Par Thierno Seydou Nourou SY, Président et Fondateur de Nourou Financial Consulting (NFC) Dakar-Sénégal.
L’année 2026 s’annonce comme un moment décisif pour les finances publiques du Sénégal. Elle mettra à l’épreuve non seulement la stratégie budgétaire du pays, mais aussi sa capacité à concilier ambitions de développement, consolidation budgétaire et soutenabilité de la dette dans un environnement économique mondial de plus en plus volatile.
À la fin de l’année 2024, la dette publique du Sénégal atteignait 119 % du PIB, ce qui signifie que les engagements de l’État dépassent la richesse produite par l’économie nationale en une année. Dans le même temps, la pression liée au service de la dette devrait s’intensifier entre 2025 et 2028, avec une hausse significative dès 2026, correspondant au début du remboursement du principal de l’Eurobond émis en 2018.
Dans ce contexte, une question centrale s’impose : comment restaurer les équilibres macro-budgétaires et amorcer la souveraineté budgétaire tout en préservant la croissance et rétablir la confiance des marchés ?
Pourquoi les solutions de court terme ne sont plus suffisantes
Comme de nombreuses économies émergentes, le Sénégal a souvent répondu aux tensions budgétaires par des ajustements de court terme : nouveaux emprunts, réformes insuffisantes ou différées, objectifs de recettes difficilement réalisables, mesures temporaires dictées par l’urgence plutôt que par une vision de long terme.
L’expérience internationale montre que ces approches produisent rarement des résultats durables.
Le parcours du Ghana entre 2015 et 2023 est à cet égard instructif. Malgré des programmes successifs de stabilisation, l’insuffisance de réformes structurelles a permis la reconstitution des déséquilibres, conduisant à une restructuration de la dette en 2022. La Tunisie offre un autre exemple parlant : le maintien prolongé de subventions généralisées et d’une masse salariale publique élevée a certes préservé la stabilité sociale à court terme, mais a fortement comprimé les marges budgétaires, rendant l’ajustement ultérieur plus coûteux.
La leçon est claire : différer les réformes accroît leur coût économique et social.
Consciente de cette réalité, la Stratégie de Gestion de la Dette à Moyen Terme du Sénégal prévoit une consolidation budgétaire progressive, avec un déficit appelé à se situer à 7,8 % en 2025, à 5,4% en 2026 et à 3 % à partir de 2027. Le Sénégal s’est également lancé dans des réformes ambitieuses avec la révision du Code général des Impôts (CGI), du Code de la Douane, du Code des Investissements, du code des marchés publics et du cadre juridique régissant les partenariats public-privé (PPP), la digitalisation des administrations fiscales, la rationalisation des dépenses de fonctionnement et l’amélioration de la qualité de la dépense publique pour ne citer que ces réformes.
Opportunités et vulnérabilités : gérer la transition pétro-gazière
Le Sénégal aborde cette phase critique avec des atouts indéniables : le démarrage de la production pétrolière et gazière, une population jeune, des infrastructures en amélioration, une stabilité politique relative, un dispositif institutionnel pouvant garantir la transparence dans la gestion de ces ressources et une stratégie de contenu local bien en place.
Cependant, ces avantages ne garantissent pas automatiquement la résilience budgétaire.
L’expérience de l’Angola illustre les risques d’une forte dépendance aux hydrocarbures combinée à des cadres budgétaires insuffisamment robustes. Lorsque les prix du pétrole ont chuté, l’absence de diversification et de discipline budgétaire a amplifié les chocs subis par les finances publiques.
Pour le Sénégal, l’enjeu est d’autant plus sensible que plus des deux tiers de la dette publique sont libellés en devises étrangères, dont près de 40 % en dollar américain. Cette structure expose fortement les finances publiques aux variations de change : une appréciation du dollar se traduit mécaniquement par une hausse du coût du service de la dette, même en l’absence de nouveaux emprunts.
Les recettes pétro-gazières peuvent donc devenir soit un facteur de stabilisation, soit une nouvelle source de vulnérabilité, selon les choix de gouvernance opérés. Le Sénégal doit en conséquence mettre en œuvre avec succès sa stratégie visant à utiliser les ressources pétrolières et gazières comme facteur de diversification de l’économie et d’amélioration de sa compétitivité notamment avec la stratégie gaz to power.
