Après huit années de négociations infructueuses, Accra annonce avoir saisi le Tribunal international du droit de la mer pour trancher le litige autour de la zone stratégique de Kéta-Est, qui l’oppose au Togo voisin.
Le dialogue a cédé la place au droit. Dans un communiqué publié vendredi 20 février 2026, le gouvernement ghanéen a annoncé sa décision de mettre fin aux pourparlers bilatéraux avec le Togo et de porter leur différend frontalier maritime devant un arbitrage international, conformément à la Convention des Nations Unies sur le droit de la mer (CNUDM). Cette initiative marque un tournant décisif dans un conflit vieux d’un demi-siècle qui oppose les deux voisins ouest-africains autour d’une zone maritime stratégique du Golfe de Guinée, potentiellement riche en hydrocarbures.
Un conflit qui remonte à l’époque coloniale
Le tracé de la frontière maritime entre le Ghana et le Togo, hérité de la période coloniale, n’a jamais fait l’objet d’une délimitation formelle et consensuelle entre les deux nations indépendantes. Mais c’est à partir de 2016 que les tensions se sont cristallisées, lorsque le Togo a officiellement contesté la légitimité de cette frontière héritée, déclenchant ainsi une série de négociations qui se sont révélées stériles.
Le cœur du litige se situe notamment autour du bloc ultra-profond de Kéta-Est, une zone d’exploration pétrolière dont l’attribution par le Ghana a été vivement contestée par les autorités togolaises. Lomé considère que cette concession pétrolière empiète sur son territoire maritime et constitue une atteinte à sa souveraineté. Cette contestation avait d’ailleurs été relayée dès 2018 par le Comité de l’intérêt public et de la responsabilité (PIAC) du Ghana, qui avait recommandé à son propre gouvernement de trouver une solution négociée avec le Togo pour éviter un conflit juridique.
Huit ans de diplomatie sans issue
Depuis 2018, les deux pays ont multiplié les initiatives diplomatiques : création de comités techniques mixtes, rencontres au sommet entre les présidents, sessions de négociations à différents niveaux. Malgré cette mobilisation diplomatique, aucun accord n’a pu être trouvé. Le point de rupture est survenu en 2021, lorsque le Togo a rejeté la proposition ghanéenne d’établir une frontière provisoire permettant à Accra de poursuivre l’exploitation des ressources dans la zone en attendant un accord définitif. Lomé a fermement insisté sur la nécessité de parvenir directement à une délimitation définitive et équitable.
« Le Ghana a pris cette mesure afin d’éviter une escalade des incidents qui ont créé des tensions entre certaines de nos institutions et de promouvoir un règlement à l’amiable », a déclaré Felix Kwakye Ofosu, porte-parole du président ghanéen et ministre des Communications gouvernementales.
Enjeux
Au-delà des considérations juridiques et historiques, ce différend maritime cache des enjeux économiques colossaux. La zone contestée se situe dans une partie stratégique du Golfe de Guinée, reconnue pour ses ressources halieutiques abondantes et, surtout, pour ses gisements prometteurs de pétrole et de gaz naturel découverts il y a près d’une décennie dans les eaux profondes.
Pour le Ghana, déjà producteur important de pétrole en Afrique de l’Ouest, la maîtrise de cette zone est cruciale pour maintenir et développer sa production énergétique. Pour le Togo, en pleine expansion portuaire et énergétique, la délimitation précise de sa zone économique exclusive (ZEE) représente un préalable indispensable pour attirer les investissements internationaux et sécuriser l’exploitation de ses ressources offshore.
Les incidents récurrents impliquant des navires de pêche, des acteurs institutionnels et des sociétés d’exploration ont progressivement transformé cette dispute cartographique en source de tensions opérationnelles sur le terrain, justifiant selon Accra le recours à une instance judiciaire neutre.
Un précédent favorable au Ghana
Le Ghana ne s’aventure pas en terrain inconnu. En 2017, un différend similaire l’opposant à la Côte d’Ivoire avait été tranché par le Tribunal international du droit de la mer en faveur d’Accra. Cette jurisprudence récente constitue un précédent encourageant pour les autorités ghanéennes, qui espèrent obtenir un verdict similaire face au Togo.
Néanmoins, le recours à la justice internationale comporte également des risques diplomatiques. Cette démarche peut être perçue comme un aveu d’échec du dialogue bilatéral et potentiellement fragiliser la confiance mutuelle entre les deux nations. La médiatisation du différend pourrait également raviver des sensibilités nationalistes de part et d’autre, transformant un débat technique de droit maritime en confrontation politique.
Omerta à Lomé
Depuis, les autorités togolaises n’ont pas encore réagi officiellement à cette annonce qui place désormais l’avenir de leur frontière maritime entre les mains des juges du Tribunal international du droit de la mer, basé à Hambourg en Allemagne. La procédure d’arbitrage, bien qu’encadrée juridiquement, peut s’avérer longue et politiquement sensible pour les deux parties.
La décision finale du tribunal sera contraignante et devra être respectée par les deux États signataires de la CNUDM. Reste à savoir si cette issue judiciaire permettra d’apaiser durablement les tensions ou si, au contraire, elle générera des frustrations politiques susceptibles de compliquer la mise en œuvre du verdict.
Un enjeu régional
Ce différend s’inscrit dans un contexte plus large de compétition pour les ressources maritimes dans le Golfe de Guinée. Plusieurs pays de la région — Nigeria, Cameroun, Guinée équatoriale, Gabon — ont également connu des disputes frontalières maritimes liées à l’exploitation pétrolière. La résolution de ce conflit entre le Ghana et le Togo pourrait constituer un précédent important pour la stabilisation des frontières maritimes en Afrique de l’Ouest et l’établissement d’un cadre juridique régional plus robuste.
En attendant le verdict du tribunal international, la zone contestée de Kéta-Est reste au cœur d’un bras de fer juridique et économique qui illustre les défis de la gouvernance des ressources maritimes en Afrique.

