Guinée: interview exclusive avec Dr Ousmane Kaba

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"Le changement constitutionnel n’avait qu’un seul but, c’est de permettre un troisième mandat ou une présidence à vie au président de la République"

Entretien réalisé par Mamadou Aliou Diallo, Conakry.


Ministre de l’Économie, des Finances et du Plan, puis de la coopération pendant la deuxième République ; économiste au FMI à Washington et professeur d’économie à l’institut du FMI (1983 – 86), Dr Ousmane KABA est titulaire d’un Doctorat des Sciences Économiques à l’Université de Paris II et d’un DEA (Panthéon – Sorbonne), avec à la clef le prix de la recherche de l’académie de Paris, en 1983 ; d’une Maîtrise de sciences économiques à l’université d’Abidjan, en 1981 ; diplômé en gestion de projets à l’université de Harvard (États-Unis, 1992). Il est le fondateur de la première Université privée de Guinée, Université Kofi Annan de Guinée (UKAG); politicien engagé et consultant à ses heures perdues, Financial Afrik l’a rencontré à Conakry pour échanger autour de l’actualité économique et politique de la Guinée.


D’où vous est venue l’idée de créer l’Université Koffi Annan (UKANG) ?

C’est une question très intéressante. Après un doctorat d’État à la Sorbonne, j’ai été directement engagé au Fonds monétaire international (FMI) comme économiste. Pendant une période, j’ai enseigné à l’institut de formation du FMI. Je suis revenu en Guinée lorsque le gouvernement m’a fait appel en 1986 pour aider à la reconstruction du système bancaire. J’ai d’abord travaillé à la banque centrale en tant que Conseiller du Gouverneur de la BCRG et Directeur des changes. À l’époque, il manquait des professeurs à l’Université Gamal Abdel Nasser de Conakry. Je me suis porté alors volontaire, sans salaire. Je donnais des cours de politiques économiques et des cours de finances et d’Économie.

C’est à cette occasion que j’ai découvert les lacunes des étudiants qui étaient en quatrième année. Je me rappelle encore que j’avais posé des questions à mes étudiants sur les structures de marché, des questions qui ont trait à la première année de sciences économiques en microéconomie, où l’on voit le producteur, le consommateur et les structures de marché. Ils étaient perdus. Je me suis rendu compte par la suite que, c’est parce que les programmes n’étaient pas achevés en première année. Ils faisaient très peu de mois durant l’année universitaire. J’ai alors tout fait avec le doyen et le recteur pour trouver une solution afin de permettre aux étudiants de faire des cours de rattrapage et parvenir à boucler le programme, je n’en ai pas trouvé. Je me suis dit que ce n’était pas normal et qu’on ne peut pas bâtir une maison sans qu’il y ait une fondation solide. C’est de là où m’est venue l’idée de créer ma propre université. C’est comme ça que je me suis lancé dans la construction de la première université privée de la Guinée en 1995, cela fait maintenant 25 ans. C’est petit à petit, au fil des années que nous avons pu réaliser cela, avec l’aide évidemment des personnes de bonne volonté. Ce n’est jamais une œuvre individuelle et c’est la raison pour laquelle à l’Université Kofi Annan de Guinée, j’ai toujours insisté sur l’achèvement de tous les programmes d’études. C’est vraiment très important pour nous d’achever l’ensemble des programmes quelle que soit l’année et quelle que soit la filière.

Comment se porte l’UKAG ?

Cette année d’ailleurs, nous avons enregistré près de 1500 nouveaux étudiants à cause de la qualité de l’enseignement que nous donnons.

