Après 17 ans d’un partenariat jugé déséquilibré avec la CNPC, le Niger change de stratégie. Un comité de négociations de haut niveau, créé par décret présidentiel en juillet dernier, est chargé de renégocier les termes de la coopération pétrolière. Parmi les dix comités stratégiques mis en place, celui du pétrole cristallise tous les enjeux.
Dans les arcanes du pouvoir nigérien, un tournant stratégique s’opère. Le 29 juillet 2025, le Président de la République a signé le décret n° 2025-404/PRN portant création de dix comités de négociations dans des secteurs névralgiques. Pétrole, mines, agriculture, transports, nouvelles technologies… Tous les leviers de l’économie nationale sont concernés. Mais c’est bien le Comité du pétrole qui mobilise toutes les attentions.
Sa composition témoigne de l’importance accordée à ce dossier. À sa présidence, le ministre des Affaires étrangères et de la Coopération. Sont membres du comité le ministre de la Justice, le Directeur de Cabinet du Président, le Secrétaire général du Gouvernement, le Directeur de Cabinet adjoint et le Secrétaire général du Ministère du Pétrole. Une architecture pyramidale qui place le comité directement sous l’autorité présidentielle.
Avant d’entamer leurs travaux, tous les membres ont prêté serment. Un geste symbolique fort qui scelle leur engagement à préserver les intérêts du Niger et à négocier de bonne foi avec les partenaires. Car l’objectif affiché n’est pas de rompre, mais de rééquilibrer.
Des missions claires, des enjeux colossaux
Le mandat confié au comité est sans ambiguïté. Il doit négocier tous les contrats actuels ou à venir dans le secteur pétrolier, établir les manquements financiers subis par l’État nigérien, proposer un rééquilibrage des contrats dans le respect des intérêts nationaux et renégocier sur de nouvelles bases tous les accords précédents, y compris ceux portant sur la sous-traitance et l’emploi local.
Une mission retient particulièrement l’attention. Le comité doit « faire au Président de la République des propositions susceptibles d’améliorer les relations partenariales avec les Chinois ». Cette formulation diplomatique traduit une réalité que chacun connaît à Niamey. Les relations avec la China National Petroleum Corporation (CNPC), partenaire quasi exclusif depuis 2008, sont devenues tendues.
Un partenariat sous haute tension
Les griefs accumulés par Niamey sont nombreux et documentés. Sur les 90 000 barils exportés quotidiennement, le Niger ne perçoit que 25,4 % de la production. La CNPC contrôle les 74,6 % restants. Un déséquilibre que le comité devra justifier ou corriger.

Le pipeline Niger-Bénin, inauguré en mars 2024, devait être l’artère de l’indépendance économique. Mais les conditions financières imposées ont transformé l’infrastructure en hypothèque. Le coût de construction atteint 2,3 milliards de dollars avec un taux d’intérêt de 10,45 %, auquel s’ajoutent des frais de transport oscillant entre 25 et 50,9 dollars par baril, alors que la moyenne mondiale est entre 3 et 7 dollars. Entre mai 2024 et septembre 2025, le tarif moyen s’est établi à 27,7 dollars par baril, un montant que certains experts jugent exorbitant.
L’État nigérien a investi 188 205 930 dollars dans ce pipeline sans en devenir actionnaire. Un paradoxe qui résume toute l’ambiguïté du partenariat : financer une infrastructure vitale sans en posséder une part.
Le préfinancement accordé en avril 2024, 400 millions de dollars gagés sur la quote-part nigérienne, devait être remboursé rapidement. Mais les tensions diplomatiques avec le Bénin, qui ont bloqué le pipeline entre mai et juillet 2024, ont retardé l’échéance. Aujourd’hui, le Niger exporte pour honorer ses dettes, une situation que le comité entend faire évoluer.
Le « contenu local », un engagement bafoué
Dix-sept ans après le début des opérations de la CNPC, aucun Nigérien n’occupe de poste stratégique dans l’entreprise. Tous les postes clés sont tenus par des expatriés chinois ou pakistanais. Les promesses de transfert de compétences inscrites dans le contrat de 2008 n’ont jamais été honorées.
Plus grave encore, les données recueillies indiquent que 90 % des marchés de sous-traitance sont attribués à des entreprises chinoises. Les 10 % restants le seraient via des sociétés écrans, contournant ainsi le Code pétrolier nigérien qui impose un « contenu local » significatif.
Autre point de friction majeur : le non-respect des réglementations de l’UEMOA sur le rapatriement des devises. Selon plusieurs sources proches du dossier, aucun fonds issu des exportations n’aurait été rapatrié au Niger. Une allégation que la CNPC n’a pas publiquement démentie, et que le comité est chargé d’éclaircir.
Renégocier sans rompre
Le comité ne cherche pas l’affrontement. Son approche se veut pragmatique. Établir un état des lieux factuel, identifier les déséquilibres et proposer des solutions acceptables pour toutes les parties. « Améliorer les relations partenariales », comme le stipule le décret, implique de trouver un terrain d’entente.
Mais la marge de manœuvre est étroite. La CNPC aurait investi 8 milliards de dollars (sous réserve de l’audit des coûts pétroliers) au Niger, dont 4,2 milliards auraient déjà été récupérés selon certaines estimations. L’entreprise chinoise n’a aucun intérêt à renégocier un accord qui lui est favorable. Le comité devra donc user de persuasion, de données irréfutables, et peut-être de leviers politiques.
Le Niger mise également sur la diversification. Avec 35 blocs pétroliers disponibles en plus de celui en production et des neuf en exploration, Niamey veut attirer de nouveaux investisseurs. L’objectif est ambitieux : passer de 110 000 barils par jour actuellement à 200 000 en 2026, puis 500 000 à l’horizon 2030. Un message indirect à la CNPC indiquant que le Niger peut se passer d’un partenaire unique.
Une bataille de souveraineté
Au-delà des chiffres et des clauses contractuelles, le comité incarne une ambition politique : celle d’un Niger qui ne subit plus les termes du partenariat, mais qui les négocie. Le serment prêté par ses membres n’est pas qu’un rituel. C’est l’engagement solennel de défendre les intérêts du pays dans un secteur qui représente l’avenir économique de la nation. Les premiers rapports du comité sont attendus avec impatience, tant au Niger qu’à l’international. Ils détermineront si le pays peut effectivement rééquilibrer un partenariat jugé inégal sans compromettre sa production pétrolière, vitale pour son budget.
Le dernier cargo de l’année pétrolière 2024-2025 sera chargé fin octobre 2025. Après cette date, une nouvelle ère devra s’ouvrir. Le comité de négociations a quelques mois pour transformer les promesses en résultats concrets. Pour le Niger, le temps des déclarations d’intention est révolu. C’est désormais l’heure des actes mesurés, des négociations serrées et d’une diplomatie économique assumée.

