Par Dr Beaugrain Doumongue, ingénieur et expert en intelligence économique
Nous en étions rendus à croire que la mondialisation offrait à tous les États les mêmes chances, pour peu qu’ils disposent de ressources, d’infrastructures et de partenaires. Et puis la géoéconomie et la realpolitik nous ont rappelé ceci d’inconfortable qu’il n’existe ni neutralité ni bienveillance dans la compétition internationale. Asymétrique et souvent brutale, elle exige ce prix fort, que tant paient sans toujours en comprendre les ressorts.
La compétition mondiale n’est plus un jeu ouvert
À mesure que le monde contemporain se redessine, les marchés cessent d’être des espaces neutres pour devenir des théâtres de rapports de force. À l’intérieur, l’information circule plus vite que les capitaux, la réputation pèse parfois plus que les bilans, la norme s’impose sans vote, et le récit façonne les décisions avant même qu’elles ne soient prises. À l’extérieur, les États qui persistent à penser leur développement sous un prisme exclusivement sectoriel ou financier s’exposent à une dépendance stratégique durable, souvent silencieuse, mais toujours coûteuse.
Dans ce nouvel ordre, les nations les plus performantes ne sont pas nécessairement les plus riches, mais celles qui ont compris que la compétitivité se conquiert autant par la maîtrise de ces leviers invisibles que par la force économique brute. Ainsi, la développement économique national ne saurait plus être l’effet mécanique de la croissance ; loin s’en faut, car il devient le produit d’une architecture volontaire, patiemment construite, où l’État assume pleinement son rôle de stratège. En creux, une évidence s’impose, à savoir que la naïveté stratégique n’est plus une option, et que la souveraineté ne se proclame pas, mais se défend.
L’intelligence économique comme grammaire de la puissance
En Afrique, l’intelligence économique reste trop souvent cantonnée à une discipline marginale, réservée aux grandes entreprises ou à quelques experts ; une lecture non seulement erronée, mais dangereuse, tant les grandes puissances en ont fait le socle invisible de leur action publique, veillant, protégeant et influençant en permanence, sans toujours le dire, mais toujours avec méthode. Veiller, c’est comprendre avant les autres ; protéger, c’est empêcher que les décisions souveraines, les actifs stratégiques ou les entreprises nationales ne soient capturés ou fragilisés ; et influencer, enfin, c’est façonner les représentations, orienter les normes et structurer les récits qui conditionnent les choix des investisseurs, des partenaires et des opinions.
C’est précisément à ce niveau que le projet SIMANDOU doit être appréhendé, au-delà du simple gisement minier ou du défi d’ingénierie industrielle, comme une matrice de volonté de puissance. En effet, par son ampleur, sa centralité géo-économique et les intérêts qu’il cristallise, il expose la Guinée à des rapports de force informationnels, normatifs et concurrentiels d’une rare intensité. De fait, sa réussite ne dépendra pas seulement de la qualité des infrastructures ou des contrats, mais de la capacité de l’État à anticiper les stratégies des acteurs en présence, à protéger ses intérêts souverains et à influencer les perceptions internationales. A ce titre, l’intelligence économique s’impose comme le levier structurant sans lequel un État se condamne à subir là où se jouent désormais la crédibilité et la compétitivité massifiées au cœur de la mondialisation.
Rayonnement national et crédibilité stratégique
Il est devenu commode de réduire le rayonnement d’un pays à sa visibilité médiatique ou à son activisme diplomatique, comme si l’accumulation d’images et de déplacements suffisait à fonder une puissance durable. Or le rayonnement véritable se joue ailleurs, dans une crédibilité stratégique perçue, là où investisseurs, institutions internationales et partenaires bilatéraux ne se contentent plus d’évaluer des projets, mais jugent des États eux-mêmes dans la cohérence de leurs politiques publiques, la stabilité de leurs choix, leur capacité à piloter dans le temps long et, surtout, leur maîtrise des risques.
En ce sens, l’intelligence économique introduit la rationalité stratégique là où l’improvisation a trop souvent prévalu ; rendant l’État lisible sans le rendre prévisible, attractif sans l’exposer à la vulnérabilité, et transformant l’image nationale en préférant la démonstration à l’incantation. Dans cette perspective, SIMANDOU agit comme un révélateur implacable de par son ampleur et l’attention mondiale qu’il suscite, car en effet, il impose à la Guinée de se doter d’une vision stratégique capable d’aligner image, crédibilité institutionnelle et compétitivité économique, faisant du rayonnement national non plus un slogan, mais une condition opérationnelle de succès. Y partant, doper le rayonnement de la Guinée n’est plus affaire de communication, mais de méthode, de maîtrise et de pilotage stratégique assumé.
Face à la guerre économique, une doctrine guinéenne de l’IE
La guerre économique n’a nul besoin d’être déclarée pour s’imposer. Elle se déploie à bas bruit dans les batailles normatives, les contentieux asymétriques, les campagnes d’influence, la captation d’informations sensibles et les luttes d’accès aux marchés. Face à cette conflictualité diffuse, l’intelligence économique dote l’État de capacités décisives pour sécuriser ses projets structurants, défendre ses entreprises à l’international, renforcer sa position dans les négociations, anticiper les crises réputationnelles et structurer une diplomatie économique cohérente. Il ne s’agit pas de militariser l’économie, mais de refuser de la laisser sans défense. Fort de cela, doper la montée en puissance guinéenne suppose l’émergence d’une doctrine nationale claire, assumée et transversale, capable d’irriguer l’ensemble de l’action publique et d’articuler l’État, les entreprises et les territoires dans une même vision stratégique.
Sous l’impulsion du Général Mamadi DOUMBOUYA, la Guinée s’est engagée dans une dynamique de refondation où souveraineté, discipline stratégique et reconquête de l’autorité de l’État occupent une place centrale, ouvrant une fenêtre historique pour l’institutionnalisation de l’intelligence économique comme pilier de l’action publique. Ainsi pensée, elle devient un facteur de cohérence nationale, un outil de continuité étatique et un levier de projection internationale. Car si les crises contemporaines ont mis à nu les fragilités des États, ce n’est pas par défaut de talents ou de ressources, mais par manque d’architectures stratégiques capables de les ordonner dans la durée ; et si chaque nation demeure comptable de sa trajectoire, la lucidité stratégique permet encore d’en infléchir le cours, en faisant de l’intelligence économique non un artifice, mais un socle, afin que la Guinée puisse écrire les termes de son histoire avec méthode et souveraineté.
Dr Beaugrain Doumongue est ingénieur et expert en intelligence économique. Il est le fondateur et dirigeant de STRATCO, cabinet de conseil et de formation en intelligence économique et stratégie de compétitivité, intervenant auprès d’institutions publiques et d’organisations économiques en Afrique.