L’Université Kofi Annan se porte très bien. Vous savez, moi j’ai fait dix (10) années sans que l’État n’envoie des boursiers chez nous, c’était la toute première université privée du pays. J’ai fait des investissements dans les bâtiments que vous voyez, durant cette période. À partir de 2006, l’État a commencé à envoyer des boursiers, cela a duré pratiquement dix (10) ans puisque depuis 2016, l’État n’envoie plus de boursiers dans les universités privées. Malgré tout, Kofi Annan se porte très bien. Cette année d’ailleurs, nous avons enregistré près de 1500 nouveaux étudiants à cause de la qualité de l’enseignement que nous donnons. Un autre axe stratégique de notre développement, c’est l’adaptation aux nouvelles technologies. Nous avons toujours voulu être à la pointe des nouvelles technologies parce que nous formons les étudiants pour l’avenir. À l’heure où je vous parle, avec le covid-19, tous les cours ont été arrêtés, mais nous, nous avons mis en chantier les cours à distance parce que la technologie existe et que nous sommes équipés pour cela et aujourd’hui ça se passe très bien.

Quelle est votre capacité d’accueil ?

Nous sommes aujourd’hui autour de 6000 étudiants à peu près, de plusieurs nationalités. Nous avons ici des Sénégalais, des Maliens, des Gambiens, des Congolais, des Tchadiens, des Nigériens, un peu de tout… parce que notre université a une vocation internationale. Nous avons beaucoup d’étrangers surtout en médecine, car l’Université Kofi Annan de Guinée a un diplôme qui est reconnu par le CAMES, donc un diplôme reconnu à l’international ; ça veut dire qu’un étudiant qui a son doctorat de médecine ici à Kofi Annan peut éventuellement travailler à Paris ou à Niamey.

Quelles sont vos perspectives ?  

Nous allons continuer à mettre l’accent sur la qualité, c’est vraiment essentiel. Nous sommes sur un marché qui est ouvert et qui est compétitif. J’ai l’habitude d’expliquer à mes étudiants que lorsqu’ils sortent de l’Université Kofi Annan et qu’ils veulent faire un concours dans une banque comme la Bicigui par exemple qui appartient au groupe BNP Paribas, ils sont sur un marché international puisqu’ils vont compétir avec des étudiants venus de Chine, de Paris, de Rabat etc… donc il faut être compétitif au niveau international. À notre niveau, cela suppose un certain nombre de choses. Notamment des programmes valables qui tiennent la route et qui sont compétitifs ; un personnel enseignant de qualité ; de disposer des nouvelles technologies que nous avons et nous formons énormément d’ingénieurs et des informaticiens etc… donc il faut se battre toujours pour préserver cette qualité, c’est ce que nous essayons de faire. Nous scrutons aussi le marché du travail pour adapter les cours que nous donnons à son évolution. Que ce soit le marché local ou international. Vous savez, l’éducation est très importante puisque former des cadres permet de sortir le pays de la pauvreté. Il faut avoir des personnes capables d’élaborer des programmes de développement économique dans ce pays, des cadres très valables qui puissent prendre à bras le corps le destin de notre pays.

Chaque pays a mis en place un plan de riposte pour endiguer la crise sanitaire mondiale. Quelle appréciation faites-vous des capacités de la Guinée à contenir la Covid-19 ? Qu’est-ce que vous préconisez pour maitriser la situation ?

La Guinée se bat comme tous les autres pays contre la covid-19 ; jusqu’à présent nous avons pu éviter la catastrophe, mais vu l’évolution de la maladie qui est devenue très active ces derniers temps en Guinée, il faudrait que nous continuions à persévérer et à nous battre. Vous savez, le gouvernement guinéen avait pris un certain retard puisque la covid-19 était déjà connu. Cela ne l’a pas empêché malheureusement d’organiser des élections pour la nouvelle constitution et les législatives qui ont contribué évidemment aux contaminations communautaires. Il faut reconnaitre qu’au niveau des soins, nous n’avons pas suffisamment de lits d’hospitalisation et que la capacité de test est très réduite, le gouvernement ne l’a pas augmenté réellement ; ce qui fait que nous avons encore beaucoup de personnes qui ont été testées positives et qui sont dans la nature. La riposte était un peu mal organisée au départ et je crois que nous allons tous nous battre pour que la Guinée puisse sortir de ce guêpier à l’instar de tous les pays du monde. Nous avions suggéré de réquisitionner les hôtels, ce qui finalement va être fait, même si, cela a tardé et nous assistons aujourd’hui à une certaine explosion de la maladie en Guinée. Nous allons tous faire des suggestions au gouvernement pour qu’on puisse réellement enrayer la propagation du covid-19 dans notre pays. Certes, nous n’avons pas été consulté dans la mise en place de stratégies de riposte ou dans l’élaboration du plan de soutien, cela ne nous empêche pas de donner notre avis sur un certain nombre de points que le gouvernement devrait normalement prendre en compte parce qu’il s’agit d’un problème de santé public, non pas un problème politique.

