Commentaire de KOUASSI Kouamé sur le schéma de transition du franc CFA à l’Eco soutenu par le Prof. Kako Nubukpo

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Par Kouassi Kouamé, ancien administrateur de la BCEAO.

J’ai lu avec intérêt l’article du Professeur Kako Nubukpo pour ‘’The Conversation.com’’ publié le 25 janvier 2020 sur le site du journal ‘’Le Point’’. Je salue comme tous les africains la décision de suppression du compte d’opérations auprès du Trésor français, de retrait des représentants français dans les organes de la BCEAO et de remplacement du franc CFA par l’Eco adoptée comme monnaie unique de la CEDEAO. Je félicite tous ceux qui ont contribué, d’une manière ou d’une autre, aux débats ayant conduit à la réforme du franc CFA. Je partage généralement les principales analyses du Prof. Nubukpo sur le franc CFA et sur les réformes nécessaires. Cependant, les analyses faites dans l’article cité appellent quelques observations.

Le schéma de mise en place de la monnaie unique de la CEDEAO

Le schéma de mise en place de la monnaie unique Eco au sein de la CEDEAO a été adopté par tous les pays membres, y compris ceux de l’UEMOA. Parler de schéma de transition du franc CFA vers l’Eco ne concernerait en principe que les pays de l’UEMOA. Il devrait s’agir de savoir comment ces pays évoluent vers la monnaie unique Eco de la CEDEAO.  L’option d’élargissement progressif de l’UEMOA à la CEDEAO défendue par le Prof. Nubukpo est un schéma de mise en œuvre de la monnaie unique différent de celui adopté par les Chefs d’Etats de la CEDEAO en juin 2019. Si les pays de l’UEMOA, partie prenante de cette décision, envisagent un autre schéma de mise en œuvre de la monnaie unique, ils devraient en discuter avec les autres pays pour aboutir à une nouvelle décision de la CEDEAO. Dans l’attente, l’annonce de l’UEMOA aurait pu se limiter à la suppression du compte d’opérations, au retrait des représentants français des instances de la BCEAO et à l’évolution du franc CFA vers la monnaie unique Eco. Vouloir imposer un autre schéma, sans y mettre la forme, peut nuire à la mise en œuvre de la monnaie unique de la CEDEAO.

Les grands principes du système franc CFA

Il faut se garder de présenter la suppression du compte d’opérations comme un effort important fait par la France, car il s’agit à mon sens de remédier à une anomalie. Le compte d’opérations étant de fait à la banque de France, il y apparaît comme un compte du Trésor français et les ressources qui y sont déposées sont comptabilisées comme des avoirs de l’Etat français, dans la position nette du gouvernement retraçant ses avoirs et ses engagements auprès du système bancaire. C’était une grosse anomalie qui est ainsi corrigée.

Il ne faut pas aussi réduire la question de la centralisation des réserves de change à leur dépôt au compte d’opérations, et le présenter comme l’expression de la solidarité monétaire entre les pays de l’UEMOA. La centralisation symbolisant cette solidarité n’est pas liée à l’existence du compte d’opérations, qui ne reçoit que 50% des réserves de change. L’autre moitié est gérée en dehors du compte d’opérations, selon les principes de centralisation caractérisant la solidarité entre les Etats membres. La solidarité monétaire entre les pays de l’UEMOA n’est donc pas symbolisée par une centralisation au compte d’opérations, et elle n’a jamais été assurée à travers une tutelle française. La BCEAO assure cette centralisation des réserves de change, expression de la solidarité monétaire au sein de l’UEMOA.

La suppression du compte d’opérations ne remet donc pas en cause la centralisation des réserves de change et ne pose pas de question de légitimité politique et de solidarité institutionnelle. Il faut par ailleurs éviter des systèmes inutilement compliqués de solidarité à deux étages, avec une solidarité intra et inter sous-espaces d’une même zone monétaire. Peut-être convient-il de rappeler que la solidarité exprimée à travers la centralisation des réserves de change n’exclut pas le suivi et la gestion de situations par pays, dont l’évolution négative pour un pays donné impose qu’il mette en œuvre des mesures idoines, de nature à rétablir une situation positive.

