Par Loic Ndolo, expert en finance.
Le 10 décembre 2025, la Commission Bancaire de l’Afrique Centrale (COBAC) a adopté le règlement R-2025/02 portant le capital social minimum des banques de 10 à 25 milliards FCFA (+150%), avec entrée en vigueur au 1er janvier 2026. Cette réforme d’ampleur inédite est présentée comme une convergence vers les normes prudentielles internationales Bâle III.
Toutefois, une analyse approfondie révèle une ambiguïté fondamentale : si cette mesure augmente effectivement le ticket d’entrée sur le marché bancaire CEMAC, elle ne garantit nullement une meilleure solidité financière du système. Pire, elle pourrait paradoxalement fragiliser la rentabilité des banques tout en créant un oligopole moins efficient.
« Un capital social élevé crée une barrière à l’entrée, pas nécessairement un système bancaire solide. La confusion entre ces deux objectifs est au cœur des contradictions de cette réforme. »
- ANATOMIE DE LA RÉGLEMENTATION COBAC R-2025/02
1.1. Dispositions principales et comparaison régionale
Le règlement fixe les nouveaux seuils de capital social minimum dans une perspective de convergence sous-régionale :
| Zone | Ancien | Nouveau | Variation |
| CEMAC (Banques) | 10 Mds FCFA | 25 Mds FCFA | +150% |
| UEMOA (Banques) | 10 Mds FCFA | 20 Mds FCFA | +100% |
| CEMAC (Étab. fin.) | 1 Md FCFA | 4 Mds FCFA | +300% |
| UEMOA (Étab. fin.) | 1 Md FCFA | 3 Mds FCFA | +200% |
La CEMAC adopte ainsi une approche 25% plus restrictive que l’UEMOA pour les banques, malgré un PIB deux fois inférieur et un marché des capitaux moins développé. Cette divergence soulève des questions sur la proportionnalité de l’exigence par rapport à la taille réelle de l’économie sous-régionale.
1.2. Distinction fondamentale : Capital social ≠ Solidité prudentielle
Le règlement impose une double exigence cumulative qui révèle toute l’ambiguïté de la réforme. D’une part, il fixe un seuil de capital social minimum de 25 milliards FCFA, qui correspond au montant nominal inscrit au passif du bilan et constitue essentiellement une mesure de taille, non de qualité. D’autre part, les banques doivent continuer à respecter les ratios prudentiels Bâle III : un ratio CET1 d’au moins 4,5% à 7%, un ratio Tier 1 d’au moins 6% à 8,625%, et un ratio de solvabilité global de 8% à 12,5%.
Pour illustrer cette distinction critique, considérons deux banques disposant toutes deux d’un capital social de 25 milliards FCFA :
| Banque | Capital social | Fonds propres comptables | Créances douteuses | Ratio CET1 |
| Banque A (saine) | 25 Mds | 37 Mds | 8% | 12,5% |
| Banque B (fragile) | 25 Mds | 16 Mds | 28% | 3,2% |
La seconde banque se trouve en situation d’insolvabilité technique malgré sa conformité formelle à l’exigence de capital social. Le capital social élevé masque ici une fragilité structurelle majeure.
Paradoxe majeur: Les deux banques ont le même capital social de 25 milliards FCFA, mais la seconde est en situation d’insolvabilité technique. Le capital social élevé masque une fragilité structurelle.
- L’IMPACT MÉCONNU SUR LA RENTABILITÉ BANCAIRE
2.1. La compression mécanique du ROE
L’augmentation du capital social de 10 à 25 milliards FCFA aura un effet dilutif massif sur la rentabilité des fonds propres. Pour une banque moyenne de la CEMAC disposant actuellement de 10 milliards de capital social et générant 2,1 milliards de résultat net annuel, le ROE s’établit à 14%. Une fois portée à 25 milliards de capital avec un résultat inchangé, sa rentabilité s’effondre mécaniquement à 7%, soit une division par deux.
Cette compression brutale place la rentabilité bancaire sous le seuil d’attractivité pour les investisseurs institutionnels, qui exigent généralement un ROE minimum de 10% à 12%. Le rendement dividende suit la même trajectoire baissière, passant de 7% à 3,5%. Face à cette dégradation structurelle, les banques devront déployer des stratégies de compensation, chacune comportant ses propres risques.