Justement en parlant de ce plan de soutien, que vous inspire tout cet imbroglio qu’il y a eu avec les forts soupçons de surfacturation sur le volet électricité, relevés par les experts de la Banque Mondiale qui réfutent les 46 millions de dollars soumis par la Guinée, ramenant ce montant à 6 millions de dollars ?

Ce qu’il faut savoir avant tout d’abord, c’est que ce plan a trois volets : le soutien économique, social et le renforcement médical. En ce qui concerne le plan de soutien controversé, Il était prévu de payer à la place des pauvres populations, leurs factures d’électricité pour trois (3) mois. Normalement, ces factures d’électricité sont estimées à 6 millions de dollars. Il se trouve que dans le plan soumis par la Guinée à la Banque Mondiale, on avait 456 milliards de francs guinéens, soit 46 millions de dollars pour le volet de paiement des factures d’électricité. Ce qui représente une surestimation de 40 millions de dollars. La banque mondiale dont les experts sont souvent à Electricité De Guinée (EDG) et qui connaissent les chiffres de l’entreprise ont déniché cela pour dire qu’on ne peut pas être d’accord pour vous aider puisque le plan que vous avez élaboré n’est pas fiable. Évidemment cela a fait scandale parce que contrairement à ce que dit le ministre de l’Énergie et le Premier ministre, il est quand même trop gros de faire une surestimation de 40 millions de dollars. Cela a fait scandale, ce qui montre d’ailleurs la difficulté pour ce gouvernement à faire un plan qui soit crédible. C’est une tentative de corruption et de détournement simplement qui a été démasquée, comme ce gouvernement n’est pas crédible dans le domaine de la bonne gestion. Évidemment, les Guinéens ont vite compris déjà que le plan sert de moyen à certains membres du gouvernement pour se servir au lieu de servir le peuple de Guinée.

D’après vous, quels devraient être les grands axes d’un plan de relance post-covid-19 en Guinée ? En sachant que le pays s’en sort avec une prévision de baisse de 1% du PIB, cette année, contre une prévision initiale de hausse de 6% par le FMI ?

Vous savez que la covid-19 arrête carrément l’économie nationale. Il y a des secteurs qui sont touchés plus que d’autres. Dès le départ, les secteurs des transports et du tourisme sont les plus touchés, sans oublier le secteur de l’agriculture parce qu’à partir du moment où il y a confinement de la capitale, Conakry par exemple, ça veut dire que les débouchés agricoles sont fermés. Si les frontières sont fermées, ça veut dire qu’on ne peut pas exporter la production agricole qui est périssable sans capacité de stockage. Il y a un ensemble de mesures qu’il faut prendre dans tous les secteurs, secteur par secteur pour évaluer l’impact du covid-19 avant d’élaborer un plan de relance Post-Covid qui permettra de relancer notre économie. Il s’agira d’évaluer les dégâts qui sont liés à l’inactivité, à la baisse de la production parce que la plupart des pays du monde vont rentrer en récession très bientôt ; on va avoir une baisse très importante de la production dans l’ensemble du monde entier. Il semble que la Guinée va avoir un tout petit peu moins de problèmes à cause simplement du marché de la bauxite qui se maintient, ceux de l’or, du diamant également ; ce qui veut dire que l’impact sur la Guinée sera un peu moindre par rapport aux autres pays en termes d’impact sur la croissance économique. Malgré ces tendances, la population guinéenne sera éprouvée au même titre que les autres, notamment par la perte des emplois et le chômage. Donc un plan post-covid-19 devra être un plan qui va soutenir les secteurs agricole, du transport, du tourisme, de l’industrie, en somme tous les grands secteurs qui sont la source de la croissance économique en Guinée doivent être soutenus. Le seul secteur qui n’aura pas trop d’impact, ce sera le secteur minier.

