Dans cet entretien exclusif accordé à Financial Afrik le 12 février dernier, Alain-Claude Bilie-By-Nze , ancien Premier Ministre du Gabon, donne un avis technique sur la trajectoire de son pays, le Gabon, pays membre de la Communauté économique et monétaire de l’Afrique centrale (CEMAC).
Propos recueillis par Ismael Sy, Casablanca.
Dans plusieurs de vos prises de parole, vous parlez d’une gouvernance sans cap au Gabon. Qu’entendez-vous exactement par là ?
Quand je parle d’une gouvernance sans cap au Gabon, je ne formule pas un jugement politique abstrait. Je décris une réalité opérationnelle. Un cap, ce n’est pas un slogan, ni un discours de circonstance. Un cap, c’est une vision économique clairement définie à 10 ou 15 ans, des priorités hiérarchisées, un calendrier d’exécution et des indicateurs précis permettant d’évaluer les résultats. Or, depuis trop longtemps, les décisions publiques s’enchaînent sans cohérence d’ensemble : des réformes annoncées puis abandonnées, des changements d’orientation fréquents, des arbitrages de court terme qui prennent le pas sur la stratégie. Cette instabilité crée de l’incertitude, et l’incertitude est l’ennemi de l’investissement, de la discipline budgétaire et de la confiance citoyenne. Sans cap clair, l’État navigue à vue, et la société avec lui.
Quelles sont, selon vous, les réformes institutionnelles prioritaires pour rompre réellement avec le passé ?
Rompre avec le passé ne signifie ni effacer l’histoire ni nier les acquis. Cela signifie corriger les failles structurelles qui ont affaibli l’État pendant des décennies. La rupture véritable ne viendra ni d’un simple changement de discours, ni d’un renouvellement de visages, mais de la solidité des institutions. Les priorités sont claires. Il faut d’abord un rééquilibrage réel des pouvoirs, afin de sortir d’une concentration excessive qui fragilise l’État sur le long terme. Il est ensuite indispensable de garantir l’indépendance effective de la justice, condition sine qua non de la crédibilité institutionnelle. Le processus électoral doit être sécurisé de bout en bout pour restaurer la confiance démocratique.
J’estime également que la discipline budgétaire doit être inscrite au plus haut niveau normatif, y compris constitutionnel. Enfin, la clarification des responsabilités publiques et la lutte contre l’impunité sont essentielles. Un État ne se réforme pas par incantation, mais par des règles stables, appliquées à tous, sans exception.
Vous placez la jeunesse et l’emploi au cœur de votre projet. Quelles mesures concrètes proposez-vous pour lutter contre le chômage des jeunes ?
La jeunesse n’est pas un thème de campagne, c’est le cœur du contrat social. Le chômage des jeunes au Gabon n’est pas conjoncturel, il est structurel. Les réponses doivent donc l’être aussi. La première réponse, c’est l’industrialisation. Le chômage massif des jeunes est le symptôme d’une économie trop dépendante des rentes. Tant que nous exporterons principalement des matières premières brutes, nous créerons peu d’emplois. Il faut passer à une économie de production et de transformation locale.
Deuxième levier : une réforme profonde de la formation professionnelle. Il existe aujourd’hui une inadéquation manifeste entre les formations proposées et les besoins du marché du travail. Chaque grand projet public ou parapublic doit intégrer un quota obligatoire de formation et d’emploi local, afin de créer un lien direct entre investissement et insertion professionnelle.
Troisième axe : le soutien massif à l’entrepreneuriat des jeunes. L’objectif est de transformer les jeunes en créateurs de valeur, et non en simples demandeurs d’emplois publics. Cela suppose un accès au financement, un accompagnement technique et un environnement réglementaire adapté. Enfin, je plaide pour une réorientation de la dépense publique vers l’emploi productif, ainsi qu’un filet social ciblé pour les jeunes les plus vulnérables, avec une allocation de stabilisation. Il ne s’agit pas d’assistanat, mais d’éviter la marginalisation sociale et de permettre une insertion durable.
Comment envisagez-vous la redéfinition des relations internationales du Gabon, notamment avec ses partenaires historiques ?
