“Avec les compliments du guide”

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Nicolas Sarkozy et Mouammar Kadhafi en décembre 2007.

L’apostrophe de Majid Kamil

 

Les trafics abjects d’êtres humains en Libye ont soulevé une indignation légitime à travers le monde. Comme le souligne Sabine Cessou « les images choc de CNN font bouger l’opinion. Reste à savoir si, au-delà de l’émotion, le mouvement prend les bonnes directions » (Blog du Diplo, 22/11/2017).

Ce n’est pas une coïncidence que ces crimes interviennent dans une Libye complètement déstructurée depuis l’invasion franco-britannique. Dans son livre « éclipse sur l’Afrique », Jean Ping explique que l’Union Africaine a mis en garde les occidentaux, notamment les français, contre les conséquences graves d’une déstabilisation de ce pays. Et pourtant, malgré les catastrophes annoncées, surtout après le désastre irakien, la France et la Grande Bretagne n’ont pas hésité, pire elles se sont précipitées.

« Le Président Bush et ses conseillers prétendaient remodeler le monde en le délivrant du Mal », note Gilles Kepel à propos de l’invasion de l’Irak (‘’Terreur et Martyr’’). Si presque tout a été dit sur les prétendues armes de destruction massive irakiennes, les raisons de l’invasion de la Libye restent à analyser. C’est ce qui fait (aussi) l’intérêt du livre de Fabrice Arfi et Karl Laske « avec les compliments du guide » (Fayard. France 2017).

L’ouvrage, qui se lit comme un roman de John Le Carré, décrit un système de corruption qui laisse pantois. Hautes personnalités françaises, intermédiaires douteux, repris de justice, tous s’adonnent à des trafics d’argent, au mépris des principes juridiques et politiques dont ils se gargarisent en public. Selon les auteurs, les dirigeants eux mêmes ou leurs émissaires, se rendaient fréquemment en Libye pour solliciter l’aide financière de celui qu’ils appelaient obséquieusement ‘’le guide’’. Cette face cachée des relations entre la France et Libye (avec quelques détours par l’Arabie Saoudite et la Pakistan) rappelle les valises qui circulaient entre certaines capitales de l’Afrique sub-saharienne et Paris. Mais on est là dans une autre dimension, qui débouchera sur des conséquences géopolitiques dramatiques pour tout le continent.

Soit dit en passant, au fil de la lecture on se dit que les dirigeants occidentaux, qui font du rejet de l’africain, de l’arabe, du musulman, le fonds de commerce de leur politique intérieur, ne crachent pas sur l’argent des africains, des arabes, des musulmans. Dans leur livre « nos très chers émirs »,  Christian Chesnot et Georges Malbrunot montraient déjà l’indécence de certaines de ces élites qui ont racketté (il n’y a pas d’autres mots) le Qatar pendant des années, sans aucun scrupule.

L’opinion publique française, à commencer par la classe politique, appuiera massivement la ‘’guerre juste » (dixit Bernard Henri Lévy) en Libye, prétendument pour empêcher Khadafi de massacrer son peuple. « Pour d’autres, c’est une guerre aux motivations incertaines » soulignent Arfi et Laske, qui rappellent que les Etats Unis ont accepté de soutenir l’intervention franco-britannique, après beaucoup d’hésitation. « Obama confiera plus tard avoir commis avec la Libye sa ‘’pire erreur’’, comparant la situation à un ‘’merdier’’ (shit show) ». Et les auteurs de se demander s’il ne s’agit pas d’une expédition « qui permet à un gouvernement d’achever des visées militaires dont les justifications politiques avancées publiquement cachent d’autres raisons, indicibles par définition ». Human Rights Watch, Amnesty International, ainsi qu’une commission parlementaire britannique, ont d’ailleurs pointé les prétextes fallacieux utilisés pour attaquer la Libye.

Khadafi et son entourage croyaient naïvement souscrire une assurance-vie en distribuant l’argent des libyens à certains dirigeants occidentaux. Que n’ont-ils, eux et nombre de leurs pairs, observer simplement l’histoire. Ils auraient vu que les américains, malgré leur puissance de feu, ont été vaincus au Vietnam. Pourquoi ? Parce que c’est le peuple vietnamien qui leur a résisté. C’est le soutien du peuple qui fait la décision et non les billets de banque distribués. La preuve ? Plusieurs décennies de règne de Sadam et de Khadafi ont été balayées en quelques jours. Par contre, une longue guerre, française d’abord, américaine ensuite, n’a pu venir à bout de la résistance des peuples indochinois.

Les deux auteurs citent plusieurs sources qui affirment que le leader libyen a été tué avec l’aval de la France, notamment le journal italien ‘’Corrire della Sera’’ pour qui, « le fait que Paris ait voulu éliminer le colonel Khadafi est un secret de polichinelle ».

Arfi et Laske rappellent qu’Alain Juppé, pourtant ministre des affaires étrangères en exercice, a déclaré lors d’une réunion internationale au Caire qu’une « intervention militaire occidentale en Libye aurait des effets tout à fait négatifs ». Et c’est bien ce qui est advenu.

‘’L’effet négatif’’ principal des invasions occidentales en Irak et en Libye n’est il pas l’exacerbation des contradictions entre Chiites et Sunnites, puis entre Arabes et Négro-Africains ? N’est ce pas là l’objectif visé ? Soyons clair, les contradictions existaient déjà. Mais, ne sont elles pas utilisées comme levier pour approfondir le fossé entre des peuples qui ont objectivement plus de convergences que de divergences ? Il me semble que la question mérite au moins d’être posée. Il ne s’agit pas, en l’occurrence de je ne sais quel ‘’complotisme’’. Il s’agit plutôt de réflexion stratégique.

L’ignominie faite à nos frères en Libye nous oblige à réfléchir sur toutes les causes, pour tirer des conclusions justes avec des solutions durables.

Majid Kamil est banquier, ancien diplomate et  passionné de littérature.   Sa chronique “Apostrophe” publiée régulièrement dans Financial Afrik, décortique l’actualité de l’Afrique et du monde à travers les  dernières parutions (livres et essais).

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