Le continent africain fait face aux conséquences dévastatrices de la pandémie du Covid-19 et les projets d’intégration socio-économique ne sont pas épargnés. Quel sera, selon vous, le niveau d’impact sur les projets comme la Zleca, l’ECO ?

Ces projets ne seront pas compromis mais retardés simplement. D’abord le travail est au ralenti à cause du confinement puisque les conférences et réunions sont suspendues. La mise en œuvre de tous ces projets va connaitre un certain délai, il va de soi. Si vous prenez le projet de la monnaie unique, l’Éco, vous savez que dans notre zone vous avez deux types de régions monétaires, les pays CFA d’un côté qui ont déjà une monnaie unique qui est le Franc CFA et les pays à monnaies nationales comme la Guinée, le Ghana le Nigeria, la sierra Léone, la Gambie etc… avec une certaine ironie, j’en ai souvent parlé, ce sont les pays de la ZMAO qui ont initié la zone Éco, mais ce sont plutôt les pays de la zone CFA qui sont en avance dans le processus de création de la monnaie unique parce que tout simplement en zone CFA, on observe une certaine discipline. Vous savez que pour la création d’une zone monétaire, il y a la tradition de la discipline budgétaire, économique et monétaire qu’on appelle les critères de convergence qui tournent essentiellement autour du déficit budgétaire, de la dette extérieure, des taux d’intérêt et de l’inflation. Tous les pays de la zone CFA sont déjà en bonne position par rapport aux pays de la ZMAO sur les critères de convergences d’où le hiatus qu’il y a eu récemment entre ces deux zones monétaires par rapport à la monnaie unique. La covid-19 va retarder encore un peu plus le processus mais je crois que la monnaie unique Éco verra le jour, puisque l’Afrique va être durement éprouvée par la crise économique liée à la pandémie du covid-19 et la nécessité de se regrouper sera encore beaucoup plus forte qu’auparavant. Le décret de la France entérinant la création de l’Éco est une nouvelle étape franchie dans le processus de création de la monnaie unique. Comme pour la monnaie unique le projet de matérialisation de la zone de libre-échange continentale africaine est en bonne voie.

Quel sera l’impact du covid-19 sur les investissements directs étrangers(IDE)?

Les IDE vont baisser de manière significative parce que simplement les dirigeants des grandes entreprises qui viennent investir chez nous sont aussi préoccupés par le covid-19, donc nous allons assister à un ralentissement très net des investissements directs étrangers. Je crois que les pays africains ne devraient pas abandonner les éléments les plus représentatifs de leur souveraineté. Moi je ne suis pas d’accord du tout de confier aux étrangers un certain nombre de secteurs tels que les aéroports, la santé, l’éducation etc…

Je pense qu’en même temps, c’est des secteurs qui symbolisent l’indépendance de nos différents pays. Cela veut dire aussi que l’une des solutions, c’est d’abord la bonne gestion chez nous. L’Afrique a une très grande capacité d’autofinancement à condition qu’on ait de bonnes politiques économiques qui vont dans ce sens. L’Afrique doit aussi chercher à transformer ses matières premières sur place. Dans un pays comme la Guinée, j’ai toujours préconisé qu’on ait des usines d’alumine et d’aluminium au lieu d’exporter la bauxite qui n’est que de la terre rouge où la valeur ajoutée est moindre et qu’en même temps nous exportons le travail des Guinéens dans des pays qui n’ont pas de bauxite. Eux, ils vont installer des usines d’alumine et capter l’ensemble de la valeur ajoutée. Il y a très peu qui reste chez nous. Ce que nous avons appelé dans notre littérature le pacte colonial. Nous nous spécialisons dans l’exportation de matières premières et les autres se spécialisent dans la transformation de nos matières premières, je pense qu’il faut abandonner ce schéma néocolonialiste.