2.2. Les stratégies de compensation et leurs risques
Face à cette compression de rentabilité, les banques disposeront de quatre leviers principaux. La première option consiste à multiplier l’activité pour maintenir le profit absolu. Si les fonds propres augmentent de 2,5 fois, le profit doit suivre la même progression. Cette course au volume entraîne un risque majeur de prise de risques excessive. L’histoire bancaire de la CEMAC porte les stigmates de cette stratégie : la crise des années 1985-1995 trouve son origine dans une expansion inconsidérée motivée par des impératifs de volume.
La deuxième stratégie vise à élargir les marges bancaires en augmentant les taux débiteurs ou en réduisant les taux créditeurs. Dans un marché concentré, cette stratégie risque un effet de cartel tacite, rendant le crédit plus cher pour l’économie réelle. Les PME et les ménages supporteront le coût de cette recherche de rentabilité accrue. L’amélioration du coefficient d’exploitation par la réduction des coûts constitue la troisième voie, via rationalisation, digitalisation et fermetures d’agences. Mais cela se paie par une réduction de la couverture géographique : 30% à 40% des agences risquent de fermer.
Enfin, la diversification des revenus vers les commissions et services bancaires apparaît comme une solution plus douce. Développer les revenus liés aux cartes, virements, mobile money pourrait atténuer la pression. Cependant, le marché CEMAC affiche déjà des frais bancaires parmi les plus élevés d’Afrique, limitant la marge de manœuvre. Toutes ces voies comportent des risques systémiques ou sociaux significatifs.
Dilemme stratégique : Toutes les voies de compensation de la dilution du ROE comportent des risques systémiques ou sociaux significatifs. Il n’existe pas de solution ‘indolore’.
III. CONVERGENCE BÂLE III OU PROTECTIONNISME DÉGUISÉ?
3.1. Ce que dit réellement Bâle III
Le règlement COBAC est présenté comme une convergence vers Bâle III. Or, une lecture attentive révèle une distorsion significative. Bâle III exige des ratios de fonds propres proportionnels au risque : une banque plus risquée doit disposer de davantage de capital. Le règlement COBAC adopte une approche radicalement différente en exigeant un montant absolu de 25 milliards, indépendamment des risques encourus. Les deux logiques sont fondamentalement distinctes: Bâle III régule le risque via des ratios, la COBAC régule la taille via un montant absolu.
3.2. Comparaison internationale : Un seuil disproportionné
L’analyse comparative révèle le caractère exceptionnellement élevé du seuil CEMAC :
| Juridiction | Capital/PIB | Coût création banque |
| CEMAC | 0,042% | 43,7 M USD |
| UEMOA | 0,015% | 30,5 M USD |
| Kenya | 0,010% | 11,6 M USD |
| France | 0,0002% | 5,7 M USD |
Le coût réel de création d’une nouvelle banque CEMAC atteint 32,5 à 36,5 milliards FCFA (55 à 62 millions USD) en incluant infrastructure technologique, réseau d’agences, personnel et pertes des premières années. Ce ticket d’entrée est manifestement disproportionné.
3.3. Barrière à l’entrée : Impact sur la concurrence
Cette barrière produit quatre conséquences majeures. D’abord, la fin des banques de niche spécialisées dans le trade finance, les PME ou l’agriculture. Ensuite, le blocage de l’innovation bancaire: les fintechs ne pourront accéder au statut bancaire. Troisièmement, la protection de facto des acteurs établis qui bénéficient d’une rente réglementaire. Enfin, la réduction de la pression concurrentielle globale: le marché risque de se transformer en oligopole confortable.
Paradoxe : Au nom de la solidité financière, la CEMAC crée un oligopole protégé qui réduit la concurrence et l’efficience du secteur.
IV. OPPORTUNITÉS ET RISQUES DE CONSOLIDATION
4.1. Une fenêtre d’investissement historique
Malgré ses défauts, cette réforme crée la plus grande opportunité de réallocation de capital vers le secteur bancaire qu’ait jamais connue la CEMAC. Les besoins totaux s’échelonnent entre 550 et 750 milliards FCFA sur quatre ans. Les investisseurs institutionnels locaux disposent d’un potentiel largement sous-exploité : les caisses de sécurité sociale pourraient mobiliser 200 à 300 milliards, les assureurs 80 à 120 milliards. Le potentiel total des institutionnels locaux s’établit entre 350 et 560 milliards FCFA, couvrant 50% à 75% des besoins.
