Par Nephthali Messanh Ledy

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Partenaire historique de l’Afrique, la France voit ses territoires « menacés » par le Maroc qui investit à tout va. En témoigne un rapport d’information établi par la Commission des affaires étrangères du parlement français sur la Côte d’Ivoire, première économie de l’Union économique et monétaire ouest-africaine (UEMOA).

La France et le Maroc se livrent une bataille économique sans merci en Afrique subsaharienne, cette partie du continent qui fait l’objet de toutes les convoitises malgré son taux de croissance tombé à 1,4% en 2016. En Côte d’ivoire, première économie de l’UEMOA (Union économique et monétaire ouest-africaine) et pays d’Afrique subsaharienne le plus attractif pour des investissements – selon le Nielsen’sAfrica Prospects Indicators (API)-, la France s’est fait détrôner par le royaume chérifien, qui arrivait en tête du classement des investisseurs étrangers en 2015.

Les entreprises marocaines ont représenté 22% des entreprises agréées par le Centre de promotion des investissements de Côte d’Ivoire (CEPICI) cette année, contre 16% pour les entreprises françaises. Un véritable casse-tête pour la France qui a toutefois repris la tête du classement des investisseurs privé en Côte d’Ivoire un an plus tard (12% contre 6% pour le Maroc).

Triomphe d’un discours de la coopération sud-sud

Selon le rapport de la Commission des affaires étrangères du parlement français sur la Côte d’Ivoire, le Maroc « tire parti de sa francophonie, de sa relative avance de développement et d’un discours sur la coopération sud-sud qui trouve un réel écho pour étendre son influence en Afrique de l’ouest et centrale ». En effet, de sa demande de réintégrer l’Union Africaine (UA) à sa demande d’intégrer la CEDEAO, le Roi Mohamed IV ne cesse de multiplier des tournées sur le continent, tout en prenant soin de signer à tour de bras, des accords dits de partenariat, assurant la protection des investissements marocains. Que ce soit en Afrique occidentale,  centrale, australe ou de l’Est.

On a encore en mémoire sa tournée entamée le 18 février 2014 en Afrique, l’ayant conduit au Mali, en Guinée, en Côte d’Ivoire et au Gabon. En mai 2015, Mohamed IV était de nouveau en tournée en Afrique subsaharienne, la troisième en trois ans. Il était notamment au Sénégal (environ 25 accords de partenariat public-privé, privé-privé et entre les ministères), en Côte d’Ivoire (six accords), en Guinée-Bissau (16 accords) et au Gabon. La plupart des pays visités par le monarque sont d’anciennes colonies de la France, taxée de néocolonialiste.

Toutefois, le Maroc a également des ambitions en Afrique de l’Est, où il était en tournée en octobre 2016. Laquelle tournée l’a conduit au Rwanda – dont les performances économiques impressionnent plus d’uns, en Tanzanie et en Éthiopie. Cette toute première tournée royale dans cette partie de l’Afrique anglophone s’est conclue par la nomination de nouveaux ambassadeurs marocains dans les trois pays.

Par ailleurs, après le retour de son pays au sein de la famille institutionnelle africaine en janvier 2017, Mohamed IV s’est rendu au Soudan du Sud, au Ghana, en Zambie, en Guinée et en Côte d’Ivoire : résultats, au moins 75 conventions signées par la délégation d’officiels et d’homme d’affaires qui l’accompagnent à tous les coups.

« Auparavant, la diplomatie était au service de la consolidation des relations politiques. Aujourd’hui, c’est la dimension économique qui prime et constitue l’un des fondamentaux des relations diplomatiques ». Ces propos sont du roi Mohammed VI qui ne verrait pas de mal à endosser le costume laissé par Mouammar Kaddafi, après des retouches. «La coopération, hier basée sur la relation de confiance et les liens historiques, est, aujourd’hui, de plus en plus fondée sur l’efficacité, la performance et la crédibilité. L’Afrique est un grand continent, par ses forces vives, ses ressources et ses potentialités », avait-il ajouté dans la capitale économique de la Côte d’ivoire.

Mais, qu’est ce qui explique cet intérêt particulier pour la Côte d’ivoire, marché historique de la France, toujours à l’agenda des tournées royales? « La stratégie du Maroc en Afrique repose d’abord sur une impulsion politique donnée au plus haut niveau, par le roi Mohammed VI. Elle est assise sur des relations personnelles privilégiées avec certains présidents africains : à cet égard, l’entente entre Mohammed VI et Alassane Ouattara est particulièrement réputée cordiale. 

Le roi a pris le temps d’impulser une dynamique : les tournées royales en Côte d’Ivoire ont duré plusieurs jours, quand les responsables français ne restent que quelques heures», indique le Rapport.

D’autres part, le Maroc se fait le chantre du «co-développement» et de la coopération d’égal à égal sans rapports de forces. Une posture qui rencontre un écho favorable dans des pays qui ont en commun d’être des anciennes colonies françaises.

