Dans un communiqué publié le 23 février 2026, le gouvernement tchadien a annoncé la fermeture « jusqu’à nouvel ordre » de sa frontière avec le Soudan. Selon ce document, cette décision intervient à la suite « des incursions répétées et des violations commises par des forces en conflit au Soudan sur le territoire tchadien ». « Cette fermeture vise à prévenir tout risque d’extension du conflit sur le sol tchadien, à protéger les concitoyens et les populations réfugiées, ainsi qu’à garantir la stabilité et l’intégrité territoriale », poursuit le gouvernement tchadien.
Choc économique
Au-delà de l’enjeu sécuritaire, cette mesure introduit un choc économique dans une région déjà fragilisée par l’instabilité sécuritaire. Elle affecte directement des échanges commerciaux anciens et structurants pour les économies locales.
De l’avis des habitués de cette région, « la suspension des déplacements des biens et des personnes met à l’arrêt un corridor vital pour l’approvisionnement des marchés de l’Est tchadien ». En effet, céréales, bétail, produits manufacturés, carburants et biens de consommation transitent traditionnellement par cette frontière poreuse.
Selon la Banque mondiale, les échanges commerciaux bilatéraux entre le Tchad et le Soudan sont évalués entre 250 et 300 millions USD par an. La même source révèle qu’en 2019, ces échanges commerciaux officiels, historiquement évalués à environ 260 millions de dollars US (soit 2,2 % du Produit intérieur brut (PIB) tchadien), sont actuellement quasiment paralysés par le conflit soudanais et des décisions de sécurité majeures. Avant cette fermeture totale, le conflit soudanais avait déjà entraîné une chute drastique des échanges entre les deux pays. A titre d’illustration, la Banque mondiale indique que les exportations agricoles soudanaises sont passées de 635 millions USD environ en 2024 à 297 millions USD au premier semestre 2025 à l’échelle globale, affectant directement l’approvisionnement du Tchad.
La fermeture de la frontière entre les deux pays risque d’entraîner une hausse rapide des prix des denrées alimentaires sur les marchés tchadiens de l’Est. La raréfaction des produits importés du Soudan devrait accentuer les tensions inflationnistes dans un contexte déjà marqué par la cherté de la vie.
Pour les éleveurs et commerçants tchadiens, l’accès au marché soudanais constitue une source majeure de liquidités. Et pour cause, traditionnellement, le Soudan est la troisième destination du bétail tchadien. L’interruption des flux limite les débouchés pour le bétail et affaiblit les chaînes de valeur locales.
Côté soudanais, la fermeture prive certaines régions de produits tchadiens essentiels, notamment le bétail et certains produits agricoles. Elle accentue la désorganisation économique provoquée par un conflit qui dure depuis 2023.
Sécurité, humanitaire et arbitrage économique
Le gouvernement tchadien justifie sa décision par « la protection de l’intégrité territoriale et des populations ». Les incursions armées et violations de l’espace aérien ont transformé la frontière en zone à haut risque. Toutefois, des dérogations humanitaires sont prévues, notamment pour l’assistance aux réfugiés soudanais.
Selon les données de l’Organisation des Nations unies (ONU), le Tchad accueille déjà 1,3 million de réfugiés, dont près de 800.000 Soudanais. A court terme, la fermeture de la frontière agit comme un frein brutal aux échanges et à l’intégration régionale. A moyen terme, elle pourrait inciter N’Djamena à diversifier ses corridors commerciaux et à renforcer les contrôles formels.
Cette décision illustre le dilemme classique entre impératif sécuritaire et continuité économique. Dans une région interdépendante, chaque fermeture de frontière redessine durablement les équilibres commerciaux.