La souveraineté n’est pas un slogan de rupture, c’est une capacité concrète à décider librement, à négocier fermement et à diversifier intelligemment. Il ne s’agit pas de rompre avec les partenaires historiques du Gabon, notamment la France, mais de sortir d’une relation parfois déséquilibrée pour entrer dans une logique d’intérêts assumés. Ma vision repose sur quatre piliers : une continuité stratégique avec les partenaires historiques, mais sur une base d’égalité ; une diversification géopolitique assumée ; un renforcement de l’intégration africaine ; et une souveraineté économique fondée sur la discipline budgétaire et la transparence. La ligne est claire : ni dépendance passive, ni rupture idéologique. Le Gabon doit pratiquer une diplomatie d’intérêts, pragmatique, alignée sur ses priorités économiques et sociales.
Quelle stratégie pour la CEMAC afin de sortir de la dépendance aux matières premières ?
Au sein de la CEMAC, le défi est identique à celui du Gabon, mais à une échelle régionale. Une union monétaire sans intégration productive réelle est une construction inachevée. La priorité doit être la construction de chaînes de valeur régionales, capables de mutualiser les avantages comparatifs des États membres. Aucun pays ne peut réussir seul. Il faut également harmoniser les politiques industrielles, faciliter la libre circulation des biens et des personnes, et investir massivement dans les infrastructures régionales. Sans cela, la dépendance aux matières premières perdurera, avec les mêmes vulnérabilités.
Concernant la coopération Gabon–Maroc, quels secteurs prioritaires identifiez-vous pour renforcer ce partenariat (éducation, énergie, finance, infrastructures, etc.) et comment cela s’inscrit-il dans une vision panafricaine du développement ?
La coopération avec le Maroc doit être pensée comme un partenariat transformationnel. Les secteurs prioritaires sont l’énergie, la finance structurante, l’industrie de transformation, le numérique et surtout la formation. Le Maroc dispose d’une expertise reconnue dans ces domaines. Le Gabon, de son côté, doit exiger des transferts de compétences, des co-investissements et une création de valeur locale. C’est à cette condition que la coopération s’inscrira dans une vision panafricaine crédible.
En tant qu’auteur et leader d’opinion, quel message souhaitez-vous transmettre à travers vos écrits ?
Mes écrits sont avant tout un travail de vérité et de transmission. Ils visent à analyser lucidement le fonctionnement de nos institutions, à tirer les leçons du passé sans complaisance, et à proposer des pistes concrètes pour l’avenir. Il ne s’agit pas d’un exercice personnel, mais d’une contribution au débat public. Mon ambition est de participer à l’émergence d’une pensée politique et économique gabonaise et africaine plus rigoureuse, plus exigeante et tournée vers l’intérêt général. Le Gabon et l’Afrique centrale méritent mieux que l’improvisation permanente. Ils méritent un projet structuré, crédible et assumé.
Quelle est aujourd’hui votre ambition personnelle pour le Gabon et la région ?
Mon ambition est de proposer un projet crédible et alternatif. Le Gabon mérite mieux que les bricolages actuels, et notre région, pourtant riche de potentiel, mérite une dynamique nouvelle, en lien avec les autres États et les institutions communautaires.
Biographie d’Alain-Claude Bilie-By-Nze
Alain-Claude Bilie-By-Nze est né le 16 septembre 1967 à Makokou. Issu d’une famille nombreuse, il est le fils d’un fonctionnaire des Postes. Diplômé de l’École secondaire des cadets de la police (ESCAP), il choisit finalement de poursuivre des études de littérature à l’Université Omar-Bongo, où il consacre un mémoire à Sony Labou Tansi. Engagé très tôt dans le militantisme étudiant, il fonde le Syndicat des étudiants gabonais (SEG). Exclu de l’université en 1994 à la suite de mouvements estudiantins, il s’engage pleinement en politique au sein du Rassemblement National des Bûcherons (RNB) de Paul Mba Abessole.
Il occupe plusieurs fonctions ministérielles à partir de 2006 et est élu député de Makokou. Après son exclusion du RNB en 2010, il rejoint la majorité présidentielle, devient conseiller et porte-parole d’Ali Bongo Ondimba, puis adhère au Parti démocratique gabonais (PDG) en 2013. Il occupe successivement les portefeuilles de la Communication, de l’Économie numérique, de la Culture, du Sport, des Affaires étrangères et de l’Énergie. Nommé vice-Premier ministre en octobre 2022, il devient Premier ministre le 9 janvier 2023, avant d’être renversé lors du coup d’État d’août 2023 au Gabon.
Aujourd’hui figure majeure de l’opposition, il a fondé la plateforme « Ensemble pour le Gabon ». Il est l’auteur de Et si on en parlait (2007) et de Awu mawu, Pour un autre Gabon (2024).