Malheureusement, les dirigeants africains, souvent pressés par la politique politicienne et la nécessité de disposer des ressources «cash», oublient de réorienter leurs économies vers les vrais chantiers du développement, c’est vraiment dommage. Je pense que l’Afrique doit réorganiser son économie, mettre l’accent sur les secteurs prioritaires tels que l’agriculture d’abord, pour assurer l’autosuffisance dans des pays comme la Guinée qui en a le potentiel ; encourager les échanges interafricains ; matérialiser la zone de libre-échange continentale pour élargir les marchés de consommateurs, la monnaie unique « Éco » va dans ce sens. Je crois que c’est cela qu’il faut encourager, car c’est à ce prix qu’on pourra avoir une certaine indépendance économique sur le plan international. Mettons donc nos énergies et forces ensemble pour nous défendre dans la compétition internationale, mais avant tout, faisons de bonnes politiques, beaucoup plus vertueuses dans nos propres pays.

Ces IDE ne comportent-ils pas de risque de domination géopolitique et néocolonialiste de l’Afrique ?

C’est vrai qu’il y a un risque qui entoure certains investissements cela va de soi, mais ça dépend de la capacité de négociation de nos dirigeants et de leur intégrité. Ce problème, il est d’autant plus entier qu’on a le plus souvent des dirigeants corrompus et incompétents, ce qui nous amène à ce genres de situations. Chacun n’a qu’à défendre son pays dans toutes les négociations, c’est très important. La coopération Chinoise est une coopération fructueuse parce que la Chine aide quand même à financer de grosses infrastructures en Afrique qu’on arrivait plus à faire depuis beaucoup de temps. Vous savez, moi je suis spécialiste des IDE, j’ai passé de longues années à développer des politiques pour attirer les bailleurs.

Lorsque vous cherchez par exemple à faire financer 100 km de route avec 5 ou 6 bailleurs de fonds pour juste 100 km, chaque bailleur a ses conditionnalités. Il y a des conditionnalités croisées qui sont très difficiles à satisfaire et quels que soient le bailleur de fonds, que ce soit des Chinois ou des Occidentaux, ceux qui vous amènent de l’argent, posent toujours des conditions. Il ne faut donc pas diaboliser une partie (les Chinois) par rapport à une autre, je crois l’Afrique devrait mettre en concurrence tous ces bailleurs de fonds et être ouverte à tout le monde, les traiter tous sur le même pied d’égalité. Ce qui est surtout important, c’est que les dirigeants africains défendent les intérêts de l’Afrique et de leurs pays. Ils ne peuvent le faire qu’en dehors de la corruption. Être intègre, c’est vraiment la première règle si nous voulons défendre les intérêts de l’Afrique et deuxièmement je l’ai dit tout à l’heure, il faut que nous nous battions pour garder notre souveraineté nationale pour faire de la transformation de nos matières premières sur notre sol une priorité absolue.

On sait que vous êtes aujourd’hui sur le terrain politique avec votre formation politique, le parti des démocrates pour l’espoir (PADES), dites-nous comment se porte le PADES ?

Le PADES se porte très bien. C’est un parti qui est relativement nouveau puisqu’il n’a que trois ans. Je suis personnellement très satisfait parce que le PADES s’est installé aujourd’hui dans les 33 préfectures de la Guinée, dans les 214 sous-préfectures de la Guinée. Nous sommes aujourd’hui l’un des partis les plus installés en Guinée et d’ailleurs à une semaine de la création du PADES nous avons pu arracher plus de 80 conseillers lors des élections municipales en février 2018. N’eut été le fait que le gouvernement ne nous a pas permis cette année de participer aux élections législatives, je suis certain que la PADES aurait eu de très bons résultats.

