Par Youssaou Koanda
Un communiqué publié le 2 octobre rend PI-SPI obligatoire à partir du 2 novembre et révise sa grille tarifaire. Pour la première fois, la BCEAO y nomme explicitement l’émergence de nouveaux usages comme un objectif à atteindre, une évolution qui peut se lire de plusieurs manières.
Le 2 octobre, la BCEAO a publié un communiqué qui change la donne sur PI-SPI, sa plateforme d’interopérabilité des paiements instantanés pour les huit pays de l’UEMOA. À partir du 2 novembre, l’utilisation de PI-SPI devient obligatoire pour toutes les transactions de monnaie électronique interopérables au sein de l’UEMOA. La connexion, jusqu’ici une démarche volontaire sous pression réglementaire, devient une obligation légale [1].
Le communiqué révise en même temps la grille tarifaire. À l’envoi, les transferts nationaux inférieurs ou égaux à 8 000 francs CFA par jour, par utilisateur et par participant, deviennent gratuits sans limite d’opérations, un seuil qui couvre 75 % des transactions de monnaie électronique dans l’UEMOA. Au-delà, un taux compris entre 0 et 0,8 % peut s’appliquer. La réception reste gratuite sans limite. Les transferts transfrontaliers suivront les mêmes conditions, mais seulement à partir du 1er juin 2027 [1].
Ce qui a retenu mon attention dans ce communiqué, ce n’est pas la grille tarifaire elle-même, c’est la liste des objectifs que la BCEAO se fixe pour cette réforme. Le troisième d’entre eux : « améliorer la qualité et la disponibilité des services et favoriser l’émergence de nouveaux usages » [1]. C’est la première fois, à ma connaissance, que la BCEAO formule cet objectif aussi explicitement dans une communication officielle sur PI-SPI. On peut y lire une séquence planifiée depuis le départ, la connexion d’abord, l’incitation à construire ensuite, ou un ajustement de trajectoire face à un rythme d’adoption plus lent que prévu du côté des produits. Le communiqué ne tranche pas entre les deux, et je ne prétends pas le savoir non plus. Ce qui est vérifiable, c’est que l’objectif existe maintenant noir sur blanc, et qu’il n’apparaissait pas formulé ainsi un an plus tôt.
Ce n’est pas un hasard si les infrastructures publiques numériques qui ont le mieux réussi ailleurs, l’Inde avec UPI, le Brésil avec Pix, le Kenya avec son écosystème mobile money, ont fini par produire une valeur que mêmes leurs concepteurs ne pouvaient pas imaginer au départ : des produits construits par des tiers, au-dessus du rail de paiement lui-même [2]. C’est ce que vise l’objectif que la BCEAO formule aujourd’hui pour PI-SPI.
Ce que les chiffres de l’année disent
Lancée le 30 septembre 2025, PI-SPI compte aujourd’hui 175 institutions autorisées à ouvrir ses services au public, contre 104 deux mois plus tôt, et revendique plus de 38 millions de personnes ayant accès à ses services [1][2]. La Côte d’Ivoire (38) et le Sénégal (43) portent l’essentiel de la croissance récente, suivis du Burkina Faso (20) et du Mali (19).
Mais la connexion au réseau n’est pas la même chose que la construction de produits dessus. La dernière liste d’institutions homologuées pour l’« API Business », l’étape qui permet de construire des produits programmatiques sur PI-SPI plutôt que de simplement l’utiliser comme un tuyau de paiement, ne comptait que 24 noms à la mi-septembre [3]. Ecobank, seule institution présente dans les huit pays sur cette liste, se distingue des autres profils homologués, concentrés presque tous en Côte d’Ivoire et au Sénégal.
Pourquoi si peu d’institutions construisent dessus
La réponse tient en grande partie à l’économie du système, et le communiqué du 2 octobre l’illustre bien. La BCEAO présente PI-SPI comme une plateforme ouverte à quatre publics : les particuliers, les entreprises, les institutions financières et l’État [4]. Mais le segment qui concentre l’essentiel de la gratuité, les transferts nationaux de particulier à particulier, est précisément celui qui rapportait le plus aux opérateurs de mobile money et aux banques par le passé. Les commissions de transfert et les frais de retrait ont longtemps représenté une part significative de leurs revenus [5][6]. Rendre ce segment gratuit, puis obligatoire, retire à la connexion elle-même toute rentabilité directe. Se connecter à PI-SPI est devenu un coût de mise en conformité, pas un investissement qui se rembourse par lui-même.
Le seul segment où la tarification reste entre les mains de chaque institution, pour l’instant, c’est le transfert transfrontalier à l’envoi [7]. C’est un avantage commercial réel pour une institution à couverture régionale, mais c’est une fenêtre qui se refermera le 1er juin 2027, quand les mêmes conditions que le marché national s’appliqueront aux transferts entre pays de l’UEMOA [1].
Construire un produit par-dessus PI-SPI suppose donc de trouver une source de revenu ailleurs que dans la transaction de base : crédit, micro-assurance, épargne programmée, outils de trésorerie et de réconciliation pour les entreprises. C’est un changement de modèle pour les institutions connectées, pas un ajustement marginal, et le fait que la BCEAO formule cet objectif aujourd’hui, pour la première fois, suggère qu’elle y voit désormais un chantier à part entière, quelle qu’en soit la raison.
Une leçon que PI-SPI a déjà retenue
Ce n’est pas la première fois que PI-SPI doit composer avec un risque structurel connu. Dès sa conception, la BCEAO a refusé de confier l’infrastructure centrale à un seul opérateur privé, un choix qui évite le piège dans lequel sont tombés d’autres grands projets d’infrastructure numérique sur le continent. En Côte d’Ivoire, un partenariat public-privé entre l’agence nationale d’identité numérique et la société belge Semlex s’est traduit par un contrat facturé 5 000 francs CFA par carte au citoyen, pour un total estimé à 460 milliards de francs CFA sur dix ans [9]. En République démocratique du Congo, un projet similaire a vu son coût passer de 400 millions à 1,2 milliard de dollars avant d’être annulé en 2024, entre soupçons de surfacturation et de corruption [10]. La Banque mondiale a publié en avril dernier un guide de passation de marchés qui traite ce type de verrouillage technologique comme un risque stratégique transversal pour les infrastructures publiques numériques [8]. PI-SPI a évité ce piège-là par un développement en interne à la BCEAO. Le piège de l’incitation économique, en revanche, reste entier.
Ce que je parie pour l’année qui vient
Je m’attends à ce qu’Ecobank, seul acteur homologué API Business dans les huit pays, lance en premier un produit de trésorerie transfrontalière pour PME plutôt qu’un produit grand public, précisément parce que c’est le segment où la liberté tarifaire subsiste encore, et pour un peu moins de huit mois seulement.
Je parie aussi sur une asymétrie nette entre opérateurs mobile money selon les marchés : MTN et Orange n’arriveront pas au même rythme partout, leur avance dépendra de la maturité réglementaire déjà atteinte pays par pays, la Côte d’Ivoire et le Sénégal ayant une longueur d’avance.
Et je pense que les premiers produits vraiment nouveaux construits sur PI-SPI ne seront pas des produits de crédit, mais des outils de paie et de réconciliation pour les PME, la logique que j’ai observée dans d’autres déploiements d’infrastructures de paiement : le crédit arrive après, une fois que les flux de trésorerie des entreprises deviennent visibles et prévisibles pour un prêteur. Le potentiel de marché est réel, Visa estimait récemment, dans les colonnes de Forbes Afrique, qu’une interopérabilité complète pourrait générer jusqu’à 12 milliards de dollars de valeur transactionnelle additionnelle chaque année en Afrique de l’Ouest [11]. Mais ce potentiel ne se matérialisera pas avant que ce socle de visibilité soit en place, et avant que les institutions trouvent, au-delà du transfert gratuit, une raison économique de construire.
A propos de l’auteur
Youssaou Koanda est Docteur en sciences économiques, et cumule plus d’une dizaine d’années d’expérience au sein du groupe de la Banque Mondiale et de diverses institutions des Nations Unies, où il travaille sur des projets d’infrastructures publiques numériques, d’infrastructure de paiement et de services financiers numériques.
Références
[1] BCEAO, communiqué, « Transactions de monnaie électronique entre personnes physiques par l’intermédiaire de la Plateforme Interopérable du Système de Paiement Instantané (PI-SPI) de l’UEMOA », Dakar, 2 octobre 2026.
[2] BCEAO, Liste des participants autorisés à ouvrir les services de PI-SPI au public, mise à jour du 30 septembre 2026.
[3] BCEAO, communiqué et liste des API Business homologuées de PI-SPI, Dakar, 16 septembre 2026 (liste mise à jour du 17 septembre 2026).
[4] BCEAO, pispi.bceao.int, pages d’accueil et « Pour qui ? », consultées le 1er octobre 2026.
[5] Seneweb, « PI-SPI : la gratuité des paiements bouscule le partage des revenus », Aicha Fall, 27 septembre 2026.
[6] Africtelegraph, « PI-SPI : la gratuité des paiements rebat les cartes au Sénégal », Aïcha Diallo, 28 septembre 2026.
[7] BCEAO, pispi.bceao.int, Foire aux questions, consultée le 1er octobre 2026.
[8] Banque mondiale, Technical Procurement Guidance for DPI and Integral Digital Services, avril 2026.
[9] Institute of Development Studies / African Digital Rights Network, Biometric Digital-ID in Africa: Progress and Challenges to Date – Ten Country Case Studies, éd. ‘Gbenga Sesan et Tony Roberts, décembre 2025, DOI : 10.19088/IDS.2025.051, chapitre Côte d’Ivoire.
[10] Ibid., chapitre République démocratique du Congo ; voir aussi Bloomberg, « Congo Cancels $1.2 Billion ID System Contract After Costs Spiral », 3 septembre 2024.
[11] Forbes Afrique, « Paiements en Afrique de l’Ouest : l’interopérabilité, le prochain marché à plusieurs milliards », 28 juillet 2026.

