L’ère post Covid19 en Afrique: recentrer les priorités économiques

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Par Sampawende Jules Tapsoba* et Blaise Gnimassoun*


La pandémie de Covid-19 a fait vaciller les systèmes sanitaires et les modèles économiques les plus robustes. En imposant à l’humanité un «Grand Confinement» des populations, elle a induit une récession généralisée d’une sévérité sans précédent. Pour sa part, l’Afrique paiera le prix fort de ce choc sanitaire aux ramifications multiples. Néanmoins, elle peut faire de cette crise une opportunité en opérant des changements profonds et pragmatiques pour être à la fois plus résiliente et conquérante.

Le continent résiste pour l’heure à la tragédie sanitaire prophétisée. Les épidémiologistes les plus éminents font plusieurs conjectures dont les plus fréquentes sont le décalage temporel de la propagation du virus, la précocité des mesures de confinement et la jeunesse de la population. Cette résistance au Covid19 est plutôt bienvenue pour une région confrontée à d’autres épidémies dramatiques comme Ebola ou aux pathologies extrêmement virulentes comme le paludisme qui a fait plus 380 000 décès en 2018 selon l’Organisation Mondiale de la Santé (OMS).

Pourtant, l’Afrique paiera un lourd tribut sur le plan économique et social. Les économies du continent pâtiront de la baisse drastique des prix des matières premières, des ressources extérieures et du tourisme. Le choc économique sera d’autant plus ressenti que la région traversait déjà une récession depuis 2016 où son accroissement démographique a surplombé sa croissance économique.  Par ailleurs, bien que le confinement précoce ait contribué à contenir la propagation de la pandémie, il s’est révélé un facteur de paupérisation d’une large population vivant d’activités informelles. En effet, le secteur informel représente environ les deux tiers des économies africaines. La pauvreté progressera faute de filets sociaux robustes. Un confinement long risque d’exacerber la crise sociale.

Face à la crise, les ripostes des Etats et des instances régionales ont été timorées. Alors que les pays industrialisés redoublent de mesures budgétaires et monétaires d’une ampleur inouïe, les choix et l’efficacité des réponses économiques en Afrique ont été fortement contraints par des espaces budgétaires limités et la rigidité des instruments. A tire d’exemple, le plan de relance de l’Union Européenne (750 milliards d’euros), à lui seul, représente plus de 5% de son PIB et plus de 50% du PIB de l’Afrique sub-saharienne en 2019.  L’inconsistance des leviers politiques en Afrique met en exergue les limites des modèles économiques actuels. Il est donc impérieux de réinventer de nouveaux modèles, plus endogènes, plus résilients et plus conquérants.

Le monde d’après Covid19 est enclin à de profonds changements de paradigmes. Pour l’Afrique, quels devraient être les choix politiques et stratégiques ? Les priorités sont multiples. Mais certaines, non exclusives, s’imposent fermement.

Investir dans l’humain est un impératif. Les défis actuels et futurs appellent à un investissement massif dans les infrastructures de santé. Un système éducatif plus opérant—cohérent avec les avantages comparatifs et les défis du développement endogène—doit constituer le socle du logiciel économique nouveau. La construction des infrastructures de pointe est nécessaire pour favoriser l’éclosion des talents africains dans les domaines de l’ingénierie, du numérique, et des sciences de données. Ceci est indispensable pour construire et protéger les industries de demain.

Industrialiser véritablement les économies. C’est une condition nécessaire pour briser la tragédie de la dépendance aux matières premières et créer une croissance de qualité et inclusive. Cette industrialisation doit reposer sur les avantages comparatifs et sur des partenariats stratégiques pour accélérer le transfert technologique.

Mobiliser davantage les ressources internes et formaliser l’informel. L’indépendance financière passe par une plus forte mobilisation des ressources intérieures. Celle-ci requiert une gouvernance publique irréprochable et une intolérance absolue face à la corruption. Indispensable, la formalisation de l’économie doit s’aider de la simplification et de la digitalisation massives des procédures administratives et de la transparence des règles.

Accélérer les intégrations régionales et faire appel à la diaspora. L’Afrique doit se construire au travers des ensembles économiques intégrés. Cela implique une plus forte présence des institutions africaines et régionales dans les processus de décision économique et leur autonomie financière. La priorité doit être le développement des infrastructures communautaires pour faciliter les échanges intra-africains. Pour soutenir ses économies et renforcer son influence sur les marchés financiers internationaux, l’Afrique doit s’appuyer sur des monnaies régionales fortes et endogènes. L’intégration africaine doit aussi être celle des grands projets communs de santé et d’éducation. Enfin, dans ce renouveau économique, l’Afrique doit s’appuyer plus activement sur sa diaspora. Dans certaines contrées africaines, n’est-il pas de coutume de dire « Une seule main ne ramasse pas la farine » ? Le continent est fort de son ensemble mais faible de la somme de ses individualités.


Les auteurs:

Blaise Gnimassoun est Enseignant chercheur (Maître de Conférences) à l’Université de Lorraine BETA-CNRS, Chercheur associé à EconomiX, Université Paris Nanterre.

Sampawende Jules Tapsoba est Chercheur Senior Associé – Fondation d’Études et de Recherches sur le Développement International (FERDI), France.

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