Quelle appréciation faites-vous du double scrutin législatif et référendaire qui a offert à Alpha Condé une nouvelle constitution et une nouvelle assemblée nationale ?

nous nous sommes opposés dans le cadre du Front national pour la défense de la constitution (FNDC) dont nous sommes membres fondateurs. Le PADES s’est opposé à la tenue du referendum et des élections législatives pour deux raisons : la première, c’est que nous avons pensé que le changement constitutionnel n’avait qu’un seul but, c’est de permettre un troisième mandat ou une présidence à vie au président de la République, parce que les changements qui ont été proposés par le gouvernement dans le cadre de la nouvelle constitution pouvaient être faits dans le cadre d’une révision constitutionnelle. La seule chose qu’on ne pouvait pas changer, c’était le nombre et la limitation des mandats, ce qu’on appelle les intangibilités et le fait qu’il se soit accroché à une nouvelle constitution n’avait qu’un seul but : une présidence à vie. C’est pourquoi nous nous sommes opposés et l’avenir va nous donner raison. La deuxième raison, c’était que le fichier électoral était compromis par des éléments fictifs. Cela a été confirmé, et par les experts de la CEDEAO et ceux de la francophonie, le gouvernement lui-même était d’accord puisque finalement, il a essayé de nettoyer et d’amputer le fichier électoral de deux (2) millions et demi d’électeurs abusifs. Il s’agissait d’enfants qui n’avaient pas l’âge de voter ainsi que de personnes qui sont décédées ; mais au moment où cette opération d’assainissement du fichier devait commencer, le président de la République a fait une déclaration pour dire que les partis politiques qui ont refusé de venir avant le nettoyage du fichier ne sont plus autorisés à participer aux élections.

Cela veut dire que c’est le gouvernement lui-même qui a fermé la porte aux différents grands partis de l’opposition et cela a des conséquences dont la première est que nous ne pouvons pas reconnaitre ces élections qui n’ont pas été inclusives et si nous ne reconnaissons pas les élections, il va de soi que nous ne pouvons pas reconnaitre, et la nouvelle constitution et la nouvelle assemblée nationale, bref les institutions nées de ces élections contestées et contestables. Malheureusement, nous sommes dans cette situation aujourd’hui, ces élections ont été tellement contestées qu’elles risquent d’être la source des difficultés futures de la Guinée, sur le plan national et international. D’abord, sur le plan national, le fait que les grands partis de l’opposition n’ont pas pris part aux élections, ça veut dire que c’est le Parti au pouvoir qui est en train d’avoir des députés dans tous les fiefs de l’opposition et parfois ça frise le ridicule.

À cause du covid-19, tout le monde s’est abstenu dans l’opposition, mais lorsque cette pandémie sera vaincue, il sera très difficile pour le gouvernement d’installer ses députés dans des fiefs de l’opposition où le RPG, le Parti au pouvoir est extra minoritaire, c’est très difficile et ça risque d’être une source de confrontation et de violence. Sur le plan international, les élections n’ont pas été reconnues, ni par la CEDEAO, ni par la francophonie, ni par l’Union africaine, ni par les États Unis, la France et l’union européenne. D’ailleurs, le prestigieux think thank Américain, le Centre d’études stratégiques de l’Afrique (le CESA) lié au Pentagone, vient de publier une analyse sur la situation socio-politique de la Guinée pour tirer la sonnette d’alarme, car selon le CESA, la gravité de la situation politique en Guinée pourrait déstabiliser l’ensemble de la sous-région. Ce rapport sur la Guinée pointe les insuffisances que nous avions dénoncé. Notamment, le fait que ces élections soient émaillées de beaucoup de violences. Je rappelle qu’il y a plus de 100 personnes qui ont perdu la vie lors des manifestations anti-troisième mandat et juste après les élections, il y a eu des grandes violences à N’Zérékoré au Sud du pays, où nous avons déploré encore des dizaines de morts. Cette gouvernance est tellement habituée à la répression féroce, que le 12 mai dernier, nous avons enregistré des violences pour le confinement sanitaire qui a encore abouti à la répression et à des morts d’homme.

