Par Raphaël Nkolwoudou Afane, Docteur en droit (PhD – Université Paris Cité), Contract manager chez Teragone Solutions, Paris – France
La décision des autorités ivoiriennes d’engager avec Meta un processus d’ouverture de la monétisation des contenus numériques constitue probablement l’une des initiatives réglementaires les plus structurantes de l’écosystème créatif africain de ces dernières années. Après plusieurs mois d’expérimentations techniques demandées par l’État ivoirien, les tests ont été jugés concluants, ouvrant la voie à une rémunération directe des créateurs de contenus sur Facebook et Instagram.
L’Afrique du Sud constitue un précédent en matière d’accès à la monétisation des plateformes numériques puisque, ses créateurs bénéficient depuis plusieurs années des programmes internationaux de YouTube, Meta ou TikTok. En revanche, la Côte d’Ivoire apparaît comme le premier État africain francophone à avoir engagé une démarche institutionnelle structurée auprès de Meta afin d’obtenir l’ouverture du marché local de la monétisation des contenus numériques. À ce titre, l’expérience ivoirienne constitue moins une première économique qu’une innovation de gouvernance numérique, car la véritable innovation n’est pas la monétisation elle-même, mais l’intervention de l’État comme facilitateur de l’accès des créateurs nationaux aux revenus des plateformes mondiales.
Au-delà de l’enjeu économique, cette démarche soulève une véritable question juridique : comment garantir aux créateurs africains un accès équitable aux revenus générés par les plateformes numériques mondiales alors que nombre de programmes de monétisation demeurent encore limités géographiquement ?
Une avancée majeure pour la souveraineté numérique africaine
Selon les informations communiquées à l’issue de la réunion du 1er octobre 2026 à Abidjan, les autorités ivoiriennes et les représentants de Meta poursuivent leurs travaux afin de définir les critères d’accès, les modalités de rémunération ainsi que les mécanismes de conformité réglementaire avant l’ouverture officielle du dispositif. Si l’on parle de l’accès effectif à la monétisation des plateformes numériques, l’Afrique du Sud a largement précédé la Côte d’Ivoire. La nuance importante ici est que la démarche ivoirienne est innovante non parce qu’elle serait le premier pays africain à bénéficier de la monétisation, mais parce qu’il s’agit d’une démarche institutionnelle et négociée directement avec Meta, impliquant plusieurs ministères et l’autorité de régulation audiovisuelle.
Cette initiative s’inscrit dans le cadre du Plan National de Développement (PND) 2026-2030 qui vise notamment :
• la formalisation de l’économie numérique ;
• la création d’emplois durables ;
• la structuration des industries culturelles et créatives ;
• l’amélioration de la rémunération des créateurs locaux.
La Côte d’Ivoire pourrait ainsi devenir un modèle de négociation entre un État africain et une grande plateforme mondiale.
Quelles sont les modalités de monétisation chez Meta ?
Même si les critères spécifiques applicables à la Côte d’Ivoire ne sont pas encore publiquement connus, l’expérience internationale permet déjà d’anticiper les principales conditions.
1. Respect des politiques de monétisation
Tout créateur doit respecter :
• les règles communautaires de Facebook et Instagram ;
• les règles relatives aux contenus originaux ;
• les exigences relatives aux droits d’auteur ;
• les politiques publicitaires de Meta.
2. Éligibilité du compte
Meta vérifie généralement :
• l’ancienneté du compte ;
• l’absence de sanctions ;
• la qualité des publications ;
• la localisation géographique ;
• l’authenticité de l’audience.
3. Modes de rémunération
Les revenus peuvent provenir de :
• publicités intégrées aux vidéos ;
• Facebook Reels ;
• abonnements payants ;
• Facebook Stars ;
• bonus de performance ;
• partenariats commerciaux avec les marques.
Ce qui se pratique ailleurs : leçons pour l’Afrique
1. Le modèle YouTube constitue une référence mondiale
Le Programme Partenaire YouTube (YPP) reste aujourd’hui le système le plus mature.
Conditions d’accès
Pour accéder aux revenus publicitaires :
• 1 000 abonnés ;
• 4 000 heures de visionnage sur 12 mois
ou
• 10 millions de vues Shorts sur 90 jours.
