Alors que le continent africain souffre historiquement d’une surévaluation systémique de son risque par les agences de notation traditionnelles, le think tank Africa Risk a dévoilé jeudi 1er octobre 2026 à Paris son nouvel indice : l’Africa Risk Index® (ARI). Couvrant les 54 États du continent, cet outil à la rigueur scientifique éprouvée entend doter l’Afrique de sa propre souveraineté décisionnelle et financière.
Par Christine Holzbauer, à Paris
Et si l’Afrique changeait enfin la manière dont son risque est évalué sur les marchés internationaux ? Une question centrale qui animait les nombreuses personnalités du monde politique, financier et diplomatique venues de tout le continent pour participer à la toute première édition de l’Africa Risk Forum. Organisée par le think tank Africa Risk – Strategic Institute for African Sovereignty & Transformation,présidé par l’expert financier Junior Mbuyi (CEO de JPG Consulting Partner Group), cette rencontre de haut niveau a été l’occasion de présenter les résultats de l’Africa Risk Index® (ARI).
« L’évaluation du risque souverain africain ne peut plus être le monopole d’acteurs dont les grilles de lecture sous-estiment la résilience réelle de nos économies et surfacturent le coût du capital pour nos États », a souligné son créateur dans son discours d’ouverture. « Le mythe du haut risque africain coûte chaque année des milliards de dollars en primes indues à nos économies. L’ARI est conçu pour corriger cette asymétrie d’information, a-t-il ajouté.
Pendant des décennies, l’évaluation des économies africaines s’est principalement appuyée sur des méthodologies conçues hors du continent. Des approches qui, si elles ont structuré les marchés financiers globaux, ont souvent entretenu un décalage persistant entre le « risque perçu » et le « risque réel », pénalisant l’attractivité financière, la soutenabilité de la dette et le coût des capitaux pour les investissements prioritaires en Afrique. A tel point que de nombreuses initiatives ont vu le jour récemment sous l’égide de l’Union africaine pour davantage mitiger ce risque.
Une rigueur scientifique au service de la souveraineté financière
Loin de se vouloir un simple classement supplémentaire, l’ARI ambitionne d’inaugurer une nouvelle chaîne de Risk Intelligence intégrée : des données brutes aux stress testings, jusqu’à l’impact direct sur les décisions publiques et privées. L’indice s’appuie sur l’analyse poussée de 54 pays, 48 variables et plus de 70 000 points de données, articulés autour de quatre piliers fondamentaux : la résilience macroéconomique, la solidité du système bancaire, la vulnérabilité externe et la gouvernance et la qualité institutionnelle
La méthodologie, scientifiquement encadrée, combine une normalisation par Z-score, des pondérations multicritères, des intervalles de confiance allant jusqu’à 99 %, ainsi que des simulations de Monte-Carlo et un backtesting historique rigoureux. Le modèle délivre un score final (Risk Resilience Score) gradué de 0 à 100, adossé à la grille de notation propriétaire ARI Grades™.
Ainsi, parmi le Top 5 des pays les plus résilients (Risk Resilience Score), on trouve Maurice (78,2/100 — Grade AAA1), le Maroc (74,5/100 — Grade AA2), le Rwanda (71,8/100 — Grade AA3), le Botswana(70,4/100 — Grade A1) et la Côte d’Ivoire (68,9/100 — Grade A2). Le projet pilote mené sur la Gambie avaitdonné un score de 64,6/100 (grade CA1), illustrant les dynamiques positives des petites économies réformatrices. La moyenne continentale des 54 Etatsafricains ‘établit, quant à elle, à 52,4/100.
Au-delà de la présentation de l’indice ARI, Africa Risk a également fait la démonstration en direct du Risk Calculator Engine (RCE), une solution technologique de pointe conçue pour assister les régulateurs prudentiels, les banques commerciales et les ministères des Finances dans la modélisation avancée des exigences de fonds propres (Bâle III / Bâle IV) et la gestion du risque de contrepartie.
Un écosystème décisionnel complet
« Notre objectif n’est pas de travestir la réalité ou de masquer les fragilités, mais de proposer une mesure objective et scientifique fondée sur des données tangibles et des dynamiques de transformation réelles », a déclaré le Dr Vera Songwe lors du panel de haut niveau Africa Finance & Banking Leaders Forum.Modéré par le présentateur vedette de RFI, Bruno Faure, ce panel a fait intervenir aux côtés de Junior Mbuyi des figures majeures de la finance continentale et internationale telles que Moustapha Rawji (CEO de Rawbank), Frédéric Visnovsky (ACPR / Banque de France), Ismaël Nabé (Ministre de la Coopération internationale de Guinée), ainsi que des cadres de la BAD, du FMI et de la Banque mondiale.
Parmi les enseignements clés de cet indice, on retient que les secteurs bancaires ouest-africains (UEMOA) et d’Afrique du Nord affichent les meilleures notes de résilience prudentielle. Toutefois, le poids du service de la dette extérieure et l’exposition aux chocs climatiques demeurent les principaux facteurs de risque pesant sur les notes des pays à faible revenu. : « en tant que premier acteur bancaire en RDC, nous constatons quotidiennement le décalage entre la perception du risque depuis les capitales occidentales et la réalité du terrain. Des outils comme l’ARI sont indispensables pour recalculer les exigences de fonds propres et stimuler le crédit au secteur privé local. » a estimé, pour sa part, le patron de Rawbank.
Le représentant de la Banque de France a insisté, quant à lui, sur la nécessité pour les régulateurs de s’appuyer sur de modèles éprouvés et transparents. « Le rapprochement des standards de modélisation prudentielle Bâle III/IV avec les données endogènes africaines est une démarche indispensable pour moderniser l’évaluation du risque de crédit », a-il affirmé.
Un aéropage de décideurs politiques et financiersréunis à Paris
Un avis partagé par des cadres dirigeants de la Banque africaine de développement (BAD), du FMI, de la Banque mondiale ainsi que par le ministre guinéen de la Coopération internationale, Ismaël Nabé qui ont, tous, insisté sur l’urgence d’une diplomatie financière renouvelée. « L’Afrique ne réclame pas de traitement de faveur, elle exige la justice méthodologique », a lancé le Dr Cheikh Tidiane Gadio avant d’ajouter : « L’autonomie stratégique du continent passe inexorablement par sa souveraineté décisionnelle et la maîtrise de ses propres statistiques de risque. »
L’ex ministre sénégalais des Affaires étrangèresintervenait dans le cadre du Grand Dialogue Stratégique, animé par la journaliste Denise Epoté, aux côtés de Michel Sapin (ancien ministre français des Finances et Grand Invité d’Honneur), Bernard Cazeneuve (ancien Premier ministre français) et Rama Yade (Senior Director Africa Center à l’Atlantic Council). Auparavant, le Grand Dialogue Diplomatique avait permis aux ambassadeurs de RDC, du Tchad, de Côte d’Ivoire et du Sénégal de s’exprimer.
L’événement a également été l’occasion de présenter le nouvel ouvrage de Junior Mbuyi, « Du chaos à l’essor – Vers une Révolution Africaine ? », préfacé par le Dr Cheikh Tidiane Gadio, avant de se conclure par la cérémonie des Africa Risk Awards et un concert de jazz exécuté en hommage à la créativité continentale.Comme le résume la devise frappée au cœur de ce nouvel instrument financier : « Mesurer le risque africain avec une méthodologie mondiale et une intelligence africaine » est le pari ambitieux qui devrait permettre, à l’avenir, de renforcer la souveraineté économique et la diplomatie financière du continent.

