Face à l’ampleur persistante des créances publiques non recouvrées et à la pression croissante sur les finances publiques, la Société de recouvrement des créances (SRC) veut changer d’échelle. L’entreprise publique camerounaise chargée de restituer à l’État et à ses démembrements les ressources qui leur sont dues entend désormais s’appuyer sur les mécanismes de coopération internationale pour le faire. Notamment sur la nouvelle « Silver Notice » développée par l’Organisation internationale de police criminelle (OIPC) ou Interpol, pour identifier et récupérer des avoirs dissimulés à l’étranger par des débiteurs ou des criminels économiques.
Cette inflexion stratégique intervient dans un contexte de renforcement de la lutte contre le blanchiment des capitaux et de redéfinition du rôle de la SRC. Longtemps cantonnée au recouvrement classique de créances, la structure s’est vue confier de nouvelles missions d’administration et de gestion des biens gelés, saisis et fiscaux. Pour sa directrice générale, Marie Rose Messi, l’ouverture internationale n’est plus une option, mais une condition d’efficacité. « L’efficacité des actions de recouvrement dépend également de notre déploiement à l’international. C’est la raison pour laquelle nous nous tournons vers Interpol, pour nous aider à traquer les criminels économiques partout où ils se trouvent », explique-t-elle.
La « Silver Notice », un outil taillé pour la criminalité financière
Introduite en 2025 dans le cadre d’une phase pilote associant 52 pays, la « Silver Notice », ou notice argent, marque une évolution majeure dans l’arsenal d’Interpol. Contrairement aux notices plus connues, axées sur la localisation de personnes, ce nouvel instrument cible prioritairement les avoirs liés à des activités criminelles. Il permet aux États membres de diffuser à l’échelle mondiale des alertes et des demandes d’informations sur des biens soupçonnés de provenir de fraudes, de corruption, de trafic de drogue, de criminalité environnementale ou d’autres infractions graves.
Concrètement, la « Silver Notice » facilite l’identification d’avoirs blanchis ou dissimulés sous diverses formes (biens immobiliers, véhicules de luxe, comptes bancaires, participations dans des entreprises ou structures financières complexes). Les informations collectées peuvent ensuite servir de socle à des procédures de coopération entre États, ouvrant la voie à des demandes de saisie, de confiscation ou de recouvrement, dans le respect des législations nationales.
Pour la SRC, l’enjeu est stratégique. Selon un rapport d’audit de la Chambre des comptes de la Cour suprême, entre 2018 et 2022, l’entreprise n’a recouvré que moins de 30% de son portefeuille de créances, évalué à 597 milliards de FCFA (environ 1,05 milliard USD). Un taux jugé « insuffisant » au regard des besoins de financement de l’État et des tensions récurrentes sur la trésorerie publique.
Le recouvrement non fiscal, levier de respiration budgétaire
Au-delà de la performance opérationnelle de la SRC, la question du recouvrement des créances non fiscales s’inscrit dans un débat plus large sur la soutenabilité budgétaire. Pour Marie Rose Messi, l’État camerounais reste trop dépendant de l’outil fiscal pour équilibrer ses comptes. « Le recouvrement des avoirs criminels constitue un enjeu important pour l’État du Cameroun, dans la mesure où ces recouvrements peuvent permettre d’améliorer le taux de recouvrement des recettes non fiscales de l’État. Actuellement, on fait dans le tout-fiscalité. Quand il y a un petit problème, on augmente les taxes », déplore-t-elle. Et d’ajouter : « Si l’État se concentre sur le recouvrement des créances non fiscales, nous pouvons obtenir une légère accalmie sur la situation fiscale. »
Cette approche trouve un écho particulier dans un contexte où les marges de manœuvre fiscales se réduisent et où la pression sur les contribuables alimente des tensions sociales et économiques.
Renforcer les capacités nationales, au-delà de l’outil Interpol
Consciente que la technologie et les mécanismes internationaux ne suffisent pas à eux seuls, la SRC cherche parallèlement à renforcer les capacités opérationnelles des administrations concernées. C’est dans cette optique qu’elle a organisé à Yaoundé, en partenariat avec la police nationale, une formation intensive de cinq jours sur la lutte contre la corruption, le blanchiment des capitaux et le recouvrement des avoirs criminels. Animée par des experts d’Interpol, la session a réuni des personnels des administrations fiscales ainsi que des structures impliquées dans la lutte contre la corruption et le blanchiment d’argent.
À travers cette initiative, la SRC tente de donner un contenu concret à sa stratégie de déploiement international. Reste toutefois une inconnue majeure : la capacité, à moyen terme, de ce levier à améliorer sensiblement les performances de recouvrement. La récupération d’avoirs dissimulés à l’étranger dépend en effet autant de la qualité de la coopération judiciaire que de la solidité des procédures nationales et de la capacité des administrations à exploiter efficacement les informations obtenues. Un défi institutionnel et technique qui conditionnera le succès, ou non, de ce virage international du recouvrement camerounais.