La garantie de convertibilité

La seule dimension politique que l’on peut reconnaître à la question de garantie de convertibilité, c’est quelle constitue une arme dont se sert la France pour asseoir un contrôle sur la monnaie des pays africains. Et je suis d’accord avec le Prof. Nubukpo que la suppression de cette garantie puisse être perçue comme une ‘’révolution politique’’. La stabilité d’un système monétaire n’est fondée que sur la capacité du pays à disposer de réserves de change. En l’absence de réserves de change suffisantes, une dévaluation ne peut être évitée, même avec une garantie de la France comme ce fut le cas en 1994. Je conviens  avec le Prof. Nubukpo que les pays de l’UEMOA n’ont aucunement besoin d’une garantie de la France, qui n’assure en rien la convertibilité du franc CFA. C’est justement parce qu’elle ne garantit rien qu’elle n’exige plus de contrepartie. Il ne faut donc pas laisser croire qu’elle assure effectivement une garantie de convertibilité de l’Eco sans contrepartie. Par ailleurs, ce n’est pas la convertibilité qui ouvre l’accès aux devises, mais plutôt les disponibilités en devises qui assurent la convertibilité de la monnaie.

L’impact sur le compte d’exploitation de la BCEAO

La suppression du compte d’opérations aura un impact sur le compte d’exploitation de la BCEAO, dont les revenus d’intérêts tirés des ressources qui y sont déposées constituent une source principale de ses résultats financiers. La BCEAO devra faire face à ce nouveau défi pour couvrir ses charges d’exploitation. Elle devra gérer un portefeuille d’actifs plus important qu’auparavant, et générer des revenus aussi élevés que ce qu’elle recevait de ses dépôts au compte d’opérations. Mais, il ne faudrait pas ramener la gestion de ce défi à une question de qualité du choix d’un partenaire. La BCEAO devra étoffer les équipes de son Département des Marchés et renforcer leurs capacités, pour conduire une gestion plus efficiente de ce nouveau portefeuille d’actifs entre minimisation de risques et optimisation des rendements, permettant de dégager  une rentabilité plus élevée que par le passé et éviter des pertes éventuelles. La situation des marchés financiers mondiaux marquée par la faiblesse extrême des taux d’intérêts, devenus négatifs dans plusieurs grands pays, rend cette tâche plus ardue, mais l’optimisme est permis.

Le défi de l’impact de la réforme sur le compte d’exploitation de la BCEAO passe également par la nécessité d’apporter des réponses à la question du sous-financement des économies de l’UEMOA comparées à d’autres pays. Cette réforme devrait permettre d’engager une révision de la stratégie et de l’orientation de la politique menée par la BCEAO, notamment les voies et moyens d’accroître les niveaux de la liquidité et du financement bancaire à un niveau d’au moins 60% ou 80% du produit intérieur brut. L’accroissement du niveau de refinancement de la BCEAO aux banques, qui en résulterait, aurait des retombées positives sur son compte d’exploitation. 

Les perspectives

En lieu et place de la modernisation de la gestion et la facilitation des mécanismes monétaires relevée au titre de l’impact de la réforme, il conviendrait plutôt de parler de la définition d’une trajectoire claire de l’évolution vers la monnaie unique de la CEDEAO et de la transition dans laquelle les pays de l’UEMOA s’engagent. Relativement aux pistes esquissées : (i) je suis d’avis que la question de l’objectif d’inflation doit être réexaminée, à la lumière d’un certain nombre de considérations; (ii) je pense que la transition pour les pays de l’UEMOA consiste à passer à un système d’arrimage à un panier de monnaies; (iii) nous devons considérer que la BCEAO a une expertise et une crédibilité permettant de conduire une telle transition.  La question plus technique de la capacité à gérer un système monétaire avec une relative flexibilité de change ne doit en aucun cas limiter le passage des pays de l’UEMOA à une totale souveraineté monétaire. Il n’y a aucune raison de maintenir un quelconque dispositif qui puisse symboliser une forme quelconque de servitude monétaire, pourtant combattue par le Prof. Nubukpo; (iv) à quoi servirait le maintien d’une garantie de la France sur une période transitoire face à l’évidence qu’elle n’assure pas la garantie de convertibilité ? Est-ce uniquement pour un confort moral ?

Ce commentaire vise à apporter quelques clarifications, afin d’éviter que certaines idées véhiculées donnent l’illusion que des aspects positifs relevés au niveau de l’UEMOA sont dus à la présence de la France.


Mr KOUASSI  Kouamé, Ingénieur Statisticien Economiste, ex-Directeur et ex-Administrateur de la BCEAO.

1 COMMENTAIRE

  1. Africains, recherchons la prudence du cameleon. Le saut dans le vide ne releve pas de la sagesse de notre terroir. Quittons le cfa, mais prudemment. Sachons assurer nos arrieres.

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