Revenus
Les créateurs perçoivent une part des revenus publicitaires, des abonnements YouTube Premium, des super chats, des adhésions à la chaîne et du merchandising.
Exemple africain
Des créateurs installés au Nigéria, au Kenya, en Afrique du Sud ou au Maroc vivent déjà principalement des revenus YouTube, parfois davantage que de contrats publicitaires locaux.
Leçon pour les États africains
Les paiements doivent être accessibles localement via :
• comptes bancaires nationaux ;
• opérateurs Mobile Money ;
• fiscalité simplifiée.
2. TikTok : un système encore géographiquement restrictif
Le programme Creator Rewards demeure réservé à un nombre limité de pays.
En 2026, les marchés officiellement couverts comprennent notamment :
• États-Unis ;
• Royaume-Uni ;
• France ;
• Allemagne ;
• Japon ;
• Corée du Sud ;
• Brésil ;
• Mexique.
Conditions principales
• 18 ans minimum ;
• 10 000 abonnés ;
• 100 000 vues sur les 30 derniers jours ;
• contenus originaux ;
• vidéos supérieures à une minute.
Enseignement pour l’Afrique
L’exemple TikTok montre que l’absence d’un dialogue institutionnel avec les plateformes peut maintenir des régions entières hors des programmes de rémunération. La stratégie ivoirienne pourrait justement permettre d’éviter cette exclusion.
3. Le modèle X (ancien Twitter)
La plateforme X a développé des mécanismes de partage de revenus pour les créateurs. Les critères traditionnellement exigés comprennent :
• abonnement Premium ;
• seuil d’abonnés ;
• volume minimum d’impressions ;
• compte conforme aux règles de la plateforme.
Depuis 2026, X oriente progressivement ses créateurs vers un programme dit « Original Content Rewards » valorisant davantage les contenus originaux et la qualité de l’engagement.
Enseignement
Plutôt que les simples volumes de vues, les plateformes tendent désormais à rémunérer :
• l’originalité ;
• la valeur informative ;
• la fidélité de l’audience.
Quels enseignements juridiques pour les États africains ?
L’expérience ivoirienne pourrait servir de modèle régional.Plusieurs recommandations émergent.
1. Négocier des accords-cadres avec les plateformes
Les gouvernements peuvent :
• demander l’élargissement géographique des programmes ;
• garantir des moyens de paiement locaux ;
• faciliter les obligations fiscales.
2. Créer une reconnaissance juridique du créateur numérique
Le créateur de contenus devrait pouvoir bénéficier :
• d’un statut professionnel ;
• d’une protection sociale ;
• d’un régime fiscal adapté ;
• des droits de propriété intellectuelle renforcés.
3. Développer les mécanismes de résolution des litiges
Les autorités de régulation pourraient intervenir en cas :
• de démonétisation abusive ;
• de fermeture arbitraire de comptes ;
• de différends liés aux paiements.
4. Encourager la transparence algorithmique
Les revenus étant largement dépendants des algorithmes, les États ont intérêt à exiger davantage de transparence sur :
• les critères de qualification ;
• les méthodes de calcul des revenus ;
• les motifs de suspension.
Conclusion
L’initiative de la Côte d’Ivoire marque une évolution majeure du droit du numérique africain. Pour la première fois, un État semble avoir obtenu d’une grande plateforme mondiale l’ouverture progressive d’un dispositif de monétisation à la suite d’un travail institutionnel structuré avec les autorités publiques.
Si elle aboutit, cette démarche pourrait servir de référence au Sénégal, au Cameroun, au Ghana, au Bénin, au Togo ou encore à la RDC. Elle démontre qu’au-delà des revendications des créateurs, l’action coordonnée des pouvoirs publics peut contribuer à intégrer davantage l’Afrique dans l’économie mondiale des créateurs, estimée aujourd’hui à plusieurs centaines de milliards de dollars.
La véritable question n’est donc plus de savoir si les créateurs africains doivent être rémunérés par les plateformes, mais comment construire un cadre juridique, fiscal et économique garantissant une rémunération équitable et durable de leur valeur numérique.

