Entretien avec Aïcha Bah Diallo, porte-parole de la Fondation Mo Ibrahim

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"Les Etats doivent vraiment tout faire pour que tout enfant qui vienne au monde soit déclaré à l’état civil et ait un acte de naissance".

Publié sur le thème de l’agenda 2063 et les Objectifs de développement durable (ODD), le Rapport sur la gouvernance en Afrique 2019 se base sur les données de l’indice Mo Ibrahim de la gouvernance en Afrique. Le rapport se focalise sur la nécessité pour les Etas africains d’améliorer la disponibilité des données pour réaliser les objectifs du développement. Madame Aïcha Bah Diallo, porte-parole de la Fondation Mo Ibrahim, ancienne ministre de l’éducation de la Guinée, conseillère au comité de liaison ONG/UNESCO pour l’éducation des filles en Afrique, répond aux questions de Financial Afrik. 

Pourquoi avoir axé ce rapport sur l’atteinte des objectifs de développement durable (ODD) et sur l’agenda 2063 de L’Union africaine ?

Ces deux rapports ont beaucoup de points de convergence au niveau des objectifs, des cibles et des indicateurs. Et les pays doivent faire un rapport au niveau de ce qu’ils ont réussi à réaliser. Nous devons rappeler que ces deux rapports on en commun trois choses à savoir, la mise en place d’un développement socio-économique inclusif, deuxièmement des institutions efficaces et responsable, et troisièmement un environnement durable. On a demandé aux pays d’établir des liens entre l’agenda 2063 et le programme 2030 dans leurs programmes de développement de manière à garantir la cohérence de leur mise en œuvre. Et en ce moment-là, ils vont faire des rapports sur les progrès effectués.

Qu’est-ce qui fait la particularité de ce rapport 2019 sur la gouvernance en Afrique ?

Le rapport de la Fondation Mo Ibrahim sur la gouvernance en Afrique 2019 apporte des éclairages sur les progrès accomplis dans la réalisation des deux agendas. Il met en exergue non seulement les efforts qui ont été accomplis mais aussi les efforts à accomplir. Et là, nous avons constaté qu’il y a vraiment un déficit de données qui caractérisent presque tous les pays africains. Or, sans données fiables, on ne peut pas évaluer de manière efficace les progrès accomplis et les efforts qu’ils restent à faire. Donc ce rapport vient à point nommé pour l’Afrique qui doit entamer la dernière décennie de l’agenda 2005, c’est-à-dire les objectifs du développement durable. L’Afrique se trouve aussi à mi-parcours du premier grand décennal de l’agenda de mise en œuvre de l’agenda 2063. Et c’est ça qui est vraiment important, donc ce rapport, il fallait vraiment le faire.

Il faut aussi surtout rappeler que l’indice Mo Ibrahim sur la gouvernance en Afrique constitue l’ensemble des données les plus complets sur la gouvernance publique en Afrique et donc pour établir ce rapport, nous avons utilisés les autres rapports que vous connaissez. C’est justement grâce à ce rapport là que l’on voit qu’il y a une corrélation forte entre les scores obtenus en matière de gouvernance globale et les résultats de l’Afrique en matière de développement. L’indice indique l’importance de la gouvernance publique pour assurer un développement durable.

Qu’est-ce qui rend les données si déterminants en matière de gouvernance ?

Le rapport, cette fois-ci, est basé sur les priorités à aborder dans les différents domaines qui ont été ciblés dans les deux agendas, c’est-à-dire l’accès à une éducation de qualité, la santé et la nutrition, l’inclusion des femmes et des jeunes, la prospérité et les opportunités économiques, la sécurité et les institutions fortes.

Nous avons d’ailleurs constaté qu’en matière d’éducation, de santé, de nutrition par exemple, les scores sont vraiment très faibles. Au niveau du genre par exemple, c’est vrai qu’il y a des progrès en matière de représentation publique mais au niveau de l’indice quand même l’indicateur reste très faible. Vous l’aurez remarqué, il y a toujours des violences faites aux femmes, et c’est là où le bât blesse. Les scores sont donc très faibles. Lorsqu’on regarde aussi au niveau de la formation, elle ne correspond pas aux attentes du marché en matière d’emploi.

Si vous n’avez pas de données, comment pouvez-vous qualifier ce que vous avez, c’est absolument impensable. Vous ne pouvez pas développer une politique et la mettre en œuvre si vous n’avez pas de données. Puisque vous développez ces politiques et les mettez en œuvre pour les populations, il faut avoir les statistiques.

Prenons par exemple le cas enfants fantômes, c’est-à-dire les enfants qui n’ont pas été enregistrés à la naissance dans les administrations locales, c’est comme s’ils n’existaient pas. Donc si vous ne vous penchez pas sur ces problèmes pour donner un droit fondamental à l’enfant pour exister, vous ne pourrez jamais quantifier votre population et c’est des exemples comme cela qui font que les données sont absolument indispensables.

C’est pour cela justement que Mo Ibrahim met l’accent sur la question des données. Si vous avez des données, vous vous penchez sur non seulement les objectifs de développement durable mais aussi sur les objectifs 2063 de l’Union africaine. Et donc, la bonne gouvernance est un facteur primordial pour la réalisation des objectifs de développement durable de l’agenda 2063. Il est de ce fait absolument indispensable de s’assurer que vous avez des données solides pour développer et mettre en œuvre des politiques efficaces.

Quelles sont vos recommandations pour emmener les Etats à combler le «data gap» qui handicape le suivi des Objectifs de Développement durable (ODD) et de l’Agenda 2063 ?

C’est de la responsabilité des Etats de fournir des données. Vous savez que les Nations Unies, de même que l’Afrique, préconisent que chaque État rende compte des progrès effectués. C’est justement là où il est important que vous les médias puissiez en informer toute la population, en commençant par le gouvernement et ainsi mettre une pression pour dire attention, nous avons besoin de politiques qui soit viables et fiables. Mais pour que cela se fasse, il faut des données fiables pour pouvoir avoir des politiques efficaces au lieu de travailler à l’aveuglette. Les gouvernements doivent jouer un rôle de coordination et pour cela il faut inviter toutes les parties prenantes, y compris le secteur privé, les syndicats, la société civile et les partenaires au développement. C’est tout ce monde-là qui doit contribuer à aider les pays à travailler dans ce sens-là. Mais, il faut surtout que les Etats investissent dans des institutions de statistiques, de collecte et analyse des données statistiques. Il faut vraiment y investir et c’est pour cela que depuis 2008, à chaque fois qu’un indice Mo Ibrahim sur la gouvernance en Afrique est sorti, il y est soulevé ce problème de manque de données fiable. Aussi il faudra s’assurer que ces données sont non seulement collectées, mais aussi analysées et diffusées pour planifier.

J’aimerai encore une fois attirer l’attention sur le cas des enfants (« apatrides » : ndlr). Les Etats doivent vraiment tout faire pour que tout enfant qui vienne au monde soit déclaré à l’état civil et ait un acte de naissance. Il est aussi important que nos Etats africains enregistrent les décès. Sur le continent, il n’y a que trois pays sur 54 qui enregistrent les décès, ce qui est très peu. 

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