certainement liés à une connaissance partielle du centre financier mauricien et à la multiplication des traités de non-double imposition et de protection des investissements, notamment avec l’Inde et de nombreux pays d’Afrique. Sur ce dernier point, Maurice a su jeter les bases nécessaires pour donner un avantage comparatif à ses services financiers.

Par francophonie décomplexée, vous parlez de la fin de l’exception culturelle ?


Je parle d’une francophonie métissée, ouverte et garante de la diversité. Oui à l’exception culturelle si elle est plurilingue. Oui au lien et non à la barrière. Oui à la francophonie cherchant à créer le pont avec les autres univers linguistiques. Il faut se fréquenter, converser, se parler et non pas ériger des murs.

Faut- il alors migrer de la francophonie actuelle vers une sorte de francophonie bâtie sur le modèle du Commonwealth?

Oui et non. Le combat est de faire en sorte que la francophonie ne perde pas sa pertinence. Je ne parle pas de la francophonie institutionnelle mais de la francophonie des peuples. Je suis le candidat de cette francophonie d’avenir, qui doit se déployer sans rien renier de son passé. A l’exemple de Maurice qui produit encore du sucre, mais a développé l’industrie hôtelière, les nouvelles technologies et les services financiers sans renier les acquis précédents.
Quand je vois le fabuleux potentiel africain, et plus largement de notre grand espace francophone, je me dis que gagner la bataille du développement est bien possible. Attention seulement à ne pas se laisser piéger par des statistiques trop optimistes. Je crains des Africains pauvres dans une Afrique riche. C’est un piège dans lequel il ne faut pas tomber ; pour cela, il y a des mécanismes à mettre en place pour protéger nos PME-PMI. L’on ne revient pas évidemment sur la liberté d’échanger mais l’on peut donner à nos entreprises les moyens de se développer. L’Afrique est aujourd’hui vue comme un marché. Cette vision réductrice doit être renversée. L’Afrique doit aussi être reconnue pour ses entrepreneurs et ses entreprises aux capacités exportatrices confirmées.

Finalement, comment doit être la francophonie du 21 siècle ?


Le magazine Forbes écrivait récemment que la langue française à encore de beaux jours devant elle. Cet article dit que le français pourrait être la langue de l’avenir ! Il y a beaucoup d’entrepreneurs et d’universitaires d’Asie qui éprouvent le besoin de maîtriser cette langue pour pénétrer les marchés d’Afrique francophone. Mais il ne faut pas compter sur la seule force démographique. Il y a un travail à faire par les élites dans les organismes internationaux où l’on doit tout faire pour conserver la place de la langue française.
Cela dit, l’avenir est dans la technologie. Une des propositions que je souhaite faire est la création d’une université numérique pour l’apprentissage du français et en français, notamment dans les sciences managériales afin de développer l’entrepreneuriat. La francophonie sera numérique ou ne sera pas. Et en même temps, je vois bien cet apprentissage via internet se compléter par une fréquentation d’universités francophones dans le monde pour toucher le plus grand nombre. La mobilité des étudiants est un aspect fondamental. Mais nous devons être attentifs aux mutations. Dans le monde anglo-saxon, ce sont les universités libres qui s’imposent sur les vieux modèles universitaires. Il nous faut une francophonie hors des murs.
L’autre axe de ce projet concerne cette question cruciale de la diversité. Aux côtés de l’agence de promotion de l’industrialisation, je proposerais un observatoire de la diversité culturelle. Je suis convaincu que la plupart des crises sur le continent sont nées de l’échec de la gestion de la diversité. /

 

Propos recueillis par Adama Wade

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