Par ailleurs, poursuit la Commission des affaires étrangères du parlement français, si ce développement est encore embryonnaire quand on considère la structure des échanges du Maroc, encore très largement tournés vers l’Union européenne (64% des importations et 69% des exportations marocaines, contre 10% pour l’Afrique), il doit retenir l’attention de la France à plusieurs titres. Aussi, les acteurs marocains font-ils «preuve d’une audace et d’une propension à la prise de risques qui contrastent parfois avec leurs homologues français ».

Les finances, fer de lance

Côté finances, des groupes géants sont les figures de proue de la conquête sur les territoires longtemps considérés comme acquis par les firmes françaises. C’est notamment le cas de Attijariwafa Bank, de la Banque Centrale Populaire (BCP) et de la BMCE-Bank of Africa, qui ont conquis une position très forte sur un marché historiquement acquis aux banques françaises, en procédant par rachat de banques panafricaines ou de filiales locales.

Elles appuient notamment l’implantation des autres structures du Royaume, tentées par l’aventure africaine. «Les banques marocaines ont la caractéristique d’être peu averses à la prise de risques, ce qui les distingue des françaises, jugées frileuses. Ces dernières continuent d’accompagner les grands groupes français en Côte d’Ivoire mais  refusent d’investir dans des projets qui ne comportent pas de garantie des bailleurs de fonds internationaux. Les banques marocaines se montrent beaucoup plus disposées à financer l’économie ivoirienne », note le rapport.

Aussi ont-elles largement détrôné les banques françaises en nombre d’agences et sont au coude à coude avec ces dernières en valeur d’actifs bancaires. Pour Sophie Clavelier, la directrice régionale de Business France, «les Marocains sont puissants parce que leurs banques les soutiennent».

Au Togo, par exemple, Banque populaire du Maroc qui contrôle le réseau Banque Atlantique Togo avec un total bilan de 162.240 millions de F CFA, compte 23 agences pour environ 54.000 comptes, contre une agence de la française Société Générale arrivée tardivement sur le marché, fin 2015, des années après le départ de BNP Paribas. Attijariwafa Bank et Bank of Africa (BOA) totalisent, toutes deux, 17 agences au 31 décembre 2015.

Par ailleurs, on note d’autres grandes entreprises nationales, comme le Groupe Addoha, le Groupe Alliances, la holding SahamManagemCosumar et l’Office National de l’Eau et de l’Electricité, qui répondent également présentes dans de nombreux pays d’Afrique de l’Ouest et d’Afrique Centrale, chasse gardée de groupes français.

Transports, télécoms, l’emprise progressive du royaume sur le continent

A tort ou à raison, plus d’un soupçonnent le Maroc de vouloir faire de ses terres, un hub régional – voire continental – au même titre que l’Afrique du sud. «Si les deux pays se trouvent ainsi en situation de rivalité, leurs pays cibles ne sont pas vraiment les mêmes. L’Afrique du Sud constitue davantage un hub à destination de l’Afrique de l’est et australe. Le Maroc aurait donc toute sa place pour jouer ce rôle en Afrique de l’ouest et centrale, qui correspond à sa « zone de confort » », commente le rapport.

Pour cela, le royaume dispose déjà de plusieurs outils, dont la compagnie aérienne Royal Air Maroc, cette compagnie aérienne venue chasser sur les terres d’Air France et des défuntes Air Afrique et Sabena, avec ses dessertes à tarifs réduits aux premières années. Elle ouvre sans cesse de nouvelles lignes directes à destinations de l’Afrique subsaharienne, y compris à présent vers l’Afrique de l’Est (Nairobi, Kigali, Addis Abeba). 

Dans les eaux, le Maroc étend également ses voiles, dans un contexte où les infrastructures de transport intra-africaines restent largement défaillantes. La mise en place du Port Tanger Med vise à accroître ses capacités de transport de fret, de même que la plateforme logistique en Côte d’Ivoire pour l’exportation des fruits et légumes via le port d’Abidjan.

En effet, «  la présence des entreprises marocaines, privées ou publiques, en Afrique et notamment en Afrique de l’Ouest, a connu ces dernières années une percée remarquable, accompagnant la volonté politique du Royaume d’insuffler une dynamique nouvelle dans ses relations avec les pays africains ». On cite, en exemple, Maroc Telecom qui possède plusieurs filiales africaines dont Mauritel en Mauritanie, Onatel au Burkina Faso, Sotelma au Mali et  Gabon télécom.

D’ailleurs, l’opérateur a déboursé pas moins de 650 millions de dollars pour l’acquisition des filiales d’Etisalat (opérant sous la marque Moov)  au Togo, en Côte d’Ivoire, au Gabon, au Bénin, en Centrafrique et au Niger, doublant ainsi son empreinte géographique au sud du Sahara. 

Toutefois, avec ses 71 sociétés dans le classement des 500 plus grandes entreprises africaines, le Maroc est encore loin de mettre un frein à sa conquête. Quitte à faire des mécontents.

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