Trois priorités stratégiques pour restaurer la souveraineté budgétaire
1. Renforcer la mobilisation des ressources internes
L’amélioration des finances publiques ne passe pas nécessairement par une hausse des taux d’imposition. Des pays comme le Rwanda ou la Géorgie ont démontré qu’il est possible d’augmenter les recettes grâce à des réformes administratives ciblées : numérisation et digitalisation, simplification des procédures, réduction de l’informalité et amélioration du contrôle fiscal.
Pour le Sénégal, cet enjeu est crucial dans la mesure où l’État prévoit de recourir davantage au financement domestique. Sans élargissement de l’assiette fiscale, une pression excessive sur le marché intérieur pourrait entraîner une hausse des taux d’intérêt et évincer l’investissement privé.
2. Améliorer l’efficacité des dépenses et la discipline de l’investissement
L’ajustement budgétaire ne se résume pas à une réduction des dépenses, mais à une meilleure qualité de la dépense publique et à un ciblage des subventions pour plus d’impact et de soutenabilité.
Le Maroc, par exemple, a progressivement remplacé les subventions généralisées par des dispositifs ciblés au profit des ménages les plus vulnérables. Le Botswana a, de son côté, longtemps imposé une sélection rigoureuse des projets publics, privilégiant ceux présentant des retombées économiques claires.
Pour le Sénégal, cela implique de s’assurer que chaque franc emprunté contribue effectivement à la croissance, à la productivité ou à l’amélioration des services publics. Il s’agira de consolider le dispositif actuel de gestion des investissements publics en systématisant les maturations et évaluations ex ante des projets et en rendant opérationnels les comités de maturation et de sélection des projets d’investissement. Les partenariats public-privé peuvent compléter cet effort en permettant au secteur privé de financer et gérer certains projets, limitant ainsi l’impact immédiat sur la dette publique.
3. Diversifier les sources de financement et maîtriser les risques
La dépendance à une seule source de financement accroît la vulnérabilité. Le développement d’un marché obligataire domestique profond au Kenya ou l’innovation du Chili avec des obligations vertes et sociales illustrent les bénéfices d’une diversification réussie.
La stratégie privilégiée par le Sénégal vise une réorientation vers le financement domestique pour réduire la dépendance vis-à-vis des financements extérieurs, une réduction progressive de l’exposition aux devises étrangères et un allongement des maturités de la dette intérieure, aujourd’hui courte coûteuse et comportant un risque d’éviction des ressources disponibles
Le Sénégal qui a toujours incarné dans la sous-région un leadership dans le recours aux innovations financières pourrait persévérer dans cette démarche en explorant des instruments innovants, tels que les obligations ESG ou les obligations destinées à la diaspora, pourraient également élargir la base d’investisseurs tout en alignant le financement sur les priorités de développement.
2026 : un test de crédibilité
Au-delà des indicateurs techniques, 2026 constituera un test de crédibilité institutionnelle.
Les investisseurs et partenaires au développement scruteront la cohérence des réformes, la stabilité des orientations politiques et la transparence, notamment dans la gestion des futures recettes pétrolières et gazières. Les épisodes passés de mauvaise déclaration des données budgétaires et de dette ont déjà pesé sur la perception du pays, rendant la restauration de la confiance indispensable.
Les pays qui ont échoué dans des contextes similaires n’ont pas manqué de stratégies, mais de capacité à les mettre en œuvre avec constance.
Conclusion : transformer la contrainte en opportunité
La souveraineté budgétaire ne signifie pas un retrait des marchés internationaux. Elle repose sur la capacité à préserver une autonomie de décision grâce à une gestion prudente, transparente et crédible de la dette, mais également à créer un matelas de ressources internes suffisant pour créer un effet de levier pour des ressources extérieures soutenables ainsi que des investissements directs étrangers et privés de qualité.
Le Sénégal dispose d’atouts importants, mais le niveau actuel d’endettement ne laisse guère de place à l’approximation. Si 2026 devient l’année de l’exécution rigoureuse des réformes, de la gouvernance renforcée et d’une utilisation stratégique des nouvelles ressources pétro-gazières, la dette pourra passer du statut de contrainte structurelle à celui de levier de crédibilité et de résilience.
Les choix opérés aujourd’hui détermineront si la prochaine décennie sera marquée par des tensions budgétaires récurrentes ou par une trajectoire de croissance soutenable et souveraine.

