La lutte contre les flux financiers illicites (FFI) en Afrique centrale vient de franchir une étape majeure. Le lundi 23 mars 2026 à Libreville, au Gabon, trois piliers de la régulation financière régionale ont signé un accord de partenariat stratégique. Pour la Commission bancaire d’Afrique centrale (COBAC), la Commission de surveillance du marché financier d’Afrique centrale (Cosumaf) et les Agences nationales d’investigation financière (ANIF) des six États membres de la Communauté économique et monétaire de l’Afrique centrale (CEMAC), cet accord vise à mieux superviser les institutions financières, renforcer la lutte contre le blanchiment de capitaux et le financement du terrorisme, et fluidifier les échanges d’informations entre autorités compétentes.
L’enjeu est de taille. Dans la zone CEMAC, les FFI représentent un manque à gagner colossal, souvent supérieur à l’aide publique au développement. Ces flux sont majoritairement alimentés par la sous-facturation commerciale, en particulier dans les secteurs extractifs (pétrole et mines), où les écarts entre volumes produits, exportations déclarées et recettes effectivement rapatriées se chiffrent en milliards de dollars. Le Gabon et le Cameroun figurent parmi les pays les plus exposés.
Ces pratiques, qui englobent également la fraude fiscale, l’évasion de capitaux et la corruption, fragilisent les finances publiques, réduisent la capacité d’investissement des États et accentuent les déséquilibres macroéconomiques. Elles pèsent directement sur la soutenabilité de la dette et la stabilité du système financier régional, dans un contexte déjà marqué par des contraintes budgétaires et monétaires persistantes.
Au Gabon, un rapport conjoint publié en 2022 par la Commission nationale de lutte contre la corruption et l’enrichissement illicite et la Conférence des Nations unies sur le commerce et le développement (CNUCED) a mis en lumière l’ampleur du phénomène. Selon cette étude, le Gabon perd à lui seul près de 12 milliards de FCFA (environ 21 millions USD) par an du fait des FFI, principalement liés aux manipulations des prix de transfert et à la sous-déclaration des exportations.
C’est dans ce contexte que s’inscrit l’accord signé à Libreville. Pour le secrétaire général de la COBAC, le Congolais Marcel Ondele, cette initiative s’aligne sur le plan stratégique 2025-2029 de l’institution, baptisé « OIM ». Ce programme vise à renforcer la résilience du système bancaire, à harmoniser les dispositifs nationaux avec les standards internationaux, notamment ceux du Groupe d’action financière (GAFI), et à améliorer la qualité de la coopération entre superviseurs bancaires, régulateurs de marché et cellules de renseignement financier.
Au-delà du symbole, ce partenariat marque une évolution opérationnelle majeure en termes de partage d’informations en temps réel, de contrôles croisés, de meilleure traçabilité des transactions suspectes et de coordination accrue des enquêtes. « La CEMAC est résolument engagée dans la lutte contre les flux financiers illicites », a martelé Marcel Ondele.
Reste désormais à transformer l’essai. L’efficacité de cet accord dépendra de sa mise en œuvre concrète, des moyens alloués aux institutions signataires et de la volonté politique des États. Mais pour la première fois, la région se dote d’un front commun crédible face à une hémorragie financière qui mine durablement son développement.

