Présentées officiellement comme des centres de promotion linguistique et culturelle, les « Russian Houses » occupent aujourd’hui une place de plus en plus controversée dans plusieurs pays africains. Les enquêtes publiées début 2026 mettent en évidence un glissement préoccupant : dans certains contextes, ces structures ne se limiteraient plus à la diplomatie culturelle, mais s’inséreraient dans un écosystème plus large associant influence idéologique, filières de mobilité professionnelle opaques et, dans des cas documentés, des trajectoires conduisant des ressortissants africains vers l’effort de guerre russe en Ukraine.
Ces centres relèvent de Rossotrudnichestvo, agence fédérale créée en 2008 et officiellement chargée de promouvoir la langue et la culture russes à l’étranger. À la différence d’autres instituts culturels nationaux, leur mode de fonctionnement repose largement sur des partenariats locaux et des structures intermédiaires, ce qui tend à fragmenter la chaîne de responsabilité et à brouiller la distinction entre activités culturelles, initiatives privées et intérêts stratégiques.
Les textes publiés le 20 janvier 2026 documentent plusieurs cas concrets illustrant cette dérive. Le témoignage de Bankole Manchi, mécanicien nigérian de 36 ans, est emblématique. Attiré par une offre d’emploi présentée comme légitime et correctement rémunérée, il affirme avoir obtenu un visa sans procédure approfondie et voyagé via des hubs régionaux avant d’arriver en Russie. Selon son récit, il aurait alors été transféré vers un camp fermé, soumis à un entraînement militaire et finalement déployé en zone de combat en Ukraine, où il aurait été blessé. Son témoignage décrit un processus progressif, marqué par la confiscation des documents, l’absence d’alternative administrative et l’impossibilité de se retirer une fois engagé.
Un récit similaire apparaît dans le cas d’un ressortissant ougandais, qui affirme avoir été recruté pour des emplois civils dans la sécurité privée et la distribution commerciale. Là encore, les promesses initiales auraient laissé place à une mise sous contrainte à l’arrivée, avec détention dans des installations fermées, pressions armées et affectation à des tâches liées directement au conflit. Ce dernier indique avoir pu s’échapper et rejoindre les forces ukrainiennes, après avoir été brièvement détenu pour vérification de son identité.
Ces exemples ne relèvent pas d’un recrutement militaire classique, explicite et assumé. Ils décrivent plutôt des trajectoires de bascule, rendues possibles par la vulnérabilité socio-économique des individus concernés, la complexité des parcours migratoires et l’opacité des intermédiaires. Les personnes impliquées ne rapportent pas une adhésion idéologique préalable, mais une recherche d’emploi, de revenus ou de mobilité internationale. L’idéologie intervient, lorsqu’elle intervient, en aval, dans des environnements déjà fermés et contraints.
Les enquêtes soulignent également une évolution du contenu et de l’atmosphère de certains Russian Houses. Des événements à tonalité militarisée, la glorification explicite des forces armées russes et la diffusion de récits justifiant la guerre en Ukraine comme une lutte civilisationnelle y sont de plus en plus fréquents. Ces espaces, initialement conçus comme neutres, deviennent alors des lieux de normalisation du conflit, voire des points de contact vers des filières de travail liées à l’industrie de défense ou à la logistique militaire.
Un élément clé du dispositif réside dans le rôle des intermédiaires locaux. Les parcours décrits passent rarement par des ambassades ou des canaux diplomatiques formels. Ils s’appuient sur des agents de placement, des réseaux associatifs, des contacts communautaires ou religieux, capables de donner une apparence de légitimité à des offres peu documentées. Les itinéraires de transit, les contrats de courte durée et les promesses salariales élevées contribuent à réduire la perception du risque chez des candidats déjà fragilisés par le chômage ou la précarité.
L’enjeu analytique n’est pas de conclure que l’ensemble des Russian Houses participent à ces pratiques, ni de criminaliser la diplomatie culturelle en tant que telle. Il est de constater qu’un environnement institutionnel peu régulé, combiné à une forte demande de mobilité économique, peut produire des effets systémiques. Lorsque la culture, l’emploi, la migration et la sécurité s’entrecroisent sans cadre clair, le risque de dérive devient structurel.
Pour les États africains, la question posée dépasse largement le seul cas russe. Elle met en lumière des failles de régulation, de protection consulaire et de contrôle des filières de recrutement international. La réponse ne peut être purement politique ou symbolique. Elle suppose un encadrement juridique renforcé des centres culturels étrangers, une surveillance accrue des offres de mobilité vers des zones de conflit et une meilleure information des publics les plus exposés.
Au fond, les exemples documentés début 2026 montrent que la guerre en Ukraine ne se limite pas à un théâtre européen. Elle produit des effets indirects sur les routes migratoires, les marchés du travail et les dispositifs d’influence en Afrique. La question centrale n’est pas celle de l’alignement géopolitique, mais celle de la sécurité humaine : la capacité des États à protéger leurs ressortissants face à des systèmes qui exploitent la vulnérabilité économique sous couvert d’opportunité culturelle ou professionnelle.

