Editorial: la conférence de Berlin sonne le partage de la Libye

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Quelque 11 pays et parties étaient représentés lors de la conférence de Berlin. Le président Denis Sassou Nguesso du Congo et le tchadien Moussa Faki Mahamat, président de la Commission de l'Union Africaine, ont représenté le continent.

L’Afrique connaît bien la conférence de Berlin. Mais à l’inverse de celle de 1884 qui a vu son partage entre les grandes puissances, celle du 19 janvier 2020 ne concernait que la seule Libye, qui reste quand même, en dépit de neuf ans de conflit, la puissance financière africaine la plus forte en Europe et au Moyen-Orient par les actifs détenus dans les banques.

Hier comme aujourd’hui, le continent n’a pas droit au chapitre et se voit réduit au rang de spectateur de sa marginalisation. Certes, en digne président de l’initiative africaine sur la Libye, le président congolais, Denis Sassou Nguesso, très courtisé par Berlin et Londres, était bien là et a multiplié les tête-à-tête aux côtés du tchadien Moussa Faki Mahamat, président de la Commission de l’Union Africaine.

Mais, ne nous y trompons pas. Cette initiative de l’Union Africaine, à l’étroit face aux calculs des alliés de l’Otan, en souffrance au vu du front désuni du « Non Maghreb » et dégarni de tout moyen financier et militaire, relève du symbole. Tout d’ailleurs comme l’initiative allemande frappée du même échec que les précédentes conférences de Paris et de Palerme. Le grand coeur de la chancelière allemande, Angela Merkel, aura juste suffi à faire un constat implacable: la diplomatie allemande a du chemin à faire face au tandem Vladimir Poutine et Recep Tayyip Erdogan qui a obtenu un cessez-le-feu, le 12 janvier, certes fragile mais toujours de mise.

Les deux principaux protagonistes de la tragédie qui se joue de Benghazi à Tripoli, à savoir le Maréchal Khalifa Haftar, leader de l’Armée nationale libyenne, soutenu par les américains et Fayez al-Sarraj, chef du gouvernement d’accord national, reconnu – on a tendance à l’oublier- par l’ONU, résume un trait de notre époque: l’opposition entre le droit du plus fort et le droit international. « Ce sera l’honneur du Conseil de sécurité d’avoir fait prévaloir en Libye la loi sur la force », disait le ministre français des Affaires Etrangères, Alain Juppé, le 17 mars 2011 dans l’enceinte de l’ONU. A bientôt neuf ans après ce plaidoyer pour l’intervention militaire en Libye, le droit n’a pas encore triomphé de la force.

D’un côté l’unilatéralisme américain qui s’inscrit dans une tendance générale transposée dans l’économie, le commerce, les technologies (comme le barrage à la 5 G dans un second Yalta contre la Chine et ses entreprises) et la finance. De l’autre, une ONU, arbitre des élégances, qui confine au « machin » décrit par le Général de Gaulle et dont le rôle se résume aujourd’hui à la bonne foi d’un envoyé spécial, en l’occurrence Ghassan Salamé, qui mériterait bien le Prix Nobel de l’équilibrisme par son abnégation à vouloir ménager la chèvre et le chou. Comment la conférence de Berlin pouvait-elle réussir puisque les accords de Skhirat qui sont, à ce jour, le seul cadre politique appuyé par le Conseil de sécurité et accepté par tous les protagonistes libyens, ont été exclus de la rencontre ?

L’on notera d’ailleurs que le pays hôte de ces accords de Skhirat, le Maroc, n’a pas été admis à la conférence. Tout comme la Tunisie, exclue sans explications alors qu’elle a abrité une réunion sur les enjeux économiques en date du 6 janvier dernier. A l’inverse, l’Algérie, désireuse de jouer « un rôle » dans ce capharnaüm géant, et l’Egypte, plus à cheval sur l’agenda américain que le calendrier africain, étaient autour de la table.

Au final, vu le flop retentissant de l’initiative allemande , qui n’a pas pu obtenir la factice poignée de mains des deux adversaires, encore moins un cessez-le feu, il est clair que la Libye s’enfonce dans la dynamique de la division sous fond d’importation de mercenaires syriens et, forcément, de recyclage d’islamistes sahéliens, qui ont fait de ce terrain leur centre de renforcement de capacité. Comme autrefois ce fut le cas de l’Allemagne et de Berlin, le pays de Kadhafi connaîtra une ligne de démarcation entre l’Est et l’Ouest, entre Tobrouk et Tripoli, pour une reproduction des rivalités américano-russes en général sous fond d’intérêts européens, saoudiens, émiratis, égyptiens, iraniens et turcs en particulier, dans un modèle réduit de guerre mondiale qui ne dit pas son nom.

La fameuse résolution 1973 de l’ONU présentée en 2011 par la France et le Royaume Uni ( et à laquelle l’Allemagne s’était abstenue, à l’inverse du Nigeria de l’Afrique du Sud, deux représentants africains qui avaient voté, prenant l’Union Africaine à contre-pied), inspirée du philosophe Bernard Henri Levy et de Nicolas Sarkozy, avait sonné le début. Qui peut désormais prédire la fin de la tragédie libyenne qui a vu depuis avril 2019, plus de 280 civils et 2 000 combattants tués et, selon l’ONU, plus de 170 000 habitants déplacés?

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