La Guinée, c’est le seul pays au monde où on a eu un « confinement sanguinaire » (rires) alors que c’est une politique qui est mise en œuvre dans le monde entier. On n’a jamais vu autant de violence, ça veut dire que lorsque l’impunité prend racine dans un pays et que la violence politique devient une méthode de gouvernance, le pays s’enfonce directement dans la violence et la dictature. Malheureusement c’est notre cas puisque des dizaines de jeunes sont enlevés aujourd’hui, parce qu’ils sont simplement des militants du FNDC. C’est la raison pour laquelle le FNDC a déposé une plainte auprès de la CPI ; une plainte portée par des avocats en France et cette plainte est en cours d’examen à l’heure où je parle. D’ailleurs, avec beaucoup d’ironie, le gouvernement lui aussi a porté plainte (rires) contre le FNDC à la CPI, ce qui paraît extrêmement ridicule parce que si vous vous dites que c’est le FNDC qui a tué des gens pendant les manifestations, vous êtes le gouvernement, c’est votre rôle d’assurer la sécurité et de faire des enquêtes impartiales afin de traduire les gens en justice.

A vous entendre, on a l’impression que la trêve actuelle ne teint en réalité qu’au Covid-19 ?

Nous avons gelé l’ensemble des activités politiques pour résoudre le problème le plus immédiat qui est la survie des Guinéens. Devant la pandémie, je pense que le gouvernement devrait immédiatement arrêter la répression. Même pendant cette période de pandémie, vous savez que des jeunes activistes de la société civile sont arrêtés, je dirais même kidnappés ; à l’heure actuelle, les militants des partis d’opposition sont arrêtés tous les jours ; vous savez qu’il y a des problèmes de covid-19 même dans les prisons où ces jeunes sont envoyés ? Donc nous avons les germes de la violence qui sont en train d’être plantés par le gouvernement alors que l’opposition a gelé l’ensemble de ses activités politiques. La balle est dans le camp du gouvernement. S’ils veulent la paix, ils doivent d’abord arrêter d’embastiller les jeunes gens, ça permettra déjà d’apaiser la situation et d’amorcer un dialogue constructif pour ce pays. Les véritables causes de la crise actuelle, ce sont les velléités manifestes du président de la République de s’offrir un troisième mandat. Il n’a jamais voulu se prononcer là-dessus de façon claire. Il a fait le forcing pour s’offrir une nouvelle constitution et une assemblée nationale et nous allons voir dans les mois à venir, s’il ne va pas se présenter pour un troisième mandat, voilà déjà la source de l’instabilité de notre pays.

Et si le président Alpha Condé se présentait à un troisième mandat ?

Cela veut dire que l’opposition a eu raison de soupçonner le président de la République de changer de constitution juste pour se maintenir au pouvoir. C’est une maladie qui est très répandue en Afrique. Je pense que personne n’est dupe. Si vous me demandez ce qu’il faut pour apaiser la situation, je dirais que le chef de l’État devrait renoncer publiquement à briguer un troisième mandat. Il devra ensuite instaurer un climat de paix et de quiétude et arrêter d’embastiller, d’arrêter les jeunes gens de la société civile et des partis politiques de l’opposition.

Serez-vous candidat aux prochaines élections présidentielles prévues si tout va bien en décembre 2020 ?

La vocation de tout Parti politique, c’est de conquérir le pouvoir. Moi en ce qui me concerne, je ne suis pas un politicien professionnel. Je suis venu en politique en tant que technocrate. Nous avons essayé pendant très longtemps d’influencer la politique économique de la Guinée sans succès. Lorsque nous préconisions, comme je le disais tantôt dans le secteur minier, l’implantation des usines de transformation, on ne nous a pas écouté ; lorsque nous préconisons une politique énergétique mieux répartie sur l’ensemble du territoire national et dépouillée de la gangrène de la corruption, on ne nous a pas écouté ; lorsque nous essayons de transformer l’agriculture de ce pays qui emploie la majorité de la population guinéenne, on ne nous écoute pas, donc de guerre lasse, nous nous sommes engagés en politique. Nous étions tout le temps accusé d’avoir tous les diplômes du monde, d’être de bons économistes, alors que le gouvernement fait exactement le contraire de ce que nous lui conseillons. En désespoir de cause, nous nous sommes dits ceci : soit nous arrivons à convaincre le gouvernement de faire ce que nous souhaitons en termes de politiques économiques, ce qui, de notre expérience passée, s’est avéré impossible; soit nous-même nous rentrons dans la politique et essayer d’avoir le pouvoir pour changer la Guinée. Donc le fait de venir dans la politique, c’est par impossibilité d’influencer la politique économique de notre pays sans faire de la politique. C’est ça notre motivation essentielle. Nous ne faisons pas de la politique pour la politique, je ne suis pas du tout un politicien professionnel. Moi, je suis un économiste professionnel qui est, pour faire simple, enrichir les individus et les nations, nous savons comment le faire. Il nous reste simplement à avoir la chance et la confiance du peuple de Guinée pour changer définitivement ce pays qui est resté très pauvre malgré l’énorme potentiel dont il dispose.

Si vous êtes élu à la tête de la Guinée, que proposerez-vous pour sortir ce pays de son niveau de sous-développement ?

C’est une très bonne question. Si vous regardez un peu le programme de société de notre parti, le PADES, vous allez comprendre qu’il repose sur deux axes essentiels. D’abord, l’enracinement de la démocratie qui est une priorité pour nous et deuxièmement le développement économique et social. C’est la raison pour laquelle, nous nous retrouvons dans le FNDC parce que nous pensons que la démocratie est une exigence des Africains. Il n’y a aucune raison que nous soyons sous une dictature. Notre histoire récente nous enseigne que cela n’a mené nulle part.

La dictature n’a jamais amené la prospérité à laquelle le peuple a légitimement droit. Le deuxième volet de notre programme, c’est la promotion économique et sociale de ce pays et nous savons qu’il faut mettre en place les infrastructures de base que nous n’avons pas : nous manquons de routes, d’eau et d’énergie suffisante pour encourager la production. Nous avons un gros travail à faire au niveau de l’Éducation nationale, de la santé et d’ailleurs cela me fait sourire parce qu’avec ce covid-19, c’est une pandémie qui est démocratique puisqu’elle touche à la fois les dirigeants et le peuple. Les dirigeants africains pendant longtemps n’ont pas voulu investir ni dans l’éducation, ni dans la santé, ils vont tous se soigner en Europe, aux usa ou dans les pays plus avancés.

Au lieu de s’occuper de nos pays en mettant en place des infrastructures de santé compétitives, ils ne l’ont pas fait. Aujourd’hui avec la pandémie aucun dirigent ne peut aller à Paris ou ailleurs se faire soigner. Tout le monde est obligé de se soigner ici dans nos hôpitaux mal tenus. Je pense que c’est une leçon pour l’avenir et que le rôle des dirigeants, c’est de mettre ici en place dans notre pays des infrastructures de qualité, c’est très important. Ensuite il faut aider les secteurs porteurs de croissance comme l’agriculture, l’éducation, la santé, l’industrie notamment pour éviter d’exporter la valeur ajoutée de nos productions minières et de nos autres productions industrielles. Cela dit, il y a vraiment de grands chantiers dans ce pays et en Guinée tout est à faire ou à refaire et nous savons comment le faire. C’est notre métier, nous savons où trouver des financements pour développer ce pays. Il faut simplement que le peuple nous fasse confiance dans les années à venir.

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