Par Gabriel Gervais, expert en économie internationale
Avec l’adoption de la Vision 2060, le Bénin ne se contente plus d’afficher de solides fondamentaux macroéconomiques. Le pays formalise une trajectoire d’industrialisation pensée sur le temps long, juridiquement encadrée et articulée à l’intégration régionale ouest-africaine. L’enjeu n’est plus seulement la croissance, mais la transformation structurelle d’une économie encore largement dépendante de ses matières premières.
Le Bénin ancre sa révolution industrielle dans ses institutions
Le 4 juillet 2025, l’Assemblée nationale du Bénin a adopté à l’unanimité de ses membres la loi intitulée « Bénin 2060 Alafia, un monde de splendeurs », aussi nommée Vision 2060. Le texte engage institutionnellement le pays jusqu’au centenaire de son indépendance, autour d’objectifs de développement industriel et de moyens pour y parvenir. En effet, il s’inscrit dans le prolongement de la loi-cadre n°2024-09 qui impose que la vision nationale de développement soit adoptée par la voie législative. À ce titre, le Président de la République doit, dans son Programme d’Actions, s’inspirer des orientations et du plan décennal prévu par Vision 2060.
Avec l’adoption de la Vision 2060, le Bénin ne se contente plus d’afficher de solides fondamentaux macroéconomiques (une croissance de 6 à 7 % du PIB/an). Le pays formalise une trajectoire d’industrialisation pensée sur le temps long, juridiquement encadrée et articulée à l’intégration régionale ouest-africaine. L’enjeu n’est plus seulement la croissance, mais la transformation structurelle d’une économie encore largement dépendante de ses matières premières.
Au 31 décembre 2025, le Bénin décompte 14,8 millions d’habitants. Le ratio dette publique/PIB est stabilisé sous les 55 % du PIB. Le Bénin apparaît dans le peloton de tête des pays de l’UEMOA en matière de gestion de la dette publique. À titre d’exemple, le Togo affiche un ratio proche des 70 % du PIB en 2025. La norme communautaire de l’UEMOA de 3 % de déficit public est une nouvelle fois respectée. Ces fondamentaux macroéconomiques sont solides relativement à ses voisins.
Le pays affiche une croissance supérieure à celle d’économies majeures comme le Burkina Faso (4,8 %). Fort de ces fondamentaux, le développement de sa zone économique spéciale de Glo-Djigbé (GDIZ) dynamise l’investissement privé à 36 % du PIB (contre 29,9 % en 2022). En parallèle, l’effort d’investissement total du pays se situe à un niveau élevé en Afrique de l’Ouest. Il est supérieur à 35 % du PIB. En comparaison, il est à plus de 20 % en Côte d’Ivoire et à plus de 17 % au Burkina Faso.
Mais la structure productive, dessinant sa croissance de long terme, demeure fragile. En effet, pour ses revenus, 70 % de la population béninoise dépend encore de l’agriculture. Le coton constitue notamment 80 % des exportations et 40 % du PIB à lui seul. A contrario, la valeur ajoutée industrielle ne représente que 10 % du PIB, contre 20 % en moyenne dans les économies émergentes comparables.
Vision 2060 se présente donc comme un point d’inflexion. L’effet final recherché est clair : renforcer et moderniser l’outil de production. Ses quatre piliers affichent le sérieux institutionnel : paix, bonne gouvernance, prospérité partagée et rayonnement international. Ces KPI sous-tendent neuf orientations et quinze objectifs stratégiques encadrant juridiquement l’action publique entre 2026 et 2060.
Autrement dit, il s’agit de limiter la dépendance aux exportations de matières premières (coton, soja, cajou) et de devenir plus qu’une économie en rattrapage : une économie à haute valeur ajoutée.
Sécuriser juridiquement la montée en gamme industrielle au sein des chaînes de valeur régionales
Le concept le plus adéquat, sémantiquement, pour qualifier la trajectoire béninoise, telle que dessinée par Vision 2060, est celui d’industrialisation par montée en gamme des chaînes de valeur régionales.
Contrairement au modèle de croissance asiatique, il ne s’agit pas d’une industrialisation lourde en capex et protégée par des barrières tarifaires. Contrairement au modèle de croissance latino-américain, il ne s’agit pas non plus d’une substitution intégrale aux importations. Par là même, Vision 2060 épouse les contraintes structurelles de l’Afrique de l’Ouest et les dépasse.
Première contrainte : la taille et la profondeur du marché intérieur. Avec un PIB par habitant encore en progression, le pouvoir d’achat béninois ne peut porter une industrialisation autocentrée. Vision 2060 est donc explicitement orientée vers l’intégration régionale (UEMOA, CEDEAO), soit près de 450 millions d’habitants. La feuille de route vise à insérer le Bénin dans des chaînes de valeur régionales, en transformant davantage localement les produits agricoles (coton, anacarde), plutôt que de les exporter bruts.
Deuxième contrainte : l’absence de rente extractive majeure. Le Bénin ne dispose ni de pétrole abondant ni de ressources minières d’ampleur. L’industrialisation doit donc s’inscrire dans un cadre institutionnel soutenable et de confiance. C’est tout le sens de Vision 2060, qui privilégie une approche graduelle et prévisible, fondée sur la diversification sectorielle, l’investissement privé et sa sécurité juridique.
Troisième contrainte : la nécessité de transformation sans déstabilisation économique et sociale. En effet, le secteur agricole reste central pour les exportations et les emplois béninois. Industrialiser signifie donc transformer d’abord ce secteur existant, et non le délaisser. La montée en gamme des chaînes de valeur agricoles permet de maximiser la valeur ajoutée par unité produite. Chaque étape supplémentaire de transformation, du produit brut au produit semi-transformé ou fini, augmenterait la valeur domestique sans transition brutale ni déstabilisation politique.
Ce schéma devient autant un levier vertueux de soutenabilité macroéconomique qu’un moteur de création d’emplois plus qualifiés et de retour sur investissement.
En bref, Vision 2060 instaure un modèle original. Elle constitue le socle d’une industrialisation incrémentale fondée sur l’ingénierie institutionnelle. Plutôt qu’une copie des modèles éprouvés, importés et usités dans les pays émergents, elle mise sur la montée en gamme des filières agricoles, l’intégration régionale ouest-africaine et la discipline macroéconomique, tout en tenant compte des équilibres sociaux et politiques.
Si la continuité institutionnelle se confirme, ce cadre made in West Africa peut davantage attirer l’investissement privé et consolider une base productive durable au Bénin. Une trajectoire à scruter avec intérêt.