4.2. Le défi arithmétique
L’ampleur des besoins face à l’étroitesse du marché crée un défi structurel majeur. Le ratio besoins sur PIB atteint 0,92%-1,25%, soit trois fois le niveau UEMOA. L’épargne disponible annuellement s’élève à 550 milliards dont 95% déjà alloués. Les besoins bancaires de 140-190 milliards annuels représentent 25%-35% de l’épargne disponible. Les investisseurs étrangers manifesteront un appétit faible : 30 à 80 milliards probables sur 2026-2029.
Entre besoins totaux et capacités disponibles, un déficit de 110 à 280 milliards subsiste. Cette arithmétique implacable conduit à une conclusion : 30%-40% des banques ne pourront pas lever les fonds nécessaires. La consolidation n’est pas une hypothèse, c’est une certitude arithmétique.
4.3. Scénarios de consolidation et risques systémiques
Nos projections suggèrent qu’en 2030, seules 28 banques sur 53 réussiront leur recapitalisation autonome. Seize établissements fusionneront en six entités consolidées. Neuf banques seront liquidées. Au final, 34 banques subsisteront (-36%). Cette consolidation massive engendrera trois risques systémiques majeurs.
Premier risque : l’oligopolisation. L’indice HHI bondirait de 1.200-1.400 à 1.800-2.200. Les trois premières banques contrôleraient 60%-70% du marché. Les taux débiteurs augmenteraient de 1,5-2 points, les taux créditeurs baisseraient de 0,5-1 point. La marge nette d’intérêt s’élargirait de 9,5-10,5% à 11,5-13,5%, au détriment de l’économie réelle.
Deuxième risque : l’exclusion financière. La rationalisation entraînerait la fermeture de 30%-40% des agences en zones moyennes, et une réduction de 50%-60% de l’accès bancaire rural. Les taux de rejet PME passeraient de 35% à 55%. Les populations exclues se tourneront vers l’informel. Troisième risque : l’instabilité transitoire 2026-2029 avec runs bancaires potentiels et coût fiscal de 300-600 milliards FCFA pour les sauvetages.
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RECOMMANDATION : UNE APPROCHE ALTERNATIVE
Face aux limites de l’approche actuelle, nous proposons une réforme ciblant véritablement la solidité financière plutôt que la taille. Principe directeur: l’obligation doit porter sur les fonds propres réglementaires ajustés au risque, non sur un capital social fixe déconnecté de la réalité prudentielle.
5.1. Fonds propres ajustés au risque
Notre proposition s’articule autour d’une formule: Fonds Propres Minimum = Base + Ajustement Risque + Ajustement Taille. La base s’établit à 10 milliards (plancher universel). L’ajustement risque varie de 0 à 15 milliards selon les créances douteuses, la concentration, la liquidité et la gouvernance. L’ajustement taille correspond à 5% du bilan au-delà de 200 milliards.
Cette formule produit des résultats différenciés. Une petite banque prudente (150 Mds de bilan, faible risque) : 12 milliards de fonds propres requis. Une banque moyenne standard (250 Mds, risque moyen) : 20,5 milliards de Fonds propres requis. Une grande banque risquée (600 Mds, risque élevé) : 45 milliards de Fonds propres requis. Le système sanctionne le risque plutôt que la taille, incitant à la prudence plutôt qu’à la croissance inconsidérée.
5.2. Instruments de capitalisation diversifiés
En mettant l’accent sur les fonds propres en lieu et place du capital, les banques pourront donc recourir à des instruments hybrides qualifiés. Les obligations subordonnées Tier 2, avec maturité minimale cinq ans, peuvent représenter jusqu’à 50% du Tier 1 et portent un coût de 7%-9%, inférieur au dividende attendu de 10%-12%. Les obligations convertibles contingentes (CoCos/AT1) se convertissent automatiquement si le CET1 tombe sous 5,125%, créant un mécanisme automatique de recapitalisation en période de stress. Perpétuelles ou très longues, elles portent un coupon de 9%-11% et qualifient comme Tier 1 additionnel.
Les obligations convertibles classiques complètent l’arsenal, avec conversion optionnelle, maturité de 5-7 ans, et traitement en Tier 2 puis CET1 après conversion. Une structure optimale combinerait 50%-60% de capital social (CET1), 15%-20% d’obligations convertibles (AT1), et 25%-30% d’obligations subordonnées (Tier 2). Pour atteindre 20 milliards de fonds propres, la banque n’aurait besoin de lever que 10-12 milliards en numéraire au lieu de 25 milliards actuellement, le reste étant complété par des instruments de dette qualifiés. Les banques pourront donc se financer, en renforçant leurs fonds propres reglementaires et en évitant de diluer leur actionnariat et se perdre stratégiquement.
5.3. Renforcement de la gouvernance
L’augmentation du capital ne garantit rien sans gouvernance rigoureuse. Les faillites CEMAC résultaient moins d’un manque de capital que de défaillances de gouvernance. Notre recommandation impose cinq piliers complémentaires.
Premier pilier : Comités de surveillance obligatoires. Chaque banque doit créer un Comité des Risques au CA, avec trois administrateurs indépendants expérimentés, réunions mensuelles, PV transmis à la COBAC, et droit de veto sur engagements >5% des fonds propres.
Deuxième pilier : Transparence accrue. Publication trimestrielle obligatoire des comptes avec rapport détaillé sur qualité du portefeuille : ventilation créances, taux de couverture, Top 20 engagements, concentration sectorielle. Publication web et transmission COBAC sous 45 jours, certification par CAC externes avec rotation quinquennale.
Troisième pilier : Audit interne rigoureux. Direction Audit rattachée au CA pour indépendance, effectifs selon norme d’un auditeur pour 50 employés, plan couvrant 100% des processus critiques, rapport semestriel avec suivi recommandations, sanctions disciplinaires obligatoires en cas de non-respect incluant la direction générale.
Quatrième pilier : Suivi rapproché COBAC. Recommandations formalisées avec plans d’action détaillés et échéanciers, reporting mensuel obligatoire, sanctions automatiques progressives : mise en garde (1 mois), pénalités financières (2 mois), administration provisoire (3 mois). Inspections inopinées minimum annuelles pour banques à risque.
Cinquième pilier : Responsabilité personnelle. Responsabilité pécuniaire personnelle des dirigeants en cas de faute lourde, interdiction de gérer 10 ans en cas de faillite frauduleuse, assurance D&O obligatoire avec plafond 5 milliards FCFA.
5.4. Traitement des banques publiques
Les participations étatiques constituent un risque systémique majeur. Au Cameroun, trois banques publiques totalisent 37 milliards de capital mais affichent 18%-25% de créances douteuses :
| Banque | Part État | Capital actuel | Problèmes |
| NFC Bank | 70% | 15 Mds | Créances 22%, ROE négatif |
| UBC | 55% | 12 Mds | Créances 18%, sous-capitalisation |
| CBC | 100% | 10 Mds | Créances 25%, gouvernance défaillante |
| TOTAL | 75% (moy.) | 37 Mds | Risque systémique élevé |
Chacune devrait lever 13-15 milliards, soit 38-45 milliards total. L’État camerounais (endetté à 45% du PIB) ne peut le supporter. La COBAC doit imposer la consolidation des trois en une Banque Nationale du Cameroun.
Cette opération suivrait six étapes articulées : fusion des trois entités, nettoyage du bilan par transfert des créances irrécouvrables vers une structure de défaisance, recapitalisation État de 15 milliards seulement (économie de 23-30 milliards), introduction en bourse obligatoire d’au minimum 40% sur BVMAC sous 24 mois, gouvernance renforcée avec majorité CA indépendants et DG recruté internationalement.
Structure de capital post-fusion proposée :
| Actionnaire | Participation / Montant |
| État camerounais | 40% / 10 Mds FCFA |
| Institutionnels locaux (CNPS, assureurs) | 30% / 7,5 Mds FCFA |
| Public (BVMAC) | 20% / 5 Mds FCFA |
| Partenaire stratégique (banque panafricaine) | 10% / 2,5 Mds FCFA |
Avantages décisifs : économie budgétaire de 23-30 milliards, création acteur significatif (800-900 Mds de bilan, Top 5 Cameroun), économies d’échelle de 25%-30%, discipline de marché par cotation, dilution risque étatique (État 40% vs 70-100%), gouvernance professionnelle mettant fin au cycle « sauvetage – décapitalisation – nouveau sauvetage ».
Calendrier : T1 2026 décision COBAC, T2-T3 2026 audit et valorisation, T4 2026 fusion et recapitalisation, 2027 intégration opérationnelle, 2028 IPO sur BVMAC.
Cette consolidation imposée constituerait un signal fort sur l’encadrement des risques étatiques. Le précédent camerounais pourrait inspirer le Congo, le Gabon et le